L'amour c'est donner ce que l'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas.

Le titre de ce billet est une citation de Jacques Lacan (1901-81). Dans ce billet, je m'explique à moi-même pourquoi cette citation est profondément vraie selon moi. Un ami inconnu profitera-t-il de mon "explication" comme j'en profite moi-même à l'écrire, ou alors un tel ami me fera-t-il profiter des possibles insuffisances de mon "explication"?

Qui a pensé que l'amour est "folie"? Pourquoi le mot "folie" est-il préférable, selon moi, au mot "tordu"?

J'éviterai, dans la suite de mon "explication", ami inconnu, d'utiliser le mot "tordu" même si d'aucuns utilisent ce mot "tordu" à propos de Jacques Lacan. Ce mot "tordu" évoque pour moi une maladie souvent curable. Il est en effet souvent possible de détordre ce qui est tordu, par exemple une pièce métallique.

J'utiliserai plutôt le mot "folie" qui évoque plus volontiers pour moi un état souvent incurable. Il me semble que l'amour, tel que je l'ai ressenti, est un état plutôt incurable. D'autres ont pensé l'amour en termes de "folie" avant moi, et l'ont écrit mieux que j'aurais peut-être pu le faire, par exemple Pedro Calderon de la Barca (1600-81): "When love is not madness it is not love."

Euripide (-480/-406) pensait aussi l'amour comme étant une "folie", ainsi que Platon (-428/-348): "L'amour est une maladie mentale grave." / "La folie de l'amour est la plus grande des bénédictions du ciel." (Platon)

Erasme (1466-1536) de même, et tant d'autres.

Platon a aussi écrit: "Existe-t-il plaisir plus grand ou plus vif que l'amour physique? Non, pas plus qu'il n'existe plaisir plus déraisonnable."

Pourquoi l'amour est-il "folie"? Pourquoi cette "folie" est-elle à l'image de la citation de Jacques Lacan? Réponse sous forme de confession-témoignage:

Depuis ma petite enfance, aussi loin que mes souvenirs remontent, j'ai cru, comme vous sans doute, ami inconnu, et comme tant d'autres, que la personne aimante veut donner quelque chose à la personne aimée qui appréciera cette chose. Thomas Aquinas (1225-74) énonce plus profondément que moi cette vérité, en peu de mots: "Aimer, c'est vouloir le bien de l'autre." Notons que la citation de Jacques Lacan ne contredit pas celle de Thomas Aquinas, et réciproquement. Mon premier "amour" ce fut ma mère (avec qui je n'ai jamais eu de relations sexuelles), amour que je lui porte encore, même si elle est morte maintenant et même si mon amour pour elle est maintenant teinté de haine. Haine, que j'ai en partie analysée dans plusieurs de mes billets, notamment celui-ci:

https://blogs.mediapart.fr/wawa/blog/300121/aux-origines-dun-inceste

J'ai longtemps cru aussi, l'ayant constaté dès mon enfance (j'étais âgé d'un peu moins de 10 ans), que l'aimé/e peut ne pas vouloir ce que l'aimant/e veut lui donner. Cela aussi, je le crois toujours. Mon second "amour" fut une petite fille de mon âge (des environs de 8 ans). Je ne l'ai plus jamais revue depuis ce jour où elle m'a cassé un marteau de bois sur la tête: nos deux mères, qui étaient amies, se sont définitivement fâchées à la suite de cet épisode (qui remonte à plus de 50 ans maintenant). Je me souviens encore parfois, avec nostalgie, de l'odeur de cette fille aux cheveux noirs (odeur de propreté soignée: cette enfant était sans doute fort aimée de sa mère).

La première fois que j'ai entendu cette citation de Jacques Lacan ("L'amour c'est donner ce que l'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"), c'était mon épouse de l'époque (Mme B...) qui me l'avait dite. A l'époque, j'avais trouvé cette citation étrange, incompréhensible, mais, âgé d'une trentaine d'années, je pressentais déjà la "folie" de l'amour (ma "folie"?) et, comme je savais que Mme B... était très finement intelligente et psychologue (et l'est toujours, j'en suis sûr, bien que je n'ai plus de contact avec elle depuis une quinzaine d'années), j'y ai souvent réfléchi. Mais rien à faire: je ne comprenais pas cette citation. Parmi les autres choses que Mme B... m'avait dites, un peu avant cela, et que je ne comprenais pas non plus, il y avait aussi le célèbre "connais-toi toi-même" de Socrate (-580/-495). Je ne comprenais rien à cela non plus. Comment pourrais-je ne pas me connaître moi même, pensai-je? Mais comment est-il possible que tant d'auteurs dont j'apprécie les talents, voire le génie, se soient tous trompés en jugeant que Socrate était un immense philosophe? Non cela était impossible.

Un autre jour, Mme B... m'a dit, plus solennellement: "attention à ne pas connaître ton bonheur au bruit qu'il fera en partant." Cela, je l'ai mieux compris et j'ai fait des efforts pour ne pas la perdre. Nous sommes restés mariés une quinzaine d'années.

