Le secrétaire d’État à l’enfance, chez Moix et Ruquier

Adrien Taquet, secrétaire d’État à la Protection de l’Enfance, a plutôt réussi sa prestation chez Ruquier samedi soir, en présence de Yann Moix. Faut dire que les questions qui auraient pu fâcher ont été soigneusement évitées.

Invité en parallèle à Yann Moix, qui venait faire acte de contrition pour avoir été antisémite à 20 ans et soutenir qu’il avait bel et bien été maltraité par ses parents dans son enfance, Adrien Taquet a cherché à faire bonne figure. Venu du 16ème arrondissement et de la pub (Havas, RSCG de l’inénarrable Séguéla et "Jésus et Gabriel", agence qu’il a fondée avec un dénommé Gabriel Gaultier, à croire qu’il se prend modestement lui-même pour le Christ), contraint, depuis sa nomination, à devoir revoir l’évaluation de la valeur de son patrimoine immobilier par la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique (HATVP), néophyte en matière de protection de l’enfance, il n’a pas dit de grosses bêtises sur le plateau d’On n’est pas couché, se comportant manifestement comme un ministre qui redoute à tout instant de sortir des clous, respectant les fiches que les conseillers lui avaient préparées.

France 2, "On n'est pas couché", 31 août 2019 [capture d'écran YF] France 2, "On n'est pas couché", 31 août 2019 [capture d'écran YF]

Cependant il a fallu qu’il dise qu’il était le premier secrétaire d’État à la Protection de l’Enfance de la Vème République, comme si ce n’était pas la mission principale de celles et ceux qui, avant lui, portaient le titre de secrétaire d’État à l’Enfance. A une question de Ruquier sur le placement des enfants maltraités, il a répondu que « 350.000 enfants étaient protégés par l’État aujourd’hui ». Outre qu’il n’a jamais évoqué les Départements (qui exercent en réalité cette mission) et les Juges des enfants (qui prennent la plupart des décisions de placement), son propos pouvait laisser entendre que tous ces enfants étaient accueillis alors qu’ils sont, parmi eux, un peu plus de la moitié : les autres sont suivis à domicile, dans des cas préoccupants certes mais qui ne relèvent pas de la maltraitance, ce qui aurait grandement mérité d’être dit. Il préférait se contenter de décrire les situations extrêmes : viols, agressions sexuelles, incestes (« 4 millions de nos concitoyens ont été victimes d’inceste »), enfant tué dans sa famille tous les cinq jours. Approche qui n’est pas exempte de démagogie et qui a plutôt pour effet de sidérer l’auditoire. Il a annoncé un plan de lutte pour octobre, essentiellement orienté sur les violences sexuelles à l’encontre des enfants, et dès demain une intervention au Grenelle des violences conjugales.

Frantz-Olivier Giesbert, qui, comme d’habitude, faisait son malin, réclamait du ministre qu’il écoute Boris Cyrulnik (!), et l’autre répondait : oui, oui, on l’écoute, ajoutant la formule politiquement correcte de service qui consiste à dire, la main sur le cœur, que ce ne sont pas seulement les familles défavorisées qui maltraitent leurs enfants. En ajoutant cette phrase qui fera se pâmer d’aise les dames patronnesses : « notre société tolère trop la violence faite aux enfants ». A bon droit, il a su tenir à distance celles et ceux qui font commerce de la maltraitance : associations plus ou moins bidon qui prétendent tout savoir sur le sujet en rencontrant deux ou trois cas chaque année et en poursuivant devant les tribunaux les travailleurs sociaux qui n’auraient pas su déceler à temps un enfant victime, ou personnalités (actrices ou acteurs, journalistes, politiques) en mal de notoriété, dont l’engagement caritatif dans ce domaine permet d’éviter que le public les oublie. Mais, après avoir appelé les citoyens à être vigilants et à ne pas hésiter à signaler les situations de danger, il n’a pas eu un mot de considération envers tous les professionnels éducatifs et sociaux qui travaillent au quotidien pour faire en sorte que la dite protection puisse s’exercer, et pas seulement dans les cas extrêmes, et ce avec les moyens du bord, dans le cadre de restrictions budgétaires que l’État « libéral », luttant contre l’État social, impose.

En résumé, beaucoup de lieux communs, pas trop de questions de fond (rien sur les mineurs isolés étrangers, rien sur les sorties de l’ASE à 18 ans et sur le recul récent du gouvernement à ce sujet) : tout avait été bien déminé et la société de production pouvait se réjouir qu’un ministre n’ait pas été malmené, conformément aux assurances vraisemblablement données en amont, afin que d’autres membres du gouvernement ne craignent pas de venir dans l’arène au cours de la saison.

 

France 2, "On n'est pas couché", 31 août 2019 [capture d'écran YF] France 2, "On n'est pas couché", 31 août 2019 [capture d'écran YF]

La « vérité » de Yann Moix

Le secrétaire d’État était donc sur le plateau en même temps que Yann Moix, car celui-ci raconte dans son livre Orléans les violences qu’il a subies de la part de ses parents au cours de son enfance. Le ministre veillait à bien répéter que ce livre était un roman, d’ailleurs « c’est écrit sur la couverture », a-t-il dit ! Adèle Van Reeth allait dans le même sens, considérant qu’il ne disait pas forcément la vérité. Pour Laurent Ruquier, peu importait que « ce livre soit une réalité ou une fiction » et pour Moix, himself, malgré ses efforts pour que l’on prenne son livre pour un témoignage sinon une vérité, il précisait que c’était un « roman » puisqu’il a « enlevé » son frère, qui n’est pas évoqué dans le livre. Les descriptions qu’il semble faire des violences parentales (je n’ai pas lu le livre) sont terribles : sévices, tortures, abandon dans la forêt, sur une autoroute, incitation à avaler ses matières fécales. Il précise sur le plateau qu’il ne s’agissait pas de violences permanentes, mais de punitions sans aucun rapport de gravité avec la cause : s’il renversait un yaourt, il pouvait se retrouver lâcher dans une forêt. Cet état de fait l’aurait conduit à se battre toute sa vie « entre la cause et l’effet ». Il reconnaît qu’il brutalisait lui-même les enfants à l’école, qu’il aimait ça, et que s’il avait pu il aurait bien dormi à l’école pour ne pas rentrer le soir chez lui.

