400ème billet : le point sur Social en question

A ce 400ème billet, correspond mes dix ans d'abonnement, puisque dès l'annonce de la création de Mediapart, je me suis abonné, en mars 2008. Je fais le point ici sur ma démarche d'écriture sur ce blog "Social en question".

[Photo YF] [Photo YF]
Je suis aujourd'hui un des 1000 abonnés du début à Mediapart qui n'ont jamais abandonné. C'est pourquoi, lors du dixième anniversaire du média en ligne, j'ai tenu à monter à Paris, bien que pour des raisons familiales je ne pouvais être présent que le vendredi 16 mars. Ce jour-là avait lieu le colloque international "Le droit de savoir". Occasion d'entendre Edwy Plenel rappeler Bailly, révolutionnaire qui fut maire de Paris, et qui proclamait que "la publicité de la vie politique est la sauvegarde du peuple", et Joseph Confavreux citant tout simplement Léonard de Vinci qui estimait qu'il ne fallait pas s'intéresser qu'à l'architecture mais aussi aux failles et aux craquelures.

Certes, notre société débat sur les dérives d'Internet, sur les fake-news, sur le contrôle des populations par les GAFA, mais ces réflexions font souvent l'impasse non seulement sur le caractère fabuleux d'Internet en matière de documentation et d'échanges (je le mesure chaque jour en écrivant des articles), mais aussi sur les moyens que cette technique nouvelle donne aux opposants de dictatures ou régimes autoritaires. C'est ce que  Maria Elvira Bonilla, directrice du journal colombien Las2orillas.co a montré, ainsi que Lina Attalah (directrice du site égyptien Moda Masr), Yulia Berzovskaïa (rédactrice en chef du site russe Grani.ru) et Çağla Aykaç, sociologue turque. Particulièrement émouvants les témoignages de ces femmes informant "en milieu hostile".

Fabrice Arfi, de son côté, montrait que tout le travail journalistique sur la corruption, l'évasion fiscale, se fait dans "la conviction que ce que l'on détourne contribue à l'appauvrissement" : moins de médecins, d'hôpitaux, de mesures sociales. Il s'étonnait qu'en France il n'y ait aucune manifestation contre la corruption, alors que c'est fréquent en Espagne. Ajoutant : "on n'est pas là pour être juste fournisseur de bonnes nouvelles". Quant à Jésus Marana, d'Infolibre (Espagne), il redoutait que les organes d'État qualifient de fake-news les enquêtes qui dérangent.

J'ai évidemment regretté de ne pouvoir rester le samedi, avec cette ambiance de fête et de bonheur d'appartenir à un courant de pensée le plus cohérent et le plus respectueux des principes de la République et de sa devise. Non pas un clan, ni un parti politique, mais un lieu rare où on se sent en phase, sur une multitude de questions : politiques, économiques, sociales, internationales, culturelles, religieuses. Que ce soit à la lecture des articles, lors des live ou de courtes rencontres avec des journalistes de la rédaction.

Edwy Plenel à la librairie Les Petits Papiers à Auch (Gers), salle bondée, avant de rejoindre Ciné32 où 300 personnes l'attendent, le 5 avril dernier [Ph. YF] Edwy Plenel à la librairie Les Petits Papiers à Auch (Gers), salle bondée, avant de rejoindre Ciné32 où 300 personnes l'attendent, le 5 avril dernier [Ph. YF]
Edwy Plenel, qui sortait au même moment La Valeur de l'information (suivi de Combat pour une presse libre), éditions Don Quichotte, a fait de nombreux déplacements dans l'Hexagone, dont un à Auch (le 5 avril). Il a regretté que l'information soit de "faible intensité dans la démocratie française". A la question sur le rôle de Mediapart, il a précisé que le journal avait un côté "éducation populaire", mais qu'évidemment il ne peut remplacer "le vide de la politique française". L'objectif (par exemple avec les live) c'est de donner la parole à la société, être un carrefour. Il s'agit de faire venir des gens de terrain, compétents en leur domaine, et non pas des stars de la télévision, pour qu'elles fournissent les "armes". Et de confier l'avis d'un Burkinabé lui disant : "vous levez les lièvres, et la société est chargée de les attraper". C'est ainsi que Mediapart pourrait créer une Fondation afin d'aider d'autres organes de presse, comme Mediacités ou Marsactu.

