Réforme du lycée, cynisme et irresponsabilité : J’accuse !

La réforme du lycée est un désastre annoncé. Les propositions d’organisation du lycée ont été décidées sans aucune analyse du besoin de l’élève ou du pays. L'unique but était d’arriver à un consensus entre les personnes ayant des positions à défendre de manière à diminuer les coûts. C'est irresponsable car cette manière de procéder a toujours rajouter des dysfonctionnements.

Prenant suite du travail de ces prédécesseur.e.s, notre ministre a décidé de s’attaquer à l’après « Ecole du socle », c’est-à-dire à l’après-collège. Cette période, que les spécialistes appellent Bac-3/Bac+3, va de la Seconde du lycée à la troisième année de licence. 

Il y a quatre réformes en gestation, en préparation ou en réalisation :

  • La réforme de l’affectation dans les parcours du supérieur (ou ParcoursSup) qui s’appliquera à la rentrée
  • La réforme du lycée professionnel pour laquelle un rapport vient de sortir, assez réaliste mais le diable est dans les détails,
  • La réforme du baccalauréat général et technologique, pour laquelle notre ministre est en pleine campagne de com et pour laquelle il n’y a pas d’opposition majeure.
  • La réforme du lycée général, dont le contenu est d’un cynisme effarant, et que les communicants du ministère s’emploient à cacher derrière un mouvement brownien sur les autres sujets.

Le contexte

A titre personnel, je suis d’accord avec les fondamentaux de ParcoursSup. Ces fondamentaux consistent à mieux informer les jeunes de leur capacité de réussir une formation et à mettre une sélection sur les filières en tension. Par contre, comme nos gouvernants ont une fâcheuse habitude d'avancer masqués, j’ai peur que le dispositif devienne un moyen pour limiter l’accès à l’université à ceux qui ne sont pas dans un environnement où on valorise l’effort scolaire et donc ont commencé trop tard à s’impliquer dans les études. (Il s’agit d’un des principaux biais sociaux dans l'accès aux études supérieures).

Le rapport qui vient de sortir sur l’enseignement professionnel pose de très bonnes questions. Je suis favorable à donner la main aux entreprises pour la partie professionnelle. L’éducation nationale doit garder la main sur la partie « niveau acquis sur les fondamentaux ». Il y a beaucoup de bonnes intentions et pas beaucoup de solutions. J’ai des grandes interrogations sur la Seconde qui, tout en portant sur plusieurs métiers, devra permettre de faire du concret. Les classes professionnelles où on testait un peu de tout à un niveau « vitrine » ont échoué car l’élève ne s’investissait dans rien. Le peu de temps passé pour chacune des formations testée ne permettait pas aux jeunes de faire le chemin cognitif qui consiste à s'imaginer adulte dans un métier accessible après la formation. Cependant à ce stade, on ne peut que saluer une dynamique qui va dans le bon sens et qui pourrait aboutir à une solution pertinente si les personnes qui portent les évolutions sont compétentes et sincères. Il y a encore du chemin.

J’ai été longtemps opposée à mettre une part du bac en contrôle continu à cause des inégalités territoriales. Il me semblait primordial, qu’à mention égale, un bac du lycée Henri IV à Paris ait la même valeur qu’un bac en REP+. Aujourd’hui, je sais que ce n’est plus le cas depuis longtemps car les consignes de correction ne sont pas les mêmes. Dans les classes supérieures, tout le monde le sait. Je pense que le grand oral est une très bonne idée, car cela permet à chacun de s’exercer à la communication. Ce n’est pas plus socialement discriminant qu’une autre sélection. Tout dépendra si cet exercice est orienté communication suivant les dogmes littéraires franchouillards ou suivant les règles de communication et de conviction dans le monde réel. Comme on dit, les grands principes affichés ne suffisent pas pour se faire une idée. Le diable est dans les détails de réalisation. Dans certains pays, les lycées où on note à la hausse sont plus demandés car ils permettent plus facilement d’obtenir l’affectation dans le parcours du supérieur souhaité; ce qui a l’immense intérêt d’équilibrer la population du lycée sur le critère « origine sociale des parents ». Le résultat dépendra de la manière dont ces grands principes seront mis en place et nous ne ferons pas avancer le sujet en faisant des procès d’intention.