Il avait déjà évoqué le fait qu’il avait été un enfant maltraité : on peut s’étonner qu’il amène seulement maintenant autant de précisions, qui sont démenties par son père et par son frère, qui retournent contre lui les accusations de maltraitance (c’est lui qui aurait été le « bourreau »). Il dit qu’il a longtemps cru que c’était la norme : « j’ai mis vingt-cinq ans à comprendre que j’avais été battu ». Il va de soi que si les faits invoqués étaient réels, ils auraient justifié des poursuites judiciaires, y compris pénales, à l’encontre du père. Yann Moix voit un aveu dans la déclaration de ce dernier : « Moi-même j’ai été martyrisé ». Il dit que la place de ses parents est en prison, mais n’indique pas s’il a un jour porté plainte contre eux.

Le problème est qu’il n’est pas évident de faire confiance à Yann Moix. On l’a vu fonctionner, assénant ses certitudes sur ce plateau d’ONPC lorsqu’il y officiait. Il reconnaît qu’il a tellement malmené certains invités (« j’ai été un procureur »), qu’il peut bien l’être aujourd’hui (malmené). Il a dissimulé son passé antisémite, ses écrits et dessins insoutenables. Il vient s’excuser, demander pardon, reconnait qu’il a été une « ordure », à une époque où il était mal (tout en précisant que cela n’a rien à voir avec ce qu’il a vécu dans son enfance, alors qu’il aurait pu faire vibrer cette corde). Mais ces derniers jours, il a nié, puis reconnu les dessins, enfin admis qu’il y avait des textes. Pendant l’émission, dont la productrice est également son employeur, il a veillé à toujours parler de « bandes-dessinées », comme pour minimiser, un truc de gamin, alors qu’il s’agissait de caricatures odieuses et de textes négationnistes puants. Pour se dédouaner quelque peu, il aggrave son cas, en disant qu’il se moquait aussi des handicapés et des Ethiopiens affamés [c’est vrai, et avec quelle cruauté, mais c’était tout de même pour les relier à la Shoah et aux « prétendus camps de la mort »]. Une erreur de jeunesse, il n’avait que 20 ans, précise-t-il : en fait, il en avait 22, et il serait très appréciable que ceux qui ont été antisémites à 20 ans, fachos ou staliniens, cessent de venir faire la morale à ceux qui, à cet âge-là, n’ont été ni l’un ni l’autre. Il avait alors une culture, une formation intellectuelle qui ne justifient en rien de tels dérapages. Aujourd’hui, les mêmes qui ont été intraitables avec la chanteuse Mennel ou avec Medhi Meklat, sont prompts à lui pardonner, parce qu’il a depuis fait allégeance, rendant sans cesse hommage à Israël (« j’ai essayé de me racheter toute ma vie, jusqu’à apprendre l’hébreu »), justifiant les territoires occupés, félicitant Trump et approuvant sans réserve le 19 mai 2018, chez Ruquier, sa décision d’installer l’ambassade américaine à Jérusalem, affirmant que c’est la capitale d’Israël depuis toujours [voir mon post Yann Moix récidive du 20 mai 2018]. Ce que l’histrion FOG confirmait samedi (« depuis trois millénaires »), sans que personne ne vienne récuser cette propagande (y compris son délire sur les « islamo-gauchistes bien-pensants»).

Dans un propos donnant toujours l’impression qu’il récite un texte appris par cœur, tout en butant sur certains passages, visage fermé, dur, Moix accuse des fachos (qu’il a longtemps côtoyés et approuvés) d’avoir fait fuiter ces « bandes-dessinées ». Alors qu’il avait auparavant, auprès de L’Express désigné son frère comme étant la « balance », là il accuse directement l’extrême-droite, tout en ne craignant pas d’affirmer publiquement que son frère Alexandre, écrivain lui-même, journaliste et réalisateur (deux documentaires pour Arte), se serait rapproché de l’extrême-droite ! Accusation que récuse Alexandre Moix qui a décidé de porter plainte pour « insinuations diffamatoires et injurieuses » contre un frère naviguant « dans un délire paranoïaque le plus total ».

Difficile donc de savoir ce qui est vrai dans la parole de cet écrivain. Dans la mesure où Yann Moix vient d’annoncer qu’il cesse toute promotion de son roman, saura-t-on un jour si sa description des violences subies est sincère. Plusieurs médias, prudents, commencent à s’exprimer au conditionnel sur les sévices qu’il aurait subis. On sait que ce genre d’horreurs existe, on sait aussi que des écrivains ont, sans vergogne, abondamment exploité le filon qui fait pleurer Margot dans les chaumières, gage d’une belle audience. On sait aussi qu’une personnalité peut être perturbée tout en ayant la plume facile. On sait enfin que l'humain est complexe et que toutes ces explications peuvent, plus ou moins, se superposer. 

 

[Ph. Leo ThalKeystone Maxppp 2015 FI] [Ph. Leo ThalKeystone Maxppp 2015 FI]

Billet n° 490

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