Mises sous tutelle : des médias font le buzz

France 5 a diffusé récemment un documentaire, "Sous tutelle", qui, à partir de quatre cas, jette un regard critique sur un dispositif qui concerne près d'un million de personnes. Et qui est régulièrement cloué au pilori par des médias cherchant à faire le buzz, sans traiter réellement le fond du problème.

Il va de soi qu'aborder le sujet à travers seulement quatre personnes comporte quelques risques, surtout si, comme d'autres documentaires auparavant, on prétend vouloir ainsi analyser l'ensemble du dispositif qui comprend plus de 900 000 tutelles, curatelles et sauvegardes de justice, 120 magistrats d'instance, et environ 10 000 "mandataires judiciaires à la protection des majeurs" (1).

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Afin de donner d'emblée une caution à sa démarche, le réalisateur, Olivier Pighetti, débute par quelques propos d'une magistrate, Anne Caron-Deglise, juge des tutelles à la Cour d'Appel de Versailles, très sollicitée dans les médias sur les questions de justice, intervenante dans des colloques et tables-rondes, co-auteur d'un ouvrage sur la Protection de la personne vulnérable. Elle se contente de dire à l'écran qu'une tutelle peut être vécue comme "extrêmement violente car elle n'est pas demandée" et comme "une dépossession des droits". D'ailleurs, "les magistrats eux-mêmes reconnaissent que cela peut être mal perçu", ajoutant : "nous-mêmes, on ne l'accepterait pas". Service minimum.

Gilbert, Gilles, Nathalie, et la mère d'Agathe

Etrangement, alors que ces mesures concernent beaucoup de personnes vivant dans des conditions difficiles, avec de petits revenus, deux personnes, sur l'échantillon de 4, ont des ressources particulièrement élevées : Gilbert, 83 ans, ancien chef d'entreprise, avec 8000 € de retraite, et Gilles, 83 ans et ancien chef d'entreprise également, qui dispose d'une pension peu élevée mais a du bien (villa avec piscine dans le Midi). Quant à la mère d'Agathe, 84 ans, si elle ne vivait pas dans l'opulence, elle possède une kyrielle de petites propriétés (2).

La première personne interviewée, Nathalie, est une "artiste" de 58 ans, qui considère que la tutelle est "abusive" et refuse de rencontrer la mandataire judiciaire chargée de l'exercer. Le réalisateur ne craint pas de laisser Nathalie accuser une assistante sociale de "s'être vengée" en signalant sa situation au procureur de la République, se servant de la tutelle comme d'"une arme de représailles". La directrice de l'association chargée de cette tutelle accepte de répondre face caméra : à Olivier Pighetti qui d'emblée estime que cette mesure a été prise sur des éléments "très subjectifs", elle répond qu'il n'en est rien et livre quelques informations. Elle précise qu'il s'agit d'une personne qui ne s'alimente pas, qui, malade, ne prend pas rendez-vous chez le médecin, et qui se met en danger. Cette acceptation de s'expliquer, inhabituelle, mérite d'être relevée, car souvent la question du secret professionnel conduit les intervenants à se laisser insulter publiquement, pire, à être accusés gravement, sans pouvoir toutefois riposter. La personne concernée pourrait elle-même porter plainte pour violation du secret professionnel (poursuites pénales). Quant à la prise d'images avec caméra cachée, on est sur le fil du rasoir, car le professionnel peut être amené à livrer publiquement des informations à son insu alors même qu'il n'est pas autorisé à le faire. A noter que la caméra cachée suppose une complicité du réalisateur avec la personne dont il prend ainsi la défense, ce qui l'éloigne quelque peu de sa fonction de journaliste impartial, recherchant la vérité.

Alors même qu'un expert a parlé dans son rapport de "patiente psychotique", de "délire de persécution" et "d'incapacité à faire des démarches", le documentaire continue cependant sur sa lancée, considérant que, si Nathalie est en marge, elle est tout de même "diplômée et bilingue" ! L'intéressée abonde : tout en reconnaissant qu'elle est un peu "allumée", elle lâche que "chez les artistes, on ne doit pas trouver beaucoup de gens normaux" et qu'elle a "le droit de ne pas vivre comme les autres". Il va de soi que le téléspectateur n'a aucun élément lui permettant de se convaincre que l'état de cette personne qu'on lui présente justifie ou pas une telle mesure. Par contre, à la différence du réalisateur qui n'a pas pensé s'y attarder, on a comme l'intuition que les artistes, si "anormaux" qu'ils soient, ne sont pas tous sous tutelle, en tout cas pas plus que d'autres. En conséquence, il est peu probable qu'il existe un acharnement à l'encontre d'originaux qui déplairaient à ceux qui ont pouvoir d'instaurer une tutelle. Le seul cas de Nathalie ne suffit pas à le démontrer.

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Gilbert se plaint : "on a tout essayé pour faire croire que je n'étais pas tout à fait sain d'esprit". Une jeune amie, dont on ne nous dit pas ce qui la motive pour lui venir en aide, ironise sur le fait que la mesure de tutelle serait "pour le protéger" alors que, selon elle, depuis la curatelle, il a pris "un coup de vieux" et qu'étant isolé "il est une proie". Lui se dit "lucide", sachant analyser la situation, comptant bien le "prouver à [ses] adversaires" et contestant une mesure qui est destinée "aux grabataires". Il accuse l'Union départementale des associations familiales (UDAF) qui exerce la mesure d'avoir fait