Dans la réforme du baccalauréat, il y a aussi une réorganisation du lycée, pensée avec la même façon de procéder que les précédentes réorganisations et dont seuls les spécialistes parlent car le sujet est très technique. Il s’agit de la façon de procéder qui a conduit rajouter des tensions entre les matières littéraires et scientifiques, et de saper l’enseignement scientifique en France. C'est avec cette approche que Darcos a pondu une réforme inorganisable, qui a dû être arrêtée. Il était impossible de mettre en place les options prévues parce que les flexibilités réelles des emplois du temps sont très réduites. Les mêmes erreurs vont conduire aux mêmes conséquences que les précédentes réformes, c'est-à-dire d'augmenter les dysfonctionnements.

Il a été fait un consensus entre personnes ayant des croyances sur une solution miracle sans s’occuper ni de l’intérêt des jeunes, ni celui du pays. Or ceux qui parlent le plus fort sont les membres du clan « littéraires corporatistes-discriminants » dont font partie les philosophes. Attention, je suis absolument d’accord que les philosophes aient le droit de proposer de développer les compétences qui permettent d’arriver à leur métier, mais je leur demande de reconnaître que les philosophes ne font pas tourner l’économie, il faudrait permettre de développer d’autres compétences à ceux qui le souhaitent, et arrêter la machine de dévalorisation de celles et ceux qui n'ont pas acquis certaines compétences d'expression littéraire à la fin de la 5ème.

La suppression des filières : à la fois non souhaitable et fausse promesse

Le principe sur lequel s’appuie la proposition du lycée de Blanquer est à la fois irréalisable et non souhaitable. Irréalisable car choisir 3 options parmi 11 correspond à 165 possibilités et le nombre de « barrettes » possibles est encore plus faible que ce que nous fait penser l’intuition. (Une barrette est un terme technique pour décrire l’alignement des emplois du temps de plusieurs classes pendant une heure pour que des élèves de chacune des classes assistent au même cours.)

Pas souhaitable, car le besoin de « supprimer la hiérachisation des filières » s’appuie sur un dogme faux et un comportement pervers, à mon avis volontaire, de la hiérarchie de l’éducation nationale. 

Voici le réel mécanisme de la hiérarchisation des filières dans le lycée. Il est connu et reconnu depuis 2011. Cependant pour des questions de pouvoir la hiérarchie de l’éducation nationale y a conservé un déni couvert par un « tabou ». Le tabou est pour les sociologues, une méthode agressive inscrite dans la culture organisationnelle, qui empêche les personnes impliquées sur un sujet de créer du sens. Sur un sujet complexe, on affirme quelque chose de faux et on utilise l’intimidation pour empêcher de rétablir la réalité qui ne peut pas s’expliquer simplement. La hiérarchie de l’éducation nationale a recours de manière systémique à cet artifice dans le but d’infantiliser et de faire taire les enseignants. Je l’avais dénoncé dans l’article suivant. https://blogs.mediapart.fr/viviane-micaud/blog/021114/les-mensonges-volontaires-l-interieur-de-l-education-nationale

Il existe 2 matières structurantes qui apportent des compétences qui ne s’apprennent pas en un jour et qui permettent d’avoir une chance raisonnable de réussir une formation supérieure.  L’expression littéraire et les mathématiques. Le niveau d’acquis dans chacune de ces matières limite les possibilités d’études supérieures, soit parce que l’entrée dans un parcours est sélective,  soit parce que les lacunes sont telles qu’il est quasi-impossible de réussir son année. Les concepts structurants pour chacune des autres matières, ceux qui permettent d’avoir les clés de compréhension peuvent s’apprendre en quelques semaines si l’élève a la bonne synthèse et une volonté forte, pas la capacité de s’exprimer, ni la maîtrise des outils mathématiques. C’est la différence entre avoir des manques qui obligent à plus de travail ou être coulés.

Pour les maths, c’est fonctionnel. Il y a deux manières d’appréhender les mathématiques, une en appliquant des méthodologies systématiques et l’autre en développant une compréhension dans une pensée complexe des outils mathématiques. La deuxième manière est infiniment plus efficace, mais tous n’y arrivent pas. Aussi, tous les systèmes éducatifs du monde ont deux parcours en mathématiques au lycée, chacun s’appuyant sur une des deux manières d’appréhender la matière. Quand le service public ne le propose pas, le privé compense comme aux Etats-Unis.  Ce serait handicaper stupidement notre capacité d’innover et notre industrie de ne pas offrir les deux niveaux en France. Pour cette raison, deux niveaux sont obligatoires. Le lycée proposé par Blanquer n’envisage qu’un niveau et en option… C’est irresponsable. Une destruction volontaire du potentiel économique de la France.

