Avoir un avenir ici, pour tous

« Assumer son histoire et relever la tête pour pouvoir vivre », cesser d’être « timides ». Lundi 23 septembre dernier, les élèves étrangers du lycée professionnel Jean Lurçat de Fleury-les-Aubrais (Loiret) et leurs soutiens se sont réuni·es en assemblée générale et ont organisé un rassemblement devant leur établissement pour exprimer l'urgence d’avoir un toit, un lycée, des papiers, un avenir ici.

« Assumer son histoire et relever la tête pour pouvoir vivre », cesser d’être « timides ». Lundi 23 septembre dernier, les élèves étrangers du lycée professionnel Jean Lurçat de Fleury-les-Aubrais (Loiret) ainsi que des personnels et d’autres élèves solidaires se sont réuni·es en assemblée générale et ont organisé un rassemblement devant leur établissement pour exprimer l'urgence d’avoir un toit, un lycée, des papiers, un avenir ici.

Le but de cette journée était de prendre le temps de discuter, d’échanger sur notre action collective, sur comment on la mène, et ensemble. Mais aussi de montrer, publiquement, que les jeunes étrangers étaient des élèves, avec les mêmes droits que les autres. La décision de cette action avait été discutée et prise avec eux, lors de deux réunions organisées au lycée, sur la pause de midi.

Il y a 550 élèves et une centaine de personnels dans le lycée. Une partie des élèves de Terminale Bac Pro sont en stage (c’est à dire un peu plus de 100 élèves). Alors avoir été près de 150 élèves et personnels réuni·es en assemblée générale en début d’après-midi ce lundi 23 septembre, c’est une belle mobilisation. Plus de 70 élèves de mon lycée sont étrangers et isolés, mineurs ou majeurs. Il faut y ajouter celles et ceux, « sans-papiers », en famille.

L’assemblée générale a débuté en début d’après-midi. La réalité, l’injustice et son cortège d’inégalités vécue par tant d’élèves jour après jour, était palpable, tangible. Rendue visible. Y compris pour la première fois pour d’autres élèves du lycée.

A. a pris la parole, il a dit qu’il fallait cesser d’être « timides ». Qu’il fallait « assumer son histoire et relever la tête pour pouvoir vivre »L’émotion le disputait à la colère.

Nous nous sommes ensuite réuni·es en deux groupes. L’un a occupé la fin d’après-midi à réaliser des pancartes, une banderole pour le rassemblement du soir, appelé à 17h : « un avenir pour tous » (en plus de celle, historique, que nous avons fait il y a trois ans : « personne n'est illégal »).

L’autre, avec les jeunes directement concernés, a été consacré à rédiger les prises de paroles qui allaient être lues par quatre d’entre-eux lors du rassemblement (elles sont reproduites à la fin de ce billet).

Ils ont listé tout ce qu’ils voulaient dire, choisi les mots pour le dire. Ils tenaient à dénoncer les conditions indignes de leurs hébergements. Et veulent des titres de séjour qui leur permettent d’avoir un avenir ici : vie privée/vie familiale ou salarié. De vrais « papiers ».

Si cette action collective a eu lieu au lycée professionnel Jean Lurçat c’est principalement pour deux raisons (et nous espérons qu’elle donnera l’idée à d’autres équipes syndicales, à d’autres élèves, de faire de même dans leurs établissements).

C’est parce qu’un fort mouvement de solidarité, porté par le Collectif de soutien aux jeunes étrangers isolés du Loiret, le COJIE, multiplie les manifestations et rassemblements depuis le 15 mai dernier pour alerter sur la situation des jeunes majeurs isolés. Plusieurs enseignant·es du lycée, plusieurs élèves y prennent part.

Du côté des syndicats de l’éducation, cela a entraîné une prise de position de l’ensemble des organisations (CGT, FSU, SNFOLC, Sgen-CFDT, SUD éducation, Unsa) en soutien à la mobilisation, sans ambiguïtés.

