Les grandes impasses de l’analyse libérale face à la problématique écologique

Et pourtant, Dame Nature n'en finit pas de payer d’un très lourd tribut les incompatibilités existentielles entre les fondamentaux de l’économie libérale et le respect des équilibres écologiques. Petit tour d’horizon des relations tumultueuses entre Sieur Marché et Dame Nature.

On connaît le refrain traditionnel de la chansonnette des économistes libéraux : le marché est roi de par ses mécanismes vertueux autorégulateurs et l’intérêt général est la somme des intérêts particuliers, conformément à la métaphore de la « main invisible » utilisée à la fin du XVIIIe siècle par Adam Smith, économiste auquel on attribue traditionnellement la double paternité de la naissance d’une science économique et de la fondation du libéralisme économique. Si les plus inaudibles fausses notes de la mélodie libérale sont largement connues sur le terrain de l’analyse du marché du travail (1), elles sont en revanche beaucoup moins commentées lorsqu’elles sont jouées dans le domaine de l’économie de l’environnement. Et pourtant, Dame Nature n'en finit pas de payer d’un très lourd tribut les incompatibilités existentielles entre les fondamentaux de l’économie libérale et le respect des équilibres écologiques. Petit tour d’horizon des relations tumultueuses entre Sieur Marché et Dame Nature.  

Tout d’abord, comme l’envisagent très « étrangement »  la plupart des organisations internationales, en particulier l’Organisation des Nations unies, les économistes libéraux restent accrochés bec et ongles au postulat fortement contestable que la croissance économique serait potentiellement infiniment compatible avec le respect de l’équilibre des écosystèmes. En conséquence, selon cette approche, le développement durable, pris dans son sens usuel, c’est-à-dire comme celui qui répond aux besoins des générations actuelles sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs, passe nécessairement par la croissance économique. Et ce ne sont pas les graves dégâts écologiques que cette dernière ne cesse de provoquer sous nos yeux (dégradation du capital naturel par épuisement des ressources naturelles, rejets polluants massifs dans l’atmosphère des gaz à effet de serre à l’origine du dérèglement climatique, catastrophes écologiques majeures dont la réduction de la biodiversité et la pollution des sols, etc.) qui sont de nature à perturber le couplet productiviste des économistes libéraux. En effet, dans ce cas de figure, ils considèrent que la détérioration du capital naturel peut toujours se compenser, de concert avec la croissance, par l’accumulation d’autres types de capitaux, comme le capital physique produit (via le progrès technique et l’accumulation du capital fixe), le capital humain (via les investissements éducatifs) ainsi que le capital social et institutionnel. Pour faire simple, nous fait-on savoir, par l’intermédiaire notamment de Sieur Marché, plus de progrès technique, d’infrastructures, de machines, d’institutions, de qualifications, etc., générés par plus de croissance, est le seul et magique contrepoids possible à la dépréciation du capital naturel. Bref, le capital naturel serait substituable aux autres formes de capitaux dont dépend le développement durable, et la croissance économique ne serait donc pas un problème pour ce dernier, mais bien au contraire la solution (thèse dite de la soutenabilité faible du développement durable). Voilà pour le couplet productiviste : la croissance économique, héritée de la première révolution industrielle depuis le début du XIXe siècle, a cette propriété magique d’être toujours soutenable sur le plan écologique. Dans ces conditions, objecteurs de croissance, des partisans de la « prospérité sans croissance » comme Tim Jackson  ou Jean Gadrey proclamant de façon heureuse « Adieu à la croissance », jusqu’aux défenseurs de la décroissance comme Serge Latouche, veuillez circuler, il n’y a aucun problème avec la croissance économique en ce début du XXIe siècle….     

Mais la rengaine productiviste des libéraux face à la problématique environnementale ne saurait s’arrêter là. En effet, ils restent également convaincus du bien fondé d’une courbe, appelée courbe environnementale de Kuznets (2), pourtant parfaitement démentie empiriquement.  Selon cette courbe, le degré de pollution, notamment en termes d’émissions polluantes de gaz à effet de serre, augmenterait dans une première phase du développement économique, à l’occasion du passage de l'économie rurale à la société urbaine et industrielle, pour ensuite baisser durablement à partir d’un certain seuil du revenu par tête. Comme le montre le graphique ci-dessous, les économies de marché auraient donc cette capacité, à partir d’un certain stade de leur développement, à maîtriser et réduire durablement le niveau de pollution potentiellement générée par la croissance, grâce au progrès technique permettant la mise en œuvre de processus de production moins polluants, mais aussi à la tertiarisation des économies et à une demande sociale croissante d‘un environnement plus sain.

