Le surtourisme et ses causes

Un texte sur le fléau du surtourisme. Je le trouve stimulant et publierai probablement un commentaire sous peu.

Par Justin Francis, PDG de Responsible Travel
Date de parution indéterminée
Lien : https://www.responsibletravel.com/copy/blog-post-forty

Traduit de l'anglais (Royaume-Uni) par Vincent Doumayrou
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Cet été, les médias britanniques ont fait leur une sur le sujet du "surtourisme".

En effet, l'UNESCO a menacé de retirer Dubrovnik de la liste du patrimoine mondial de l'humanité si les autorités n'y faisaient pas diminuer le nombre de touristes ; des habitants de Venise ont manifesté contre le surtourisme et en particulier contre les navires de croisière ; les iliens de l'archipel des Hébrides, en Écosse, ont lancé un appel à l'aide car l'afflux de touristes sur les routes les empêchait d'aller faire leur courses et de rendre visite à leurs parents.

Nombreux ont été les auteurs qui ont proposé des solutions. Dans The Guardian, Elisabeth Becker a défendu l'idée que c'était aux gouvernements et à eux seuls de résoudre le problème, tandis que, dans le même journal, Martin Kettle a pressé les touristes de faire montre de retenue.

On attribue souvent le phénomène au fait que les responsables politiques appréhendent mal les méfaits du tourisme, à leur manque de stratégie en la matière, à la montée de la classe moyenne dans le monde entier et à la croissance du marché chinois.

Quoiqu'avérés, ces phénomènes n'en sont pas les principales causes, loin de là. Celle-ci est liée à la collusion entre les compagnies aériennes, les croisiéristes et les politiques dont l'intérêt commun est de mettre en place des vols et des croisières aux prix artificiellement tirés vers le bas, au détriment du contribuable et de l'environnement.

Ainsi, la compagnie Jetcost fait la promotion de vols pour Barcelone, l'une des villes les plus touchées par le fléau, pour 19 livres sterling, à peine le prix d'une pizza et d'une ou deux bières. Michael O'Leary, PDG de Ryanair, ne cache pas que son but est de proposer des vols gratuits.

Sans doute vous demandez-vous comment il est possible que des vols soient aussi bon marché, voire gratuits? La première raison est l'accord conclu par les compagnies aériennes en 1944, connu sous le nom de Convention de Chicago, qui les exonère de taxes sur le kérosène.

Aucun droit et aucune TVA ne pèse sur le kérosène, et cette subvention s'élève, pour le Royaume-Uni, à 9 milliards de livres sterling selon un rapport des Amis de la Terre. Comme du fait de ce rapport l'activité est désormais assujettie à une taxe sur les passagers de 3 milliards, cela ne fait plus que 6 milliards. C'est un tiers de ce que nous coûte l'Union européenne - ce dernier chiffre a pourtant fait couler beaucoup plus d'encre ces derniers temps.

Interrogé à ce sujet, le Premier Ministre David Cameron a répondu que taxer les vacances de Monsieur Tout le Monde n'était pas le meilleur moyen d'être réélu. Plus fondamentalement, les politiques ne veulent pas se heurter aux intérêts du transport aérien en remettant en question cette exemption fiscale.

Outre l'aspect fiscal, on entend dire que certains gouvernements rémunéraient les compagnies aériennes pour les faire atterrir dans leur pays pour attirer davantage de touristes, sans parler du fait qu'il y a bien d'autres manières de gagner de l'argent pour les compagnies : assurance, réservation d'hôtels à partir de leur site internet, frais de bagages, restauration à bord, etc.

Le prix artificiellement bas du carburant favorise également l'augmentation du nombre de croisières. Les navires consomment par ailleurs l'un des diesels les moins chers et les plus polluants connu sous le nom d'hydrocarbures de soute.

Ce type de carburant, avec la pollution et les risques de santé publique qu'il provoque, ne serait pas autorisé pour des transports terrestres. L'industrie automobile est soumise à des normes bien plus drastiques, contrairement aux croisiéristes qui ont le droit de l'utiliser. Cela leur permet de maintenir une rentabilité élevée, de maîtriser leurs coûts, et d'investir dans la construction de nouveaux navires et dans un promotionnement qui lui permet de gagner de nouveaux clients.

