Mariette déménage.

Mariette est tombée sous l'emprise de Max, un tyran domestique, manipulateur et narcissique. Si Mariette prend la fuite, alors Max, seul propriétaire de la maison où ils vivent, ne lui laissera pas même ses effets personnels. Les enfants de Mariette racontent ici la ruse dont Mariette usa, avec leur aide, pour prendre la fuite sans perdre tous ses biens.

Patricia, la fille cadette de Mariette, croit se souvenir que c'était le printemps. Joseph-Christophe, son fils, croit se souvenir que c'était l'été. En tous cas c'était dans le courant de l'année 1985.

Joseph-Christophe se souvient que c'était avant son déménagement de Tours à Paris. Si Mariette attend encore pour se décider, alors Joseph-Christophe sera moins facilement disponible pour l'aider. Joseph-Christophe se souvient de Mariette, pleurant à l'idée de devoir rester avec Max, qui voulait fermer le magasin et prendre sa retraite. Privée alors de la possibilité de se constituer une retraite décente, Mariette se voyait condamnée à vivre avec Max jusqu'à la fin de ses jours. Cette scène se déroulait au magasin, dans le petit bureau. Joseph-Christophe avait encouragé Mariette: "n'as-tu pas honte de rester avec un type qui te traite comme son esclave? Aurais-tu perdu toute dignité?".

Mariette appelle Myriam, sa fille aînée, à Arras. Elle dit à Myriam que c'est décidé, elle doit absolument quitter Max. Des envies de meurtre lui viennent, c'est dire! Mais elle a peur de sa réaction et doit partir "en douce". Depuis un moment Max et Mariette ne bougent plus trop de Cérelles, sauf pour le boulot. Mariette devra insister pour convaincre Max de faire une petite escapade de deux jours et une nuit avec elle. Mariette demande à Myriam si elle se sent capable de tout déménager et surtout, de changer de serrure au magasin, et tout cela en une journée. Myriam saute sur cette idée, qu'elle espérait depuis si longtemps.

Parmi les quatre enfants de Mariette, seuls trois étaient disponibles à la date fixée pour le déménagement: Myriam, Patricia et Joseph-Christophe. Myriam est une vive et une dégourdie, mais une chose comme cela s'organise en vue de sa réussite totale. Myriam appelle donc sa copine Marie-Odile qui est une vive également.

Nous n'attendons plus que le feu vert de Mariette. Puis vient le grand jour, tout est au point: Max et Mariette quitteront Cérelles avant midi, dormiront à l'extérieur, et rentreront le lendemain dans la journée. Pour déménager, nous disposerons de la camionnette que Max et Mariette utilisent pour acheter leurs marchandises et qui restera dans le garage de Cérelles.

Joseph-Christophe fera le guet depuis le bois, situé à l'autre bout de la propriété de Cérelles, sur le haut de la colline. En milieu de matinée, Joseph-Christophe peut enfin donner “le feu vert” tant attendu.

En arrivant sur place, Myriam trouve la clef de la maison dans la cachette prévue. La clef de la camionnette est également à l'endroit prévu, dans la maison. Tout le monde s'active. Les voisins, surpris de nous voir tout déménager viennent se renseigner. On leur explique. Ils sont de tout coeur avec nous et ils nous donnent un coup de main. Décidément Max n'était pas très aimé des voisins!

Joseph-Christophe part au magasin, après avoir organisé un rendez-vous avec le serrurier. Le changement de serrure est important car Mariette achèvera sa carrière professionnelle jusqu'à la retraite avec ce magasin. Pendant ce temps Patricia, son amie Patricia, Marie-Odile, Myriam et les voisins continuent d'emballer et font deux navette entre Cérelles et Saint-Cyr-sur-Loire avec la camionnette. Mariette a laissé des instructions sur un petit papier qui explique ce qui doit être emporté. La journée passe vite. A la fin, on ferme la maison, on met le chiffon rouge bien en vue, comme convenu dans l'arbre de l'entrée. Si pour une raison ou une autre, il n'y a pas de chiffon rouge, alors Mariette comprend qu'elle doit rentrer chez elle et reporter son départ de chez Max pour une autre fois.

Mais le plan "chiffon rouge" est inutile car Max renonce finalement à passer la nuit à l'extérieur et revient avec Mariette dès la fin de l'après-midi. Il souhaite passer au magasin. Quand il constate que la serrure a été changée, Mariette comprend que tout est fini et se contente de dire à Max “nous ne vieillirons pas ensemble” avant de prendre la tangente. Elle rentre en bus chez Patricia à Saint-Cyr-sur-Loire, son point de chute prévu. Tous les effets personnels de Mariette étaient chez Patricia, dans sa cave. Marie Odile et Myriam, reprennent la route le soir même.