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Le problème de cette courbe, c’est que pour le moment elle n’existe que dans les contes de fées libéraux, car les études empiriques l’infirment sans équivoque, tout au moins en ce qui concerne les émissions globales de gaz à effet de serre, le problème central de la crise écologique contemporaine, en montrant au contraire une nette corrélation positive entre la consommation carbone et le PIB par habitant. Autrement dit, la consommation carbone par habitant ne cesse de croître avec le niveau du PIB par habitant, que l‘on raisonne sur séries temporelles pour un pays donné ou en faisant des comparaisons internationales. On observera d'ailleurs, à partir du graphique ci-contre, sur la période (1972-2014) pour l'économie mondiale, la remarquable robustesse dans le temps de la sensibilité des émissions de dioxyde de carbone liées aux énergies fossiles (courbe en rouge) par rapport aux variations du PIB mondial (courbe en bleu).
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Une autre façon plus radicale de ridiculiser cette courbe environnementale, est d’étudier la relation que l’on peut observer entre la variation du capital naturel (mesurée en faisant la différence entre la biocapacité et l’empreinte écologique (3)) et le niveau du revenu par tête. Le constat est alors sans appel : alors que les pays en développement ont encore en général, en moyenne par habitant, une biocapacité supérieure à leur empreinte écologique, situation donc respectueuse de l’équilibre des écosystèmes, elle est inversée pour les pays riches et d‘autant plus que le revenu par tête est important. Autrement dit, les nantis ont globalement une dette écologique vis-à-vis des pays pauvres ! On rappelle que les émissions polluantes de gaz à effet de serre, elles-mêmes fortement corrélées positivement avec le PIB par habitant, représentent plus de la moitié de l’empreinte écologique. La combustion des énergies fossiles, fortement émettrice de gaz à effet de serre, impacte donc fortement l'empreinte écologique. 

La preuve des relations sulfureuses entre Sieur Marché et Dame Nature étant bien établie, reste à en comprendre l’origine. En fait, elles tiennent à  l’impuissance du marché lui-même qui est ici flagrante et s’exprime à travers sa double incapacité à gérer les externalités environnementales négatives liées à la croissance économique et les biens communs. Illustrons notre propos en prenant le problème central des rejets polluants dans l’atmosphère des gaz à effet de serre générés par la croissance économique. Les externalités sont des effets positifs ou négatifs d’une action d’un agent sur d’autres agents économiques sans qu’il y ait de compensation monétaire entre eux. Elles sont donc pléthore au quotidien et massives en ce qui concerne les émissions polluantes de gaz à effet de serre liées aux différentes activités humaines de production, de commercialisation, de transport et de consommation. Qu’elles soient positives ou négatives, le marché ne sait pas les gérer.  En conséquence, en l’absence d’intervention de la puissance publique animée par la recherche de l‘intérêt général, sous forme de réglementation et/ou de taxation selon le principe du pollueur-payeur, la « main invisible » de nos libéraux nous conduit nécessairement à la catastrophe, avec l’explosion des émissions de gaz à effet de serre, comme on peut l’observer depuis un demi-siècle. En effet, le « laisser faire » du marché n’encourage  pas les agents économiques vertueux à l’être davantage par l’engagement de nouvelles dépenses de dépollution privées ou l’adoption de nouveaux comportements moins énergivores, et ne dissuade pas les fautifs de moins polluer car ces derniers font payer à la collectivité, totalement ou partiellement, le coût de leur pollution.

On pourra néanmoins objecter que pour cette dernière défaillance du marché face aux émissions de gaz à effet de serre, les libéraux ont quand même essayé de « réhabiliter » en quelque sorte l’honneur de Sieur Marché, avec la création ces dernières années des marchés de quotas d’émission de gaz à effet de serre, comme le marché européen du carbone mis en place à partir de 2005, en application du protocole de Kyoto (1997). Certes, il est vrai que sur ces marchés où s’échangent des « droits à polluer », c‘est bien la loi de l‘offre et de la demande qui régit le prix du carbone, faisant donc appel à la liberté des arbitrages, en fonction du prix du carbone, des entreprises soumises à des quotas de permis d’émission de gaz à effet de serre. On remarquera au passage toute l’imagination débordante du système capitaliste qui, pour réduire la pollution, crée un marché spécifique des droits…. à polluer où, de surcroît, il n‘est pas interdit de spéculer.…Néanmoins, au regard du fonctionnement de la bourse européenne du carbone depuis sa création (champ limité des sites industriels concernés par le dispositif, prix tendanciellement bas de la tonne du carbone, etc.), l’efficacité de ce genre de dispositif reste encore à démontrer. En particulier, selon les experts, un prix de la tonne du carbone de l’ordre de 100 euros commencerait à avoir des effets significatifs sur les réductions des émissions globales de gaz à effet de serre, en rapport avec les enjeux actuels du dérèglement climatique, alors qu‘il n’a jamais dépassé les 35 euros et oscille autour d‘une tendance de 5 euros depuis 2013 ! Bref, un très mauvais signal-prix envoyé aux agents économiques, minimisant la gravité des conséquences pour le climat de la pollution au dioxyde de carbone. On comprendra aisément, dans ces conditions, que Dame Nature ne soit pas vraiment convaincue par cette « tentative de rapprochement » de la part de Sieur Marché..… 

L’autre incapacité du marché, en poursuivant notre illustration avec les rejets polluants de gaz à effet de serre, est que l’équilibre climatique est un bien commun. En tant que tel, il est donc menacé par la logique même de la rationalité individualiste de court terme de l’homo œconomicus : la seule recherche par les agents de la maximisation de leurs intérêts privés, si la puissance publique n‘intervient pas, débouche sur la « tragédie des biens communs », c’est-à-dire leur surexploitation et le risque de leur disparition, comme on peut par exemple l’observer avec la menace que fait peser la surpêche sur les ressources halieutiques. On est exactement dans ce cas de figure avec l’équilibre climatique car sa préservation suppose que la concentration des gaz à effet de serre dans l’atmosphère ne dépasse pas un certain volume (selon le rapport Stern, ce volume doit être compris dans une fourchette allant de 500 à 550 milligrammes équivalent dioxyde de carbone par kilogramme d’air). Chaque agent a donc un libre accès à ce bien commun par la liberté de ses arbitrages en termes de choix de production ou de mode de vie, et en même temps la consommation de ce bien par les uns (c’est-à-dire la consommation d’un quota de ce volume global à ne pas dépasser), du fait de leurs émissions de gaz à effet de serre, représente des quantités disponibles en moins pour les autres, sous le respect de la contrainte de la préservation de l‘équilibre climatique. On a donc bien une ressource dont  la consommation est non exclusive mais rivale, de surcroît mondiale car sans frontières, et qui, en tant que telle, ne peut être correctement gérée que par l’intermédiaire d’une politique climatique de la part des États.

Mais une politique climatique avec des gouvernances nationales, renonçant vraiment à la logique rationnelle et myope de l‘homo œconomicus, celle-là même qui prédomine encore trop dans les négociations internationales sur le changement climatique et qui conduit les responsables politiques, lamentablement, à traîner les pieds pour adopter des politiques écologiques vertueuses, tout en attendant de leurs homologues étrangers des efforts écologiques ambitieux pour la planète. En économie, on appelle cela la stratégie du « passager clandestin » qui consiste à profiter des avantages d’une action sans en subir les coûts, un exercice dans lequel excellent en général les grands bénéficiaires et protagonistes du capitalisme mondial, comme les firmes multinationales. La préservation de ce bien commun mondial particulier que représente l’équilibre climatique appelle donc une politique climatique digne de ce nom, elle aussi mondiale, portée par un intérêt général international et transgénérationnel, dépassant les inévitables divergences d’intérêts nationaux à court terme. En dépit, en décembre dernier, du succès diplomatique de la COP21 qui n’en reste pas moins un nouvel échec climatique après le fiasco de Kyoto 2 en 2012, on en est encore très loin. Décidément, Sieur Marché n’a pas fini de maltraiter en toute impunité Dame nature, et à travers elle, l’humanité toute entière.    


         
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(1) Pour une synthèse didactique des principales contre-vérités colportées par l’analyse libérale du marché du travail, lire ci-joint.

(2) Simon Kuznets (1901-1985), économiste américain, avait formulé une courbe en U inversé, supposée traduire la relation entre intensité des inégalités et niveau de développement (voir ci-joint). C’est en raison de cette similitude de forme que la courbe environnementale a aussi été dénommée courbe environnementale de Kuznets, même si elle ne découle pas des travaux de cet économiste.  
 
(3) La biocapacité ou capacité biologique est la surface en hectares biologiquement productive effectivement disponible pour l’homme et compatible avec le respect de l’équilibre de l’écosystème. S’il utilise une surface supérieure, il compromet donc cet équilibre ainsi donc que la soutenabilité de la croissance, écologiquement parlant, et le développement dit durable. L’empreinte écologique, elle, désigne la surface effectivement utilisée par l’homme pour produire ce qu’il consomme et éliminer ses déchets. La préservation de l’équilibre des écosystèmes requiert donc une capacité biologique supérieure à l’empreinte écologique. Dans le cas contraire, on parle de dépassement écologique ou de dette écologique, situation qui caractérise de façon chronique l’ensemble de la planète depuis le milieu des années 70, et d’autant plus préoccupante pour l’humanité que la dette écologique vis-à-vis des générations futures n’en finit pas de croître !            

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