Pour le Français (l’expression écrite) c’est une particularité franchouillarde. Nous sommes le seul pays au monde à avoir deux niveaux en langue maternelle pour celles et ceux qui ne s’orientent pas vers le lycée professionnel. Les deux niveaux sont celui des bacs technologiques et celui des bacs généraux. L’hypokhâgne, la plus sélective des parcours supérieurs littéraires, a 25% d’élèves venant de S : ce qui prouve que les compétences littéraires acquises sont équivalentes entre L et S.  C’est une particularité française de limiter les possibilités d’études à celles et ceux qui écrivent en parfait Français mais qui n’ont pas des compétences qui servent uniquement aux études littéraires.

La réalité est que le tri par les maths est une illusion d’optique due à une élimination préalable par le Français. Pour moi, c’est aussi grave que d’éliminer les 60% qui ont la couleur de peau la plus sombre et puis faire tri sur la compétence en course à pied, puis de déclarer que seul le tri par la course à pied existe. C’est d’une hypocrisie !

Voici la matrice qui détermine le destin scolaire :

Hiérarchisation des filières Hiérarchisation des filières

 Il y a strictement aucune raison de voler le droit de faire des maths du niveau S, à celles et ceux qui veulent choisir le niveau du bac technologique en Français. Pourtant, c'est ce que fait le système Français depuis la suppression de la filière E en 1995.

Le problème de la hiérarchisation des filières provient du fait qu’on a supprimé les options maths en SES et en L. La personne qui veut faire HEC n’aurait  aucune raison d’aller en S si elle a une option maths qui permet de valider sa maîtrise des outils mathématiques tout en prenant la dominante SES.

Le problème de la France est que, dans le lycée français, la dominante est liée avec le niveau en Français et le niveau en Maths.  (J’appelle dominante le domaine de matières étudiées principalement comme SES, STI2D, L, etc.) . C’est valable pour le lycée technologique et le lycée général. D’ailleurs, j’avais une proposition pour permettre de s’en affranchir. https://blogs.mediapart.fr/viviane-micaud/blog/270813/une-proposition-pour-le-futur-lycee-general  Si on choisissait "niveau en Français", "niveau en maths" et "dominante approfondie", il n'y aurait plus de hiérarchisation des dominantes. 

Toutes les réformes depuis 20 ans ont été tirées par la même analyse fausse et renforçant les déséquilibres : la nécessité de donner du prestige aux matières littéraires. Pour cela il fallait renforcer la part littéraire de la filière S aux dépens de l’enseignement des sciences. Ce qui rendait la filière S plus généraliste et donc plus désirable pour les bons élèves qui n’ont rien contre la physique et qui voulaient se garder toutes les portes ouvertes pour l’orientation en fin de 3ème.

Aujourd'hui, le paradigme a changé: Il est enfin reconnu que les élèves s'orientent vers la S pour garder toutes les possibilités d’études après le bac. Pourtant, les incompétents qui ont fait la proposition d’organisation du lycée ont rajouté des déséquilibres entre la part littéraire et la part scientifique pour celles et ceux qui veulent faire le maximum de sciences. Comme le montre l’analyse de l’Udppc (l’union des professeurs de Physique-Chimie), le pourcentage maximum de sciences pour celui qui choisit cette voie passe de 50% à 40% sur la filière. Ce pourcentage était déjà ridiculement bas.

Nous voyons donc que la suppression des filières n’était nullement utile. Il convenait juste de permettre des options maths en L et en SES. Il est également indispensable de changer le programme de maths et de sciences de la filière S et celui de la filière STI2D qui ont été réalisés quand le dogme de l’enseignement constructiviste avait le vent en poupe. Les derniers résultats de PISA ont montré que ce dogme n’était pas performant.

J’ajoute que l’orientation progressive alors que l’arrivée sur le marché du travail est éloignée, ne marche pas. Ce qui marche pour l'élève en dernière année de Bac Pro, c'est à dire un an avant d'être sur le marché du travail, n'est pas généralisable à l'enseignement général. L'élève en bac pro se projette dans son métier de l'année prochaine quand il choisi son option. L’orientation progressive dans son silo n’a pas de valeur ajoutée par rapport à l’orientation directe dans son silo. Là, les options seront choisies comme d’habitude suivant la stratégie de l’élève en fonction des rumeurs courant chez les initiés.