Le problème du surtourisme est que dès qu'une destination se démode (telle Dubrovnik qui limite le nombre de navires de croisière) les touristes vont se promener un peu plus loin... et apportent leurs méfaits avec eux. C'est comme le doigt qui colmate une digue qui prend l'eau.

On entend souvent dire que des destinations "en dehors des sentiers battus" pourraient créer des emplois du fait de l'augmentation du nombre de touristes. Cela peut être vrai de certains endroits, mais d'autres, du fait de leur fragilité culturelle et environnementale, n'ont pas les moyens de faire face à l'afflux de touristes.

Par conséquent, il est difficile de dire si une meilleure répartition des touristes - et donc une diminution de leur nombre dans les lieux les plus courus - pourrait fonctionner. Deux milliards de touristes au niveau mondial, un chiffre en hausse constante, ont par nature besoin de lieux d'hébergement nombreux . Le problème n'est pas les gens qui veulent voyager, mais le fait qu'ils veuillent tous voyager au même endroit où il y a aussi des gens qui habitent.

Le problème du surtourisme ne se résoudra pas de sitôt. Au niveau mondial, le nombre de touristes augmente de 6 % par an et ce rythme est encore plus élevé dans les lieux les plus visités. Il est vital de mieux gérer le tourisme, de créer des endroits plus agréables, aussi bien pour le visiteur que pour l'habitant. Cependant, ces efforts sont voués à rester vains devant le seul poids des touristes et c'est un problème qui a peu de chances de se résoudre.

Tant qu'on ne mettra pas fin aux subventions fiscales dont bénéficient l'aviation et les croisiéristes, le problème est impossible à résoudre, le coût du voyage étant artificiellement bas. L'augmentation des taxes et des prix sera évidemment très impopulaire mais il faut penser à ceux qui subissent les conséquences de ce régime fiscal favorable.

Car il n'y a pas que les gens qui habitent les lieux envahis par l'afflux touristique. La croissance du trafic aérien est une cause majeure d'émissions de CO2 et du réchauffement climatique, auquel contribuent également les croisières, et les émissions de particules liées à ces dernières peuvent avoir des conséquences néfastes sur la santé de leurs propres passagers et des habitants des ports concernés.

Chez Responsible Travel, nous souhaiterions une taxation appropriée du kérosène et des carburant de navires de croisière, afin de financer le développement rapide d'avions électriques et de navires propulsés à l'énergie renouvelable. Les deux activités ne sont guère incitées à agir en ce sens, vu le bas prix des carburants et les niches fiscales dont elles bénéficient. On ne peut d'ailleurs que constater le retard qu'elles ont pris dans les nouveaux modes de propulsion notamment en comparaison de la construction automobile qui cessera bientôt de fabriquer des voitures mues à l'énergie fossile.

Notre vision impliquerait une empreinte touristique mieux répartie, moins exclusivement tournée vers quelques lieux très fréquentés. Les destinations considèreront le tourisme en tout premier lieu en protégeant la qualité de vie des habitants , leur patrimoine naturel et culturel. Je ne sais pas si cela peut suffire ou s'il faut moins de touristes dans l'ensemble, mais une chose est sûre, il paraît compliqué de revenir au temps où le voyage était un luxe de riche.

La mission des autorités est de protéger la population du monde entier et de favoriser un environnement sain par l'usage de carburants plus propres au bénéfice de tous, pas seulement, en subventionnant l'aviation et les croisiéristes, de permettre des vacances bon marché à la population finalement assez peu nombreuse, à l'échelle mondiale ,qui a les moyens de voyager.

Bien cordialement,

Vincent Doumayrou,
auteur de La Fracture ferroviaire, pourquoi le TGV ne sauvera pas le chemin de fer,
Préface de Georges Ribeill. Les Éditions de l'Atelier, Ivry-sur-Seine, 2007.

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Sur ce même blog, sur des thèmes identiques ou apparentés :

"Je n'ai jamais pris l'avion de ma vie", traduit du néerlandais, paru le août 2016
https://blogs.mediapart.fr/vincent-doumayrou/blog/130816/je-nai-jamais-pris-lavion-de-ma-vie

"De plus en plus mobile, de moins en moins lettré, le paradoxe des étudiants Erasmus", paru le 23 décembre 2016, sur le thème voisin de la mobilité étudiante :
https://blogs.mediapart.fr/vincent-doumayrou/blog/231216/de-plus-en-plus-mobile-de-moins-en-moins-lettre-le-paradoxe-de-letudiant-erasmus

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