Je ne reviens pas sur ma démarche, déjà développée dans plusieurs billets, en particulier dans celui paru en janvier 2017, Social en question, n°300 : quelques principes d'un blog (1). A ma juste mesure, mutatis mutandis, je crois procéder dans l'esprit des fondateurs et de la rédaction de Mediapart. Au-delà du plaisir d'écrire et d'aborder des sujets qui me passionnent (comme écrire sur Jérôme Bosch, ou présenter des livres ou des films), je vise avec mes billets à fournir des biscuits, des données réutilisables, éventuellement des analyses pouvant être reprises. J'ai cessé de me présenter comme consultant et enseignant, car j'avais été assez peu souvent consultant (c'était par ailleurs le libellé requis pour mon statut d'auto-entrepreneur) et j'ai quasiment cessé la fonction d'enseignement. Car cela nécessitait une trop importante préparation et un contenu forcément plus institutionnel que le positionnement critique que j'adopte dans mes publications. Du coup, je m'affiche désormais comme chroniqueur social indépendant (que ce soit sur Facebook, Mediapart ou ailleurs), et repéré comme tel, même s'il arrive qu'on me prenne, localement ou dans certains messages reçus, comme journaliste de Mediapart ! Indépendant, parce que mes écrits ne font jamais suite à une commande et, bien sûr, parce que, tout en n'étant pas neutre, je ne me rattache à aucune organisation. J'ai suffisamment de retours pour savoir que cela est apprécié.

1er mai 2018 à Auch [Ph YF] 1er mai 2018 à Auch [Ph YF]

J'écris essentiellement sur ce blog de Mediapart, mais aussi dans le Journal des Acteurs Sociaux, dans la Revue Française du Service social, et dans la revue La Pie du Pilat (mon pays d'origine). J'ai publié dans la revue Empan (éditions Erès) et quelques fois dans le Monde (dont un article sur le discours de Marine Le Pen sur l'assistanat entre les deux tours des présidentielles).

Je mets régulièrement des posts en ligne sur Facebook (parfois repris sur mon blog Mediapart). Ils sont rarement l'expression d'un sentiment ou d'un coup de gueule, mais beaucoup plus souvent  des petits textes d'actualité (internationale, nationale ou très locale)  avec des éléments argumentés, documentés, parfois illustrés [YF]. Que ce soit pour un post ou un billet de blog, une quinzaine de ligne peuvent être le résultat d'une recherche longue pour vérifier des chiffres, les comparer, décortiquer un rapport accessible en ligne, dont le plus souvent je fournis le lien.

Besançon [Ph. YF] Besançon [Ph. YF]
Mais au-delà des pièces à conviction, je prends également position. Et ce n'est pas forcément une posture délibérée, mûrement réfléchie : c'est après coup que je constate que cela a un écho auprès de quelques lecteurs qui s'y retrouvent, orphelins d'un discours qui n'est pas tenu habituellement. Exemple : la teneur de mes propos sur l'enfance maltraitée est quasi inexistante dans les médias (je dénonce la façon dont le sujet est instrumentalisé, à cent lieues des réalités de terrain, mais par ignorance ou intérêt, l'essentiel de la presse continue à traiter le sujet de façon simpliste, conforme, pense-t-elle, à ce que le public attend). Il en est de même sur l'assistanat (sujet très présent dans mes écrits, au point que des organisateurs m'ont sollicité pour intervenir sur ce thème dans des colloques, comme celui sur la Solidarité dans la République, récemment, à Marseille) : même si tout le monde mesure bien que Laurent Wauquiez en fait trop, la façon dont la plupart des politiques et des journalistes traitent des "aides sociales" est plus qu'ambiguë. Là encore, par ignorance ou intérêt.

Des lecteurs réagissent : suite à mon article sur Les pauvres, entre commisération et rejet, j'ai reçu une longue réaction d'un lecteur qui se sentait concerné et qui apportait des compléments précieux sur ce qu'est l'ASS (allocation de solidarité spécifique). Avec son accord, j'ai publié l'intégralité de son témoignage et de son point de vue. Prochainement, je publierai plusieurs témoignages reçus de lecteurs et lectrices ayant apprécié mon approche des tutelles (protection juridique des majeurs), à l'encontre de la totalité des médias (télés, radios, presse, éditions) qui traitent constamment des tutelles en exploitant à mort d'éventuels abus, sans se pencher réellement sur un fait social de première importance : la dépendance et l'altération des facultés mentales, qui justifient autre chose que de s'appesantir complaisamment sur quelques dérives alors même que 900 000 personnes font l'objet d'une protection.