Les conséquences des limites des multi-options et des « barettes »

Blanquer prétend donner le choix de 3 options parmi 11, en classe de Première. Visible, dans l'équipe qui a proposé cela, il y avait aucune personne avec un niveau culture générale correct en maths, ni personne n’ayant participé à la construction d’un emploi du temps: 3 choix options parmi 11, c’est une combinaison de 3 parmi 11, soit 11x10x9/3x2x1 = 165 possibilités.

Pour offrir, le plus possible de choix, il convient d’aligner des classes sur une heure dans les emplois du temps, c’est ce qu’on appelle les barrettes. Malheureusement, les contraintes deviennent vite ingérables. Combien un lycée pourra offrir d’assemblages de différents de 3 options ? En réalité très peu, en tous les cas moins de 10 pour un lycée normal. Je dirais 6-7. Avoir une option dans le lycée d’à côté comme l'a promis Blanquer, est une vue de l’esprit car il faudrait une « barette » commune à deux emplois du temps. Faites vous expliquer par quelqu’un qui a déjà mis en place un emploi du temps.

Par ailleurs, cela générerait une inégalité territoriale, dans le petit lycée de province avec 5 classes par niveau, le choix sera restreint. Pas possible d’offrir la possibilité d’aller dans un autre lycée quand le plus proche est à 50 km par route de montagne et qu’il n’y a pas de transport scolaire organisé pour y aller.

En zone dense, il est possible de créer des rapprochements d'un groupe de lycée avec des options en fonction du lycée. Cependant, cela engendre un comportement de consommateurs chez les parents, et des nids à délits d’initiés dont on connait les aspects néfastes.

Par ailleurs, il y aura un nombre limité de possibilités à cause contraintes d’emploi du temps. Je propose de les répertorier, leur donner un nom et les appeler « série ». C’est le seul moyen de donner de la lisibilité au système.C'est d'ailleurs pour cela que l'on a créé des séries: on pensait au besoin de l'élève à cette époque.

Pour en rajouter couche, il s'agit de la même erreur, que celle qui a entraînée le retrait de la réforme de 2009: l’incapacité de voir les conséquences sur les emplois du temps des flexibilités proposées. Les lycéens avaient menacé de manifester au moment opportun pour donner un prétexte à Darcos.

Le problème de l’enseignement des sciences

Il y a quatre problèmes :

  • Il y a un consensus pour une formation de qualité en Sciences et en maths des professeurs des écoles. Or, la majorité de enseignants sont des littéraires et il est prévue de donner la possibilité de ne pas faire de maths en Première et Terminale.
  • Il y a un consensus pour donner une formation scientifique de base à tout citoyen, pour qu’il comprenne ce qui est possible ou non. Ce n’est pas le cas actuellement.
  • Il est important d’agir pour que plus de femmes s’orientent vers les sciences dures. Or, en donnant le choix plus tôt d’abandonner une part des sciences, les filles sont plus susceptibles de choisir SVT et donc de rajouter des déséquilibres entre le nombre de filles et de garçons dans les métiers de la biologie
  • Il faut que les jeunes qui choisissent les options scientifiques soient préparées et aient confiance en leur capacité à réussir des études scientifiques. Ce n’est pas le cas dans la structure actuelle. La part des sciences pour celles et ceux qui ont choisi cette orientation est trop faible. Il faut passer de 40% à 60%. 

En conclusion

La seule solution est de revenir aux séries avec des possibilités d’option maths, une diminution de la part littéraire dans le tronc commun, et des vrais moyens d’approfondir des dominantes. 

C’est d’ailleurs, ce qui arrivera quand on constatera l’échec de projet de réforme, qui se heurtera aux contraintes d’organisation. Cette réforme est une machine à discriminer par la mise en place de délit d’initiés, et une machine à détruire les études scientifiques et donc à terme l’économie Française.

On peut déplorer que ceux qui l’ont proposée aient été incapables d’apprendre des précédentes réformes et ont répété et amplifié les mêmes erreurs. Vu leur incapacité de voir les contraintes d’emploi du temps, ils ont prouvé la nécessité de rétablir un enseignement scientifique. Au moins, la France serait capable de pondre une réforme du lycée organisable.

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