L’après Covid-19 ou le retour en (de) force annoncé de l’économie néolibérale

Alors que le bilan macabre de la pandémie du Covid-19 s’alourdit chaque jour en France et en Europe, et que plus de la moitié de l’humanité est aujourd’hui contrainte de rester confinée chez elle, quoi de plus légitime que d’attendre des défenseurs d’une économie néolibérale agonisante, qu’ils envisagent la sortie accélérée d’une économie productiviste, porteuse d’une injustice sociale permanente.

Alors que le bilan macabre de la pandémie du Coronavirus Covid-19 continue de s’alourdir chaque jour en France et en Europe, avec déjà respectivement plus de 15 000 et 74 000 décès, et que plus de la moitié de l’humanité est aujourd’hui contrainte par l’indigence de ses systèmes de santé publique de rester confinée chez elle pour sa survie, quoi de plus raisonnable et légitime que d’attendre des plus grands fidèles défenseurs d’une économie néolibérale au bord du gouffre - et bien sûr dirigeants politiques français en tête -, qu’ils se saisissent de cet instant historique pour faire une mue salutaire, en envisageant - ENFIN - une sortie accélérée d’un mode de fonctionnement économique productiviste, se nourrissant de l‘injustice sociale permanente et écologiquement insoutenable, pour construire une économie solidaire, guidée efficacement par un État fort, au seul service de l’intérêt général. Bref, une véritable révolution politique et économique, décrétant la mort avancée d’une économie fondée sur l’exploitation de l’homme et de la nature par l’homme avide de toujours plus de profits et de dividendes, à la hauteur du cataclysme sanitaire, social et économique que nous sommes en train de vivre. Et une révolution pour le moins singulière car précipitée, non par une lutte des classes trop parasitée par l’individualisme égoïste rampant au sein de la société française - l’ambivalence du soutien des Français aux Gilets jaunes ayant été très illustrative en la matière -, mais par un virus, qui lance aussi, par son origine et ses conséquences, le très sérieux nouvel avertissement à l’humanité tout entière, qu’elle fait fausse route quant à son mode d’organisation sociale, économique et politique qui l‘emmène droit au cimetière.

Mais, de cette révolution, d’une mue disruptive de l’économie néolibérale dans les prochains mois, nous pouvons malheureusement considérer qu’il n’en sera point question, en France comme ailleurs, si ce sont toujours les mêmes responsables politiques qui nous gouvernent. Et ce n’est pas la dernière allocution du président de la République Emmanuel Macron, hier lundi de Pâques, qui installera dans notre esprit le moindre doute en la matière. Certes, depuis le début de la crise sanitaire, les soudaines surprenantes louanges de l’État-providence de la part d’Emmanuel Macron, ses promesses répétées de plans d’aides financières pour notre système de santé ou, hier encore, ses belles paroles politiques comme sa volonté de « Se réinventer, moi le premier » pourraient s’interpréter comme des signaux annonciateurs d’une perspective de début de changement de logiciel économique. Au niveau européen, il en est de même quant à l’interprétation que l’on pourrait faire de l’annonce inattendue de la présidente de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen, de la suspension des règles de discipline budgétaire de l'Union européenne, notamment celle de la limitation du déficit public à trois points de pourcentage du PIB. Néanmoins, d’autres messages forts envoyés par les autorités politiques françaises et les institutions européennes sont, eux, sans aucune ambiguïté sur les intentions réelles des gouvernants néolibéraux en place. Côté dirigeants politiques français, dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire et du climat de guerre qu‘ils ont institués pour mieux étouffer toute velléité de critique de la part de l’opposition sur leur gestion de crise, en appelant à « l’Union nationale », on a aussi décidé de sonner l’heure du grand sacrifice pour la Nation d’une partie des travailleurs, envoyés au casse-pipe sur le « front de guerre », faute de matériel de protection suffisant (essentiellement en masques et tests) contre le coronavirus dans l‘exercice de leur activité, y compris les personnels soignants, ceux les plus dangereusement exposés (selon les données de Santé Publique France, entre le 1er mars et mi-avril, on compterait déjà plus de 30 000 cas de contamination confirmés ou possibles chez le personnel soignant dans les Ehpads et établissements médico-sociaux !).

