Trop de "Votez Macron" tue le "Votez Macron"

Nombreux, celles et ceux qui considèrent qu'il faut voter Macron le 7 mai. Certains de leurs arguments sont pertinents et respectables. Moins nombreux (nettement), celles et ceux qui considèrent que voter Macron est problématique. Certains de leurs arguments sont pertinents et respectables. Or, tout d'un coup, on a l'impression qu'il n'y a plus qu'un choix possible : est-ce encore un choix ?

Le 25 avril, j'ai expliqué à celles et ceux que ça intéresse que, selon toute probabilité, le 7 mai je voterai blanc ou nul (c'est là). D'autre part, sur certains fils de commentaires, j'ai aussi exposé cette position et je l'ai argumentée (du moins ai-je la faiblesse de le penser). Comme on pouvait s'en douter, je ne me suis pas trouvé seul dans ce cas et j'ai donc lu avec une certaine attention les arguments échangés (je ne parle pas des invectives plus ou moins virulentes de part et d'autre) entre les tenant.e.s du vote Macron et les tenant.e.s de l'abstention ou du vote blanc ou nul [1].

Certaines contributions (je pense notamment à celle de Vingtras, mais il y en a eu d'autres) et certains commentaires ne manquaient pas d'intérêt et de justesse, sans pour autant (jusqu'ici) me faire changer d'opinion. Dans le même ordre d'idées, le débat entre Larrère, Tonneau, De Haas et Ghazi m'a paru d'une tenue remarquable (encore que j'eusse apprécié la présence d'au moins un.e tenant.e de l'abstention ou du vote blanc ou nul, mais passons). Je pourrais encore citer le billet de Mauduit, et plein d'autres : ça ne ferait que garnir la marmite.

Symétriquement, j'ai lu certains arguments (principalement dans les fils de commentaires) opposés au vote Macron. Or ces arguments ne manquent pas, eux non plus, d'intérêt et de justesse, et témoignent d'une position ni plus, ni moins cohérente et respectable (me semble-t-il) que la position consistant à contrer Le Pen.

Quand certain.e.s pensent que c'est précisément l'échec des politiques menées par les Macrons du monde entier et de tous les temps qui construisent méthodiquement le vote FN, ça ne se balaye pas d'un revers de main. Quand certain.e.s rappellent que la dédiabolisation du FN, c'est aussi cinq années de sarkozeries, cinq années de hollandises (y compris le funeste épisode de la déchéance de la nationalité, y compris la stupide affaire Leonarda, y compris le pas-de-deux vallsiste en burkini, work in progress...), ça n'est pas rien. Du reste, ça n'est tellement pas rien que tou.te.s celles et ceux qui appellent aujourd'hui à voter Macron le rappellent pour exposer leurs tourments et, d'une certaine manière, afficher une noblesse de caractère d'autant plus grande que la douleur d'aller voter Macron est vive.

On pourrait aussi rappeler quelques évidences, au premier rang desquelles le fait que s'abstenir ou voter blanc ou nul, ça n'est pas voter Le Pen. C'est sans doute contribuer à augmenter la proportion de suffrages exprimés en faveur de Le Pen, mais ça n'est en aucun cas voter Le Pen. De même, on peut bien nous expliquer qu'il ne s'agit pas de voter pour Macron mais contre Le Pen, ça ne tient pas : au second tour de l'élection présidentielle, il y a deux bulletins pour, un bulletin pour Macron et un bulletin pour Le Pen. Et un bulletin blanc ou nul. De ce point de vue, Chirac a eu parfaitement raison de considérer qu'il avait été élu par 82% des suffrages exprimés parce que tel a bel et bien été le cas.

Si j'ai pris plus de temps pour exposer les arguments en faveur de l'abstention ou du vote blanc ou nul, c'est que, manifestement, les arguments en faveur du vote Macron tiennent plus de place, à la fois parce que (semble-t-il) une majorité de contributeurs à Mediapart choisit cette option et parce que (semble-t-il) cette option est aussi celle de Mediapart. [Je m'empresse de préciser qu'il n'y a aucun reproche d'aucune sorte là-dedans, juste un constat empirique et pas scientifique du tout.]

Comme je l'ai dit en préambule, cette position apparemment majoritaire ici me paraît respectable, ne serait-ce que parce que je ne suis pas du tout certain d'avoir raison. Il est d'ailleurs tout à fait possible que je change d'avis au dernier moment, justement parce que je ne suis pas du tout certain d'avoir raison.

Simplement, je me demande dans quelle mesure cet unanimisme (de façade ou réel, peu importe) ne risque pas de devenir un tantinet contre-productif, un peu à la manière dont les trolls mélenchonâtres ont (c'est ma conviction) détourné des électeurs du vote Mélenchon. Je me demande aussi dans quelle mesure ce "matraquage" n'est pas, pour ceux qui s'y livrent, d'abord une manière de se convaincre eux-mêmes. Au total, et pour le moment (résultat des courses le 7 mai), cela produit sur moi (et probablement sur d'autres) un agacement progressif qui, normalement, ne devrait pas se produire si les arguments suffisaient.

J'ai fait le choix de ne pas recevoir la télévision, je suis donc à l'abri de ce côté-là... mais j'ai un peu de mémoire tout de même, et puis 2002 n'est pas si loin. Si l'unanimisme pour le vote Macron y est aussi manifeste qu'il y a quinze ans en faveur du vote Chirac, craignez (tenant.e.s du vote Macron) de vous retrouver là avec un redoutable effet de repoussoir.

Ce qui, au moins autant que ce qu'on attribue à l'abstention ou au vote blanc ou nul, pourrait ne pas être tout à fait innocent de l'éventuelle élection de Le Pen le 7 mai.

 

[1] Ici, une précision s'impose : je considère comme tout à fait aberrant qu'on ait pu voter pour le programme porté par Mélenchon le 23 avril et se reporter sur Le Pen le 7 mai, et cela quelles que soient les contorsions"intellectuelles" qui accompagnent le paquet. Dans tous les cas de figure, ça ne fait que transformer un insoumis en asservi. Je n'en ferai donc pas plus mention.

 

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