Mais c’est aussi parce que régulièrement, depuis plusieurs années, nous débrayons, personnels et élèves, pour aller soutenir un jeune qui passe au Tribunal administratif, menacé d’une Obligation de quitter le territoire (OQTF), comme cela a encore été le cas le jeudi 12 septembre pour Mamoudou, élève en première Bac Pro Chaudronnerie, papa d’une petite fille depuis le mois de juin.

Que chaque année, nous organisons des collectes de solidarité pour aider les jeunes étrangers isolés du lycée.

Que nous nous réunissons le midi avec eux, étudions comme on peut des documents administratifs, froids et sentencieux, mais qui pourtant sont capables, en quelques phrases, de rayer d’un trait de plume la vie qu’ils veulent avoir ici.

Que nous manifestons. Que nous nous rassemblons devant la Préfecture. Participons à des audiences où c'est toujours le même discours sur le « cas par cas » qui nous est servi.

Nous voulons une solution globale et collective pour toutes et tous. Nous étions dans la rue tout l’été, avec les jeunes étrangers isolés. Nous sommes rentré·es dans nos établissements : la mobilisation aussi. Nous voulons un toit, un lycée, des papiers, un avenir ici pour chacune et pour chacun.


« Bonjour,

Je m’appelle A., je suis en Première Bac Pro électrotechnique, je viens de Guinée Conakry.

Nous sommes 500 dans le département à être jeunes étrangers isolés. Nous n’avons que 5 éducateurs. Ils sont trop peu pour nous suivre.

Lorsque nous sommes malades, nous devons nous débrouiller seuls pour trouver un médecin, pour nous soigner.

Les autres jeunes sont encadrés, nous sommes livrés à nous-mêmes.

Certains d’entre-nous n’ont pas de logement et dorment à la rue.

Les conditions d’accueil ne sont pas dignes et quand on est hébergés en hôtels, on est isolés. »

 

« Bonjour,

Je m’appelle S., je suis en Terminale CAP Aluminum-Verre.

Quand on est majeur et qu’on est à l’hôtel, on n’a pas de quoi cuisiner.

On ne peut pas avoir notre vie à nous, accueillir nos amis. L’aide qu’on nous donne a souvent du retard.

Si on a déjà un diplôme, on n’y a pas droit. Par exemple, si on a un CAP, et qu’on continue en Bac Pro, on n’y a plus droit. »

 

« Bonjour,

Je m’appelle M., je suis en Terminale CAP Aluminium-Verre, et je parle au nom de tous mes camarades.

Nous sommes lycéens. Nous suivons une formation et apprenons un métier.

Mais là aussi il y a des inégalités. Pour trouver un stage c’est compliqué, certains patrons ne veulent pas prendre d’élèves étrangers.

Il n’y a des fois plus de place dans les formations pour accueillir tout le monde.

Des jeunes arrivent à trouver un apprentissage et le Conseil départemental refuse de nous aider.

Il n’y a pas de classe d’accueil dans notre lycée. »

 

« Bonjour,

Je m’appelle M., je suis en première année de CAP Aluminium-Verre.

Quand nous arrivons, notre prise en charge est trop longue et ne permet pas toujours d’être reconnus comme mineurs.

Nous avons des titres de séjour qui ne nous permettent pas de travailler ou d’avoir un avenir ici.

Nous voulons des titres de séjour Vie privée-Vie familiale ou Salarié.

Quand on a un titre de séjour, il faut le payer et ça coûte cher.

Pour nous accompagner et nous permettre d’avoir un lycée, des papiers, une vie ici, nous voulons des Contrats jeunes majeurs. On veut vivre de notre travail. »


Dans La République du Centre, quotidien local, « Les jeunes étrangers isolés rêvent d’un “avenir pour tous” », par Gaël Danse.


Devant le Lycée professionnel Jean Lurçat, le 23 septembre © T. R. Devant le Lycée professionnel Jean Lurçat, le 23 septembre © T. R.

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