Myriam avait trouvé dans la maison des bons au porteur pour cent ou deux cent mille francs. Elle les donnera ensuite à Mariette, qui les rendra à Max. Aujourd'hui Myriam s'en veut: "je devais les garder pour Mariette, attendre avant de les lui rendre. Mariette n'aurait pas dû céder, une fois de plus, à Max".

Mariette avait oublié de parler du grenier à Myriam. Or il y avait dans ce grenier pas mal de choses datant de Tourcoing/Roubaix, des photos, des souvenirs, de la vaisselle de mariage. Max ne rendra rien de tout cela à Mariette! Un bien triste sire, décidément!

Max voyant s'enfuir Mariette était estomaqué. En ouvrant la porte de sa maison, sa surprise a dû être grande, nous n'avions laissé que ses affaires. Il a dû se précipiter dans sa chambre et constater la disparition des bons au porteur. Max est ensuite allé chez Patricia... pour pleurer... il était bien temps... On imagine sans peine comment il est reçu. Il part ensuite chez Joseph-Christophe. Là aussi la réception fut grinçante.

Dans les jours suivants, il a appelé son fils Michel, qui a ensuite appelé Mariette, lui demandant de le reprendre, vieux, malade, aimant, regrettant, etc. Puis Michel a changé de ton, disant à Mariette qu'elle n'avait pas le droit de garder le magasin pour elle. Mariette était étonnée de la part de Michel qui avait toujours été gentil: cette fois-là, il l'était beaucoup moins. Mais la détermination de Mariette a fini par le calmer car il savait bien qu'elle était dans son droit.

Max a dû savoir par les voisins que Myriam avait été l'organisatrice du déménagement. Le lendemain ou le surlendemain Max a appelé Myriam à Arras, lui disant qu'il n'en revenait pas, faire tout cela si rapidement avec tant de cachotteries. Selon Max, Myriam devait convaincre Mariette de revenir à Cérelles et qu'elle lui rende ses bons au porteur. Myriam se souvient avoir dit à Max que, vu son comportement, il était impossible pour Mariette de le quitter normalement. Myriam a dit à Max que les bons au porteur étaient autant à Mariette qu'à lui, vu le travail d'esclave qu'elle faisait pour lui depuis des années. Myriam a insisté: il était impossible que Mariette revienne avec lui, qu'elle avait mis des années à se décider et que, si sa mémoire était bonne, Myriam avait conseillé à Mariette de quitter Max des années plus tôt, dès le début de leur rencontre a Tourcoing. Max pleurait au téléphone, Myriam lui a dit “je raccroche”... elle a raccroché... et elle n'a jamais plus eu de nouvelles. Sauf sa rencontre par hasard dans les rues de Tours 20 ans plus tard. C'était aux environs de 2005. Max était très vieilli, presque aveugle et accompagné d'une femme, qui le guidait. Une fois qu'il a reconnu Myriam, Max a demandé des nouvelles de Mariette et si tous les enfants allaient bien. Si Myriam avait su l'inceste dont Max s'était rendu coupable en 1980 contre notre soeur cadette Patricia, alors elle n'aurait pas été aussi polie et aimable qu'elle le fut avec lui à ce moment-là.

Joseph-Christophe avait gardé la camionnette de Max, en vue de l'échanger contre la voiture de Mariette, que Max avait gardée. Il a fallu procéder à l'échange quelques jours plus tard: on se serait cru dans un film d'espionnage.

Max était officiellement l'employé de Mariette au magasin. Mariette le licencia donc, de fait, dès le lendemain du changement de serrure. Max l'assigna ensuite au tribunal des prud'hommes et obtint une compensation, en plus du chômage.

Max s'était déjà fait "plaquer", dans des circonstances similaires, par la mère de ses deux enfants une quinzaine d'années plus tôt.

Max mourut en 2010, à Tours. Nous l'apprîmes indirectement car Max était resté propriétaire des murs du magasin dont nous constatâmes la mise en vente, probablement par ses enfants. Mariette était alors à la retraite depuis plus de dix ans.

En tous cas ce déménagement fut un grand moment de libération et de joie pour nous tous.

"Every woman feels that the greater her power over a man, the more impossible it is to leave him except by sudden flight: a fugitive precisely because a queen." (Marcel Proust)

Un parallèle avec le syndrome de Stockholm est ébauché ici: https://blogs.mediapart.fr/wawa/blog/230221/inceste-et-syndrome-de-stockholm

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Un amour de jeunesse de Mariette est raconté ici:

https://blogs.mediapart.fr/wawa/blog/221021/premier-amour

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