Toujours du côté des autorités politiques françaises, on n’a pas oublié également de donner aux employeurs - pour une durée de temps encore inconnue - les instruments d’une exploitation renforcée de la force de travail, par l’adoption de dérogations au Code du travail, qui se présentent comme autant de sérieuses entorses au droit du travail et au dialogue social (en particulier, pour certains secteurs, la durée du travail hebdomadaire maximale autorisée passe 48 à 60 heures !). Enfin, il est apparemment hors de question pour notre gouvernement de mettre à contribution les plus hauts revenus, ayant pourtant bénéficié de conséquents cadeaux fiscaux de la part d’Emmanuel Macron, avec la suppression de l’impôt sur la grande fortune mobilière et de la progressivité de l’imposition sur les revenus du capital. Non, Gérald Darmanin, le ministre de l'Action et des Comptes publics, préfère lancer un appel aux dons pour aider ceux qui sont dans les situations économiques les plus difficiles. Une approche de la solidarité somme toute assez classique pour un gouvernement néolibéral que de s’asseoir sur les vertus redistributives de l’impôt, qui - ô horreur ! (pour un néolibéral) -, auraient pour conséquence de réduire les inégalités de revenu et de patrimoine. Des choix politiques de l’Élysée et de Matignon donc hautement symboliques et lourds de conséquences économiques et sociales, alors même que la crise sanitaire est en train de creuser spontanément les inégalités, et que la récession économique, qui a déjà commencé en France, les aggravera à nouveau, sans mise en place de plus de progressivité dans notre système de prélèvements obligatoires. Si Nicolas Sarkozy et François Hollande ont été des grands présidents du chômage sous la Cinquième République, sans nul doute qu’Emmanuel Macron sera le plus grand président des inégalités ! Et pour couronner le tout dans cette sordide mascarade du pouvoir macroniste en place, à la seule fin de répondre aux injonctions du Medef de remettre la France au travail le plus rapidement possible, le chef de l’État a fait part, hier soir, dans son allocution télévisée, de sa décision de rouvrir progressivement à compter du 11 mai prochain crèches, écoles et lycées - mais pas les restaurants ni les établissements de l’enseignement supérieur, bizarre, bizarre,....-, pour assurer la garderie des enfants d’une force de travail actuellement confinée, qu'on va donc pouvoir renvoyer plus facilement au front de l’exploitation de l’homme par l’homme - et au casse-pipe, faute d‘un dépistage systématique du Covid-19 généralisé à toute la population et certainement encore d'un stock suffisant de masques pour protéger toute la population -, au prix du sacrifice de la santé et de la vie des élèves, de leurs parents, des enseignants et de leurs proches aînés, et ainsi donc de contribuer à augmenter le risque pour le pays d'une deuxième vague de contamination, qui n'est pas à exclure eu égard aux grandes incertitudes de la connaissance scientifique actuelle sur Covid-19.  Merci mille fois (au moins !), Président Macron, pour votre souci permanent de la protection de la vie de vos concitoyens, « et en même temps » l'extrême haute considération que vous portez là à l'égard du métier d'enseignant !…..

Du côté des institutions européennes, comme celui du gouvernement français, derrière la nouvelle vitrine des discours de rupture avec l‘orthodoxie financière de la rigueur budgétaire, qui a toujours été l’alpha et l’oméga de la marche de l’Union européenne, on garde néanmoins la main ferme sur le gouvernail néolibéral. Tout indique, en effet, que la remise en cause de certaines règles coercitives de la gestion budgétaire fixées par les traités européens, soit limitée dans son ampleur et temporaire. Voire même très limitée puisque les pays européens semblent toujours incapables, même dans notre contexte exceptionnel de crise pandémique, de s’entendre sur un projet de mutualisation des dettes publiques, a fortiori d‘annulation, et encore moins sur une révision durable du statut de la Banque centrale européenne (BCE), qui inscrirait le plein emploi comme le premier de ses objectifs (en lieu et place de la maîtrise de l’inflation autour d’un rythme annuel de 2 %) et l’autoriserait, non seulement à prêter directement et gratuitement aux États, mais aussi à distribuer de la monnaie hélicoptère (transfert de liquidités sous forme de monnaie scripturale sans contrepartie d’endettement, permettant à un agent - État, entreprise ou ménage - de dépenser plus sans augmenter sa dette), pour venir à bout du chômage de masse en Europe, hors ou en période de crise conjoncturelle. Ce dont l’économie française aurait eu bien besoin de recevoir depuis son intégration dans la zone euro en 1999, si l’on en juge par le niveau de son chômage de masse déjà élevé à la veille de la crise sanitaire actuelle (1), et qui est appelé bien évidemment à croître à nouveau au cours des prochains mois, sous l’effet de la récession historique annoncée (selon les dernières estimations de Bercy, le PIB baisserait de 8 % en 2020, soit une récession trois fois plus forte à un point de pourcentage près que celle enregistrée en 2009).

