La famille des cinq crises du modèle libéral-productiviste (suite et fin : IV/IV)

La déliquescence de la superstructure du modèle libéral-productiviste ne se limite pas au seul champ strictement politique, mais concerne aussi gravement un poumon essentiel de la démocratie : l’information, et tout particulièrement économique. Éclairage sur l’état de crise de la diffusion par les médias de l’information économique.

Il s'agit ici de la dernière partie d'une analyse consacrée à l'effondrement des fondations du modèle libéral-productiviste, à l’œuvre depuis les années 70, sous l'effet des secousses de cinq grandes crises affectant simultanément les sphères économique (lire ici), écologique (lire ici), politique (lire ici) et médiatique. 

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Une crise de l’information économique
Jamais la quantité d’informations qui circule à un moment donné et accessible facilement au citoyen lambda, n’a été aussi volumineuse grâce aux nouvelles technologies de l’information et de la télécommunication, et cela à un coût réduit. On doit s‘en réjouir, bien sûr, au premier abord, pour l’amélioration de la qualité du débat démocratique grâce, en principe, à des citoyens potentiellement mieux et plus vite informés qu‘autrefois, obligeant également du même coup les responsables politiques à tenir un discours de vérité. Or, loin de ce décors politico-médiatique idyllique, la communication du mensonge, de la langue de bois et de la désinformation économique de la part d’une grande partie de la classe politique, relayée et alimentée par les médias dominants privés comme publics, est au contraire toujours légion. On peut alors réellement parler d’un véritable cancer qui s’est emparé des démocraties représentatives modernes et qui vient renforcer la crise des institutions politiques car, outre la décrédibilisation permanente de la parole publique des politiques qu’il provoque, il a aussi un pouvoir de nuisance extrême du point de vue de la capacité objective des citoyens à apprécier le chemin à prendre pour parvenir à une nécessaire conciliation entre intérêts particuliers et intérêt général, sans laquelle il n‘est de réel progrès économique et social possible ni de vraie démocratie.

La production démultipliée de l’information ces dernières décennies ne s’est pas accompagnée de plus de liberté et de pluralisme pour l’information qui  constituent pourtant la semence élémentaire de sa bonne qualité, bien au contraire. En cause, le processus de concentration du capital dans les médias, l’une des pires choses qui puisse se produire dans une démocratie pour la liberté d’expression, le pluralisme et l’indépendance de l’information. A l’image des démocraties anglo-saxonnes, la démocratie française n’a pas su se protéger contre les assauts répétés du capitalisme patrimonial et financier dans le domaine de l’information, ses dirigeants politiques ayant laissé faire, via les lois du marché, les puissances de l’argent prendre possession du pouvoir des médias. Comme le montre le journaliste Laurent Mauduit dans son ouvrage Main basse sur l’information (Don Quichotte, 2016), c’est en effet à une véritable course folle à la concentration du capital dans les médias à laquelle on assiste ces dernières années avec, en final, une toute petite poignée de milliardaires qui possèdent aujourd’hui, en France, la quasi-totalité des grands médias privés (environ 90 % !!), de Patrick Drahi à Arnaud Lagardère, en passant par les Vincent Bolloré, Serge Dassault, ou encore les Xavier Niel, Pierre Bergé et Matthieu Pigasse, Martin Bouygues et Bernard Arnault,….une situation qui nous ramènerait pour la presse, selon Laurent Mauduit, à la configuration qui prévalait dans l’entre-deux-guerres ! Et cette arrogance prédatrice des puissances de l’argent vis-à-vis du paysage médiatique est d’autant plus préoccupante pour le pluralisme de l’information, qu’elle s’accompagne d’une dépendance financière accrue des médias par rapport à la publicité, dont les annonceurs et porte-voix des lobbies industriels se posent en véritables censeurs, via l’autocensure des journalistes. Décidément, le néo-libéralisme n'apporte que régression pour l'immense majorité des citoyens dans tous les domaines où on le laisse prospérer !

L’objectif de la minorité possédante et dirigeante est on ne peut plus clair. Il s’agit pour elle, au-delà de satisfaire à court terme les besoins extravagants de puissance et d’enrichissement personnel de ses principaux milliardaires, d’œuvrer en faveur de la poursuite hégémonique d’un modèle libéral-productiviste et maintenant financiarisé, en prenant, ni plus ni moins, le contrôle du contenu du flux maximal d'informations diffusées dans le domaine économique, via des « journalistes » dont la mission première est de se faire le relais de la novlangue néo-libérale. Et ce, de deux façons : ces journalistes ne se contentent pas d’adopter eux-mêmes la rhétorique de la doxa néo-libérale par adhésion partisane ou autocensure mais, comme le montre encore le journaliste Laurent Mauduit dans Les imposteurs de l’économie (réédition en 2017 chez Don Quichotte), ils organisent un quasi-monopole, dans le débat public, de la parole de pseudo-experts autoproclamés qui n’ont de cesse d’ériger en vérité scientifique absolue la pensée économique orthodoxe libérale dominante - entendons par là, la théorisation des soi-disant vertus des lois du marché et de l’homo-oeconomicus -, et de rejeter le pluralisme dans la réflexion économique. Et le relais complice des médias dominants ne faillit pas, bien au contraire, même lorsque l’intolérance dogmatique de ces représentants de l’orthodoxie libérale en vient à sortir du strict champ du débat intellectuel et scientifique, pour entrer dans le domaine de l’insulte à l‘égard de la pensée hétérodoxe qui ne serait animée, selon nos gourous médiatiques et économistes, que par des charlatans sectaires de l’économie. On pense ici, en autres, aux expressions malheureuses d’« obscurantisme » de Jean Tirole (économiste français ayant reçu, en 2014, le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel) ou pire Le négationnisme économique, titre de l’ouvrage de Pierre Cahuc et André Zylberberg (Flammarion, 2016), pour désigner toutes formes de réflexion qui « oseraient » critiquer la pensée néo-libérale.

Bref, pour conclure, on l’aura bien compris, c’est tout un appareil médiatique de propagande, sous contrôle des lobbies industriels et de la finance, à l’image du modèle anglo-saxon, dont s’est dotée progressivement en France, ces dernières années, la classe dominante, pour renforcer la promotion des bienfaits supposés de la mondialisation néo-libérale, et orienter l‘opinion et le vote du citoyen en faveur des candidats aux élections les plus aptes à parler la novlangue néo-libérale. Plus que jamais, face à ce hold-up sur les médias de l’oligarchie industrielle et financière, la presse libre et indépendante apparaît donc comme une fondation essentielle d'une démocratie. Guère étonnant, dans ces conditions, que les dirigeants politiques actuels et de ces dernières décennies ont feint de l'ignorer.....     

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