Didier Raoult : Rions un peu avec Charlie-Hebdo

 Dans le numéro de Charlie-Hebdo de ce 10 juin, le chroniqueur Sciences du journal n’y va pas avec le dos de la cuillère à propos de Didier Raoult, dont il n’a pas apprécié la prestation face à David Pujadas. Le billet commence fort dès le titre : « Didier Raoult, le savant sachant mépriser » 

Attention, les mots sont durs, même selon les normes de La Faucille et le Marteau, où l’on a pourtant tenté dès le début de combattre les dégâts causés par le gourou de l’IHU de Marseille. Extraits de la prose d’Antonio Fischetti :

 

« Le toubib marseillais, vaniteux à gerber »

« Mais il y a pire, ses travaux ne respectent pas toujours l'éthique scientifique. »

« Didier Raoult serait-il un con ? Humainement parlant, pas de doute. »

« Didier Raoult est-il aussi brillant qu’il le prétend ? Il est vrai qu’il a co-signé près de 3000 publications depuis le début de sa carrière. « Balaise ! », pourrait-on se dire… Sauf que, matériellement, ce n’est pas possible. Cela fait près de 80 papiers par an en moyenne (et certaines années, il est monté jusqu’à 200, soit environ un par jour si on enlève les week-ends et les vacances). Concrètement, cela veut dire que Raoult signe tous les travaux qui sortent de ses labos, travaux généralement menés par des étudiants étrangers sous-payés. La pratique est certes fréquente chez les pontes scientifiques, mais Raoult en fait un usage caricatural, »

« Les travaux de Raoult se distinguent par la masse, mais pas toujours par le contenu. Sur le nombre, il a mené quelques travaux sérieux et remarqués, mais la majorité sont publiés dans des revues de seconde zone. Et parfois même carrément bâclés. Preuve en est qu’en 2006, Raoult a été accusé de fraude scientifique et à ce titre interdit de publication par l’American Society for microbiology ! »

« Malgré ça, il continue de balayer toute critique – émanant de journalistes ou d’autres scientifiques – d’un revers de la main en disant qu’il n’en a rien à foutre. Une attitude hautaine qui, de fait, le rapproche plus de la religion que de la science, qui par définition se nourrit de la controverse. »

 Ha ça, on peut dire qu’il a bien compris ce qu’il y a à comprendre et qu’il a bien vu ce qu’il y a à voir, Antonio Fischetti ! Et quand il y va, il n’y va pas avec le dos de la cuillère !

Et du coup, on est très tentés de le suivre quand il dit que ça serait peut-être mieux si Didier Raoult était interviewé à la télé, pas par des Pujadas qu’il peut prendre de haut et à qui il peut raconter ce qu’il veut, mais par des journalistes spécialisés en sciences. Mais si, vous savez, cette catégorie très rare dans les rédactions de médias généralistes, où ils se sont faits largement remplacés par ceux de la rubrique « Environnement », qui bien souvent prétendent parler de science alors qu’ils font essentiellement de la propagande écolo, parfois franchement en décalage avec la science du domaine considéré.

 Voici donc ce que dit Fischetti dans son billet du 10 juin :

 « Déjà, plutôt que se faire interviewer par des stars médiatiques qui n’y connaissent rien en science, il aurait pu l’être par de véritables journalistes scientifiques (et il n’en manque pas, même à Charlie, eh oui !). »

 Ben si, Antonio, il en manque plein, des journalistes scientifiques, justement.

Et pour tout dire, il me semble qu’il en manque un à Charlie Hebdo, qui soit vraiment compétent et crédible dans ce registre.

 Parce qu’en fait, ce billet énervé du 10 juin, il a toute la force et la rage des résistants du mois de juin, ceux qui par exemple dès juin 1945, quand le Débarquement avait réussi, manifestaient bruyamment leur opposition à ce que qui les révoltaient et venaient prestement au secours de la victoire.

Dans le genre « courageux lucide  de la dernière heure passée », qui voudrait en plus  interviewer Raoult en  tant que journaliste scientifique au fait de son sujet et à qui on ne le fait pas, Fischetti prend ici une pose assez comique.

 En effet, si il est très en colère contre Raoult et ses méthodes en ce 10 juin, il n’en allait pas de même quelques semaines plus tôt, le 25 mars, lorsque le même Antonio Fischetti publiait dans le même Charlie Hebdo à propos du même Didier Raoult un article très différent intitulé Chloroquine : sauver des vies ou respecter des protocoles ?  

 Que nous disait alors le journaliste à propos de celui qu’il trouve désormais « à gerber », et quelle était alors sa conception de la méthode de recherche scientifique dont il veut aujourd’hui protéger la vertu ?

 Extraits :

 « Avec son air bizarre et ses coups de gueule, le docteur Raoult n’inspire pas confiance à tout le monde. Il n’empêche, son approche de l’équation risques/bénéfices pour l’emploi de la chloroquine mérite mieux que le mépris »

 « Quel drôle de phénomène tout de même, ce Didier Raoult. Voilà un éminent chercheur qui, il y a quelques semaines était pris de haut, se faisait traiter de gourou, voire de charlatan. Même le site du Ministère de la santé avait qualifié ses propos de « fake news ». Et aujourd’hui, il est en train de soulever des espoirs pour des foules de patients. »

 « Au départ, on peut supposer qu’il était victime d’un certain délit de sale gueule. Un toubib aux cheveux longs risque de ne plus être pris au sérieux à la moindre occasion. Surtout par les journalistes qui n’y connaissent rien en virologie. » [On note qu’en recentrant l’attention sur les cheveux de Didier Raoult, Antonio Fischetti montrait qu’il n’était pas un vulgaire David Pujadas mais un vrai journaliste scientifique capable de saisir les enjeux fondamentaux de la virologie ]