Leo ThalKeystone Maxppp 2015 FI Leo ThalKeystone Maxppp 2015 FI
Précédemment, après avoir écrit un texte sur cette mère jugée aux Assises pour avoir laissé mourir son enfant sur une plage de Berck, et alors que des propos de haine se déversaient sur les réseaux sociaux, j'ai reçu d'un lecteur ce message privé : "Je vous lis sur le club de Mediapart (je ne suis pas abonné) depuis fort longtemps et je suis en accord généralement total avec vos écrits sans éprouver la nécessité de vous en faire part, timidité, goût de l'anonymat, paresse parfois et autres raisons plus ou moins dignes d'être évoquées. Puis je viens de lire Donner la mort à son enfant et je suis tellement ému, touché à cœur et à intelligence par ce texte que je m'en voudrais réellement de ne pas vous l'avouer. Tant d'humanité, de compréhension, d'amour éclairent un peu mon profond (trop?) pessimisme. Merci, mille fois merci."

J'avais écrit que "ce n'est pas Twitter qui nous dira la vérité de cette femme", ajoutant ce propos qui résume mon positionnement général : " Si vilipender un personnage public pour son racisme, sa politique injuste, son mépris pour les plus démunis, ses malversations, sa corruption, si nos écrits peuvent être à charge dans le débat public, par contre dans les affaires privées, jugées pénalement, il me semble que, tout au plus, on peut commenter leur traitement judiciaire et médiatique, mais certainement pas se transformer en procureur. En démocratie et en République, il y a des tribunaux pour ça."

De même, dans l'affaire Jacqueline Sauvage, alors qu'à l'inverse il y avait consensus pour prendre sa défense, j'avais publié un texte réservé, qui sans la condamner, soulevait un certain nombre d'anomalies dans le déroulement de l'affaire, du procès et dans les arguments des avocates. J'avais reçu les insultes d'un habitué dans les commentaires et avais dû les fermer (ce que je n'ai fait que très rarement). Une abonnée m'a écrit en privé en me disant apprécier mon "attention à être au plus près de ce qu'on peut savoir, à s'écarter des simplifications et du manichéisme. Il faut croire que les avis nuancés sont mal compris".

Le Cercle du silence, à Auch, 7 novembre 2017 Photo YF Le Cercle du silence, à Auch, 7 novembre 2017 Photo YF

Ce qui m'amène à évoquer cette question des commentaires. Dans un média participatif, il parait assez normal que le fil de commentaires soit un lieu d'échanges, d'expression, de points de vue, quelle qu'en soit la forme. C'est ainsi que je suis resté plusieurs années sans fermer les commentaires. La première fois que j'y ai procédé c'est lorsqu'un réalisateur s'est estimé diffamé par un commentaire. Puis, quand des abonnés ne se sont plus contentés de profiter une fois de l'espace (alors même qu'ils ne publient pas d'articles de blog) mais déversent sans retenue de longs textes (parfois de simples copiés-collés) pour dérouler leurs théories, souvent fumeuses. Moins graves, mais pas toujours agréables, ce sont les noms d'oiseaux adressés à des personnages publics que je vilipende. Pour les critiquer, j'amène des faits, des citations, des preuves. Les réactions, comme sur les réseaux sociaux, n'apportent pas toujours des arguments complémentaires ou contradictoires, mais bien souvent des insultes, sinon des injures limites de la diffamation. Comme j'ai eu déjà l'occasion de le préciser, à propos des personnalités que je critique, " je ne fais preuve jamais d'ironie sur leur nom ou leur physique. Ni d'insultes (en principe, quand la colère est trop forte, je sais supprimer le qualificatif insultant à temps)".

Devant la Préfecture de Toulouse et la cathédrale Saint-Etienne, le 21 mars 2017 [Photos YF] Devant la Préfecture de Toulouse et la cathédrale Saint-Etienne, le 21 mars 2017 [Photos YF]

Au cours de l'année écoulée, j'ai été amené à traiter davantage la question des migrants, des réfugiés, des sans-papiers, actualité oblige. C'est ainsi que j'ai rendu compte de ce qui se passait dans le Gers (d'où j'écris) mais aussi à Toulouse, à Besançon et à Saint-Etienne, en me rendant sur place. Je ne prétends pas avoir de solution, mais je suis persuadé que la France ne fait pas honneur à ses principes républicains en affichant une telle frilosité. On assiste à une bataille inégale entre ceux qui invoquent des principes humanitaires et ceux qui, trompés par une propagande effrénée, croient le pays envahi par des hordes d'étrangers.

En un an,

les 500 plus grosses fortunes

ont progressé de 112 milliards :

11 fois le coût du RSA !

