Les états généreux de la presse écrite

Deux ans après les états généraux de la presse écrite, des députés constatent que les éditeurs de journaux se sont, le plus souvent, contentés d'aller à la pêche aux subventions sans remettre en question leur fonctionnement.

Deux ans après les états généraux de la presse écrite, des députés constatent que les éditeurs de journaux se sont, le plus souvent, contentés d'aller à la pêche aux subventions sans remettre en question leur fonctionnement. Le rapport et les avis qu'ils vont examiner dans le cadre de l'élaboration du budget 2011 parle de «fiasco», d'«effet d'aubaine» et parfois de «scandale».

Le député socialiste Michel Françaix, rapporteur pour avis de la commission des affaires culturelles sur le ciblage des aides, accumule ainsi les exemple:
  • «Au titre de l’aide au transport postal, huit magazines de télévision obtiennent 53 millions d’euros, c’est-à-dire plus que toutes les aides à la modernisation de la presse quotidienne, et quatre titres de presse de télévision obtiennent même une aide au transport postal supérieure à toute la presse quotidienne nationale.»
  • «L’aide au portage est passée de 8 millions à 70 millions sans que les ventes aient augmenté d’un seul numéro.»
  • «La presse régionale a reçu 72 % du montant de l’enveloppe sans avoir procédé à aucune mutualisation du portage.»
  • «L’aide à la presse en ligne a été insuffisamment ciblée. L’absence de réflexion préalable s’est traduite par un saupoudrage peu incitatif en termes d’innovation et de diversification.»
  • «En 2010, sur une enveloppe de 20 millions d’euros [d'aide au développement des sites Web d'information], seuls 15,5 millions ont été utilisés. Les pure players n’en ont reçu que 6 %. Cette aide a été caractérisée par une certaine opacité, un manque réel de transparence.»
  • «Les 8,5 millions d’euros spécifiquement consacrés aux projets destinés à favoriser le développement de la lecture de la presse par les jeunes n’ont donné lieu à aucune évaluation. Tout laisse à penser que ce fut un effet d’aubaine pour les parents, qui ont choisi le titre qu’ils voulaient, sans que cela augmente la diffusion de la presse à destination des jeunes.»

Le phénomène n'est pas neuf: comme on a déjà eu l'occasion de le montrer ici, lorsque l'Etat offre de l'argent à la presse pour se «moderniser» celle-ci le consacre très majoritairement – de façon croissante – à rénover ses imprimeries. La fabrication représentaient en 2006 et 2007 quelque 80% des sommes allouées par le fonds de modernisation quand le développement du numérique restait sous le seuil de 1%!

Le rapporteur spécial du budget, le député UMP Patrice Martin-Lalande, note que «depuis 2009 et à la suite des états généraux de la presse écrite, (...) les pouvoirs publics ont parfaitement respecté leurs engagements. En revanche, il n’est pas certain que les professionnels du secteur aient profité de cet effort exceptionnel pour mettre en œuvre les réformes fondamentales dictées par les bouleversements économiques, techniques et technologiques auxquels celui-ci doit faire face. (...) Eu égard au soutien public massif dont il bénéficie, le secteur a une obligation de résultats et c’est avant tout aux professionnels qui le composent qu’il revient de prendre leurs responsabilités afin de faire émerger un modèle de long terme.»

Et pour être tout à fait clair, il ajoute qu'«il devient chaque jour plus évident que la mutation numérique est non seulement une nécessité mais une chance pour la presse.»

Car 2011 est la dernière année budgétaire pour l'aide exceptionnelle (464 millions cette année) décidée lors des états généraux de la presse écrite et, dans un contexte de restriction budgétaire, les éditeurs craignent une disparition de subventions qui, faute de leur avoir permis de changer de modèle, ont payé leur fonctionnement courant. «L'idée de mettre fin à cet excès de sollicitude progresse régulièrement jusqu'à mettre ne danger les montants prévus pour l'année 2011», s'alarme le directeur de Libération, Laurent Joffrin qui prie la profession de «s'appuyer sur [le rapport Cardoso] pour écarter tout risque de remise en cause de l'effort public en sa faveur.»

Comme en écho, Michel Françaix plaide: «L’occasion manquée des États généraux ne doit pas avoir pour effet de supprimer l’aide à la presse, certains en rêvent peut-être du côté de l’Élysée, mais ce serait la pire des choses. Il convient de la recentrer sur les titres qui en ont le plus besoin, ceux de la presse citoyenne qui garantissent le pluralisme. Or, ils ne bénéficient que de 30 % de l’aide du contribuable.»

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Image: Zahrky

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