 « Didier Raoult a également une foi indéfectible dans le « progrès » et il lui est arrivé de dire quelques conneries à ce propos, notamment en minimisant le changement climatique. C’est sans doute cet optimisme scientiste qui l’a amené à publier sur internet une vidéo naïvement – ou présomptueusement – intitulée « coronavirus : fin de partie ». Bon, mais à part ça, et c’est le plus important à l’heure actuelle, Didier Raoult est une pointure incontestable, une sommité mondialement reconnue dans le domaine des virus. » [On note ici que selon le journaliste scientifique Antonio Fischetti, ce serait le « scientisme » de Raoult qui le pousserait à s’opposer au consensus scientifique sur le réchauffement climatique. Comprenne qui pourra, le mot « scientisme » est une source toujours renouvelée de signifiant mystérieux dans la bouche de ceux qui l’utilisent à tout propos]

 Et attention, accrochez-vous bien, voici comment Fischetti défendait la recherche médicale rigoureuse le 25 mars, quand il parlait de la chloroquine :

 « L’évaluation de n’importe quel médicament se fait en termes de rapport risques/bénéfices, évaluée à la suite de tests rigoureux : on donne le traitement à certains patients et pas à d’autres, et on compare l’évolution médicale des deux groupes. Mais pour ça, il faut du temps, plusieurs semaines, même en allant très, très, vite… Et pendant ce temps, les gens meurent !

Alors, quand vous être en train de crever, le rapport risques/ bénéfices, c’est quoi ? Si c’est juste d’avoir des démangeaisons ou des troubles de la vision, ou même une arythmie cardiaque, mieux vaut quand même ça que d’être soulagé de toutes les douleurs pour l’éternité (de surcroît, en tant qu’antipaludéen, la chloroquine a déjà fait l’objet de nombreuses études d’effets secondaires). »

En bref, la science c’est quand même long et chiant aux yeux du chroniqueur Sciences de Charlie Hebdo, et en temps de pandémie l’intuition d’une « sommité mondialement reconnue » lui suffira bien, ils nous gonflent les autres, avec leurs protocoles soporifiques et pas assez rapides…

[Ha, pardon, on me glisse dans l’oreillette que la « sommité mondialement reconnue » est désormais un « vaniteux à gerber » qui publie à tour de bras et «  a été accusé de fraude » - toutes choses que l’on savait déjà le 25 mars…]

 Je sais, je sais, en rappelant ces citations du 25 mars à celle du 10 juin, je donne un peu l’impression de tirer sur une ambulance, c’est trop facile.

Oui mais Fischetti n’avait qu’à être plus modéré dans ses propos (et ceux du 25 mars et ceux du 10 juin), il n’avait qu’ reconnaître lui-même qu’il s’était trompé en mars, au lieu de venir se poser en vrai journaliste qui lui pourrait interviewer Raoult parce que compétent en sciences. Alors que, comme le montre cette chouette vidéo de Clément Viktorovitch, Pujadas n’avait pas si mal fait le job, et qu’il avait pu tranquillement mettre la « sommité mondialement reconnue » en grande difficulté, simplement en lui rappelant ses déclarations péremptoires de janvier/février sur l’évolution de l’épidémie.

 Et surtout, c’est pas la première fois que le chroniqueur Sciences de Charlie Hebdo se trompe lourdement en matière de science. Il est d’ailleurs coutumier du fait, à chaque fois qu’il tresse des lauriers à l’escroquerie psychanalytique, confondant ainsi la science et la pseudo-science. J’en avais déjà parlé ici, à propos d’une intervention de Fischetti dans la Tête au Carré (un autre endroit où l’on avait parfois du mal à faire la distinction entre science et pseudo-science). Et ça portait déjà sur des questions de méthode en matière de recherche…

 Les vieux cons dans mon genre se la joueront sans doute nostalgiques des bonnes vieilles chroniques scientifiques dans Charlie Hebdo du temps de….. non pas vraiment du temps du lamarckien à l’humour beauf André Langaney (dit Dédé la science), mais de celui de Guillaume Lecointre, qui lui avait succédé. Là, ça avait de la gueule, la science dans Charlie…

 Je conclurai en suggérant à Antonio Fichetti de consulter, en y  réfléchissant à rebours, les deux articles publiés ici sur Didier Raoult, pour réaliser qu’au lieu de faire le grand écart comme il l’a fait, il était possible de garder une ligne de conduite et une grille d’analyse solides en se fondant simplement sur le consensus scientifique en matières de méthode de recherche  et sur les exigences de la « Médecine fondée sur les preuves » (c’est sans doute précisément ce que Fischetti appelle « le scientisme », j’imagine)

Le 28 mars, soit la semaine au cours de laquelle Fischetti préférait dans Charlie-Hebdo l’intuition d’une « sommité mondialement reconnue » aux protocoles de recherche, je publiais un billet intitulé Chloroquine : Liaisons dangereuses entre science, médias et politique . Hé oui, à rebours, ça fait réfléchir, M. Fischetti, non  ?

Et à peine plus tard, le 10 avril, je mettais tout ça en perspective avec un billet intitulé Le populisme scientifique, de Mitchourine à la chloroquine. 

 Comme quoi, il n’était même pas besoin d’être journaliste scientifique professionnel pour voir où était le (gros) problème avec Didier Raoult, il suffisait d’avoir à sa disposition quelques éléments fondamentaux de culture scientifique et de lecture rationaliste du monde.

Satané « scientisme.. »

 

Yann Kindo

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