 On est confronté aux mêmes manipulations en matière de protection sociale, un des champs essentiels que je couvre. On peut lire sans difficulté la façon dont le débat a été fabriqué,  trafiqué, par des politiques malins, mais aussi par des journalistes soit ignorants soit complices. Dans la mesure où le pouvoir actuel doit économiser pour satisfaire les règles comptables européennes, après avoir accordé ses largesses aux plus fortunés, et qu'il compte bien réorganiser les retraites (secteur "social" le plus coûteux), le discours fallacieux sur la question sociale va se déverser plus que jamais, avec ses tombereaux d'approximations, et surtout de confusions. J'ai beaucoup écrit sur le sujet : en vue de briser la protection sociale existante (due le plus souvent à des cotisations, donc juste retour des choses, perception d'un avantage dû), les tenants de l'idéologie dominante tentent de faire croire que le pays ploie sous les dépenses d'aides sociales et cherchent à faire consensus en vue de restreindre ces dépenses. Une majorité de la population semble s'accorder sur le fait que les gens au RSA touchent trop, sans mesurer qu'il n'y a aucun excès, bien au contraire, à verser 10 milliards d'euros à deux millions de foyers qui seraient, sinon, dans une situation de misère noire. Et ce, au moment où les 500 plus grosses fortunes ont vu leur patrimoine progresser de 112 milliards d'euros en un an : 11 fois la dépense globale du RSA ! Il y a un mystère : comment est-il possible que cette vérité-là ne provoque pas un élan de solidarité pour les plus démunis, et une exigence envers les plus aisés de participer réellement à l'effort collectif ? Plutôt que de laisser prospérer des thèses farfelues sur le ruissèlement ou les premiers de cordée.

[Observatoire des inégalités] [Observatoire des inégalités]
Ceci dit je n'axe pas ma réflexion uniquement sur les plus fortunés. Notre société n'est pas divisée en deux : elle est constituée de tout une palette de situations, chacun cherchant à se dire le pauvre d'un autre. C'est ainsi que prospère le discours, fallacieux, sur les classes moyennes, si bien exploité par un Laurent Wauquiez (qui veillera bien à ne jamais les définir). Des injustices sont à tous les niveaux. Et le souci de transparence qu'évoquait Fabrice Arfi (voir plus haut) est capital. Tout doit être mis cartes sur table, sinon c'est la porte ouverte aux malversations, qui se font au détriment du bien commun. Désormais, des responsables doivent déclarer leurs revenus, déclarations accessibles sur le site de la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique. Il me semble que la transparence devrait être générale, en tout cas pour tous ceux dont le revenu ne découle pas d'un statut ou d'une convention connus. J'ai longtemps été directeur (de la revue franc-comtoise L'Estocade) payé au Smic, puis directeur dans deux institutions sociales, l'une privée, l'autre publique. Aujourd'hui, je perçois comme retraite l'équivalent de deux Smic (nets). Ce qui fait que je ne descends pas dans la rue pour protester contre les 37 € que la CSG m'a ponctionnés, mais j'y descends pour d'autres, aux revenus plus modestes. Et comme eux, je considère que, tant qu'il existera des inégalités criantes, et des ponts d'or faits à tout une "élite" qui se charge, chaque jour, de dire à ceux qui ne vivent que de l'ASS, du RSA, du Smic ou de toutes petites retraites, qu'ils vont devoir se serrer la ceinture, il importe de mener le combat sous toutes ses formes. Y compris par écrit.

 

comprendre-les-inegalites

Un ouvrage à commander (ici) : Comprendre les inégalités, par Louis Maurin, édité par l'Observatoire des inégalités. Il vient tout juste de paraître.

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(1) Dans ce billet n° 300, j'avais émis l'hypothèse de lancer, avec d'autres, une édition nouvelle sur le champ de l'intervention sociale, à laquelle auraient contribué plusieurs rédacteurs de billets sur une démarche proche de celle de la rédaction. Mais je n'ai pas avancé sur ce point, redoutant peut-être la complexité d'une telle mise en œuvre.

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Pour rester dans le registre narcissique, je rappelle que j'ai publié récemment un texte sur Mon Mai 68 à Saint-Chamond et je signale qu'à la rentrée de septembre la Revue Française de Service Social publiera un long article dans lequel, à partir de mon expérience personnelle, j'aborde le lien entre Travail social et militantisme. C'est sur ce thème et pour m'avoir lu sur Mediapart, que des salariés du secteur médico-social m'ont demandé d'intervenir dans une journée qu'ils organisent fin août dans la région de Saint-Étienne.

 

Billet n° 400

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

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   [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, tous les articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200. Le billet n°300 explique l'esprit qui anime la tenue de ce blog, les commentaires qu'il suscite et les règles que je me suis fixées.]

 

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