Malheureusement nous finîmes par nous divorcer Mme B... et moi. Ce fut le plus grand chagrin de ma vie. C'est je crois ce grand chagrin d'amour qui m'a permis de mieux comprendre ce qu'était la "folie" de l'amour, que j'ignorais à peu près complètement avant cela, tout en la pressentant néanmoins. Par exemple, je me souviens d'avoir rêvé, à l'époque de notre divorce, que Mme B... me tirait une balle de pistolet en pleine tête et que voyant venir la balle au ralenti (comme cela peut arriver dans les rêves) j'aimais cette balle autant que je l'aimais elle qui l'avait tirée. Je voyais cette balle comme une partie d'elle, de son corps physique. J'étais amoureux d'elle autant que de cette balle. C'est à cette époque aussi que j'ai compris cette citation de Molière que je n'avais pas comprise avant, tout en pressentant sa vérité et sa beauté: "Si c'est votre façon d'aimer, je vous prie de me haïr." (Molière, 1622-73). J'avais compris, en effet, que mieux vaut la haine de l'aimé/e que son indifférence. Car l'indifférence c'est la fin de l'espoir, c'est l'oubli, c'est la mort de l'amour, c'est le désespoir de l'aimant/e.

Je me souviens aussi avoir pensé à l'époque que non seulement je l'aimerai encore après SA mort, mais aussi, et c'est là que la "folie" s'affirmait encore plus nettement, que je l'aimerai encore après MA mort. A ce stade, j'ai pleinement compris ce que voulait dire Francisco de Quevedo (1580-1645): "I will be dust, but dust in love." ou William Shakespeare (1564-1616): "Si un jour je meurs et qu'on m'ouvre le cœur, on pourra lire en lettres d'or: je t'aime encore.".

J'étais convaincu, à l'époque (et encore un peu aujourd'hui), que de telles choses (des poussières amoureuses de poussières, et véritablement amoureuses!) existent vraiment, comme l'écrivit autrement, mais tout aussi bien, encore Shakespeare: "Doute que le feu soit dans la terre, doute que les astres se meuvent, doute que la vérité soit la vérité, mais ne doute pas de mon amour." Pourtant ma raison me disait bien, et me dit encore, que tout cela est faux: des poussières ne peuvent pas être amoureuses de poussières, un mort ne peut pas aimer, comme s'il était encore vivant. Pourtant si, j'y crois encore. Je pense aussi à Goethe: "This is the true measure of love: when we believe that we alone can love, that no one could ever have loved so before us, and that no one will ever love in the same way after us."

Dans ces conditions, indépendamment même du sens que j'attribue à cette citation ("L'amour c'est donner ce que l'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas") sa "folie" doit, selon moi, être considérée a priori comme un gage de sa vérité concernant l'amour.

Ce qui vous semble sans doute "tordu" dans cette citation ("L'amour c'est donner ce que l'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"), et qui m'a longtemps semblé "incompréhensible" ou "fou" à moi aussi, c'est sans doute qu'une personne aimante veuille, et mieux que cela, puisse donner à la personne aimée quelque chose que l'aimant/e n'a pas. Plus fort encore: cette chose que l'aimant/e n'a pas et qu'il/elle parvient pourtant à donner sans l'avoir, l'aimé/e perçoit ce "don", forcément, sinon comment saurait-il/elle que l'aimant/e ne l'a pas? L'aimant/e aurait-il/elle, sans le savoir lui/elle-même, cette chose qu'il/elle pense ne pas avoir mais que l'aimé/e sait qu'il/elle a, mais qu'il/elle ne veut pas?

Plus j'examine cette citation de Jacques Lacan (sans en avoir encore fait le tour, je le pressens), plus je constate qu'elle est, parmi les citations courtes qui tiennent en une seule phrase, le meilleur portrait que j'ai trouvé de mon propre amour. Ce qui ne veut pas dire que d'autres auteurs n'ont jamais rien écrit d'aussi vrai selon moi que Jacques Lacan. Par exemple, j'aime aussi beaucoup les vérités de ces deux autres citations (dont je note au passage, comme toutes les autres citées plus haut, qu'aucune n'est contredite par celle de Jacques Lacan, ni l'inverse):

"Dans les choses mêmes d’où il semble que l’on ait séparé l’amour, il s’y trouve secrètement et en cachette, et il n’est pas possible que l’homme puisse vivre un moment sans cela." (Blaise Pascal, 1623-62).

"S'il y a autant d'opinions que de têtes, alors il y a aussi autant de façons d'aimer qu'il y a de cœurs." ( Lev Nikolaïevitch Tolstoï, 1828-1910)

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PS du 07.08.2021:

"Geschichte schreiben ist eine Art, sich das Vergangene vom Halse zu schaffen." (Goethe) / "Écrire l’histoire est une manière de se débarrasser du passé." / "Ceux qui ne comprennent pas leur passé sont condamnés à le revivre."

"Wir alle leben vom Vergangenen und gehen am Vergangenen zugrunde." (Goethe) / "Nous vivons tous du passé et périssons dans le passé."

Mon "explication" se poursuit ici:

https://blogs.mediapart.fr/wawa/blog/030821/en-amour-tout-est-vrai-tout-est-faux

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