Par ailleurs, les autorités européennes, tout en donnant le feu vert aux États pour ouvrir les robinets de la dépense publique sans ne plus compter, se gardent bien, en même temps, de leur recommander de profiter de la suspension temporaire de la contrainte budgétaire des 3 % pour, d’une part, renforcer l’accélération de la transition écologique, d’autre part, revitaliser, par le développement des services publics et de la protection sociale, la fonction redistributive d’un État-providence, dépouillé - et pas seulement au niveau de son système de santé - par les politiques budgétaires d’austérité imposées par l’orthodoxie financière néolibérale de la Commission européenne. Les futurs dividendes des firmes multinationales des secteurs d’activité les plus polluants peuvent donc espérer beaucoup, en France et dans toute l’Europe, directement et indirectement, des larges marges de manœuvre budgétaires dont disposent maintenant les États ! Bref, autant de signes tangibles qui ne laissent planer aucun doute sur les arrière-pensées réelles des élites politiques qui nous dirigent. Il s’agit nullement de changer le paradigme économique dominant mais uniquement de le sauver, comme au cours de la crise financière de 2008, et ce, dans un premier temps, par le recours aux vieilles recettes keynésiennes classiques de relance budgétaire de l‘activité économique, peu importe si cette croissance économique se fonde sur une intensification de l’exploitation de la force de travail et contribue à accroître la dette écologique vis-à-vis des générations futures.

Les tenants de la doxa néolibérale, contraints et forcés, la douleur dans l’âme, ont alors commencé à mettre en sourdine, juste pour un temps, leur traditionnel verset anti-dépenses publiques et leurs fumeuses théories anti-keynésiennes sur la dangerosité et l’inefficacité des déficits publics, qui alimentent quotidiennement les gamelles des éditocrates des médias dominants, pour s’en remettre, du jour au lendemain, et sans complexe, à la magie keynésienne empirique du multiplicateur de la dépense publique, selon laquelle un accroissement de la dépense publique génère une augmentation plus que proportionnelle du produit intérieur brut. Ce qu’ils dénoncent ordinairement comme un véritable poison pour l‘intérêt général, est alors utilisé avec le seul objectif de remettre en ordre de bataille une économie néolibérale au bord du précipice, pour qu’elle retrouve pleinement, et le plus rapidement possible, sa seule raison d’être, la course effrénée au profit, au service de la minorité possédante, dont la consolidation des privilèges est inhérente à la survie même de cette économie néolibérale. Dans ces conditions, en France et en Europe, l’ère post-Covid-19 a toutes les chances de ressembler sur l’essentiel à celle de l’après-crise des subprime, et de façon amplifiée, selon un scénario en deux étapes,….. en attendant une nouvelle crise : dans un premier temps, le creusement des déficits et des dettes publics nationaux et le recours à la monétisation des dettes publiques (via les rachats par la BCE d’obligations d‘État, dans le cadre de la poursuite de sa politique monétaire de détente quantitative, mais cette fois-ci engagée de concert avec la relance budgétaire initiale) ; et, dans la foulée, un violent retour de bâton austéritaire contre les classes laborieuses, au nom de l’impératif fallacieux de la soutenabilité de la dette publique (selon les dernières prévisions du gouvernement, la dette publique en % du PIB devrait en France augmenter de 17 points de pourcentage en 2020, pour finir à 117 % à la fin de l’année). Bref, un grand bis repetita en perspective, à moins que les classes populaires n’en décident autrement, par les urnes et/ou dans la rue, en chassant du pouvoir nos gouvernants néolibéraux qui n’ont de cesse d’oeuvrer avant tout pour les intérêts d’une minorité possédante (appropriation en France de la moitié de l‘ensemble du patrimoine des ménages par les 10 % les plus riches !), pour leur préférer des forces politiques réellement démocratiques, capables de mettre sur les rails une économie solidaire non productiviste au service de la société tout entière. Alors, aux armes, citoyens !

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(1) Si l’on prend la mesure officielle du chômage selon les critères très stricts du Bureau international du travail (BIT), réalisée par l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), au quatrième trimestre de 2019, dernière donnée disponible, le taux de chômage en France entière (hors Mayotte) est de 8,1 %, ce qui est déjà important. Et pourtant, ce chiffre sous-estime très largement la réalité du chômage de masse en France. En effet, sur la base de l’observation de données annuelles sur longue période (en l’occurrence, dans ma dernière étude récente, de 1990 à 2019), on peut doubler (au moins !) la statistique officielle de l’Insee, si l’on veut arriver à un taux de chômage réaliste, que j’appelle, dans mon étude, le taux de mal-emploi. Ainsi, sur la base des données annuelles, en 2019, en France, le taux de chômage au sens du BIT est de 8,4 % et le taux de mal-emploi de 17,9 %. Pour plus de détails explicatifs sur ces éléments de mesure du chômage, consulter :
« Radiographie de la baisse récente du chômage en France : la boîte à outils (1/2) », Yves Besançon, mars 2020, Mediapart. C'est Ici
« Les dessous peu glorieux de la baisse du chômage en France entre 2015 et 2019 (2/2) », Yves Besançon, mars 2020, Mediapart. C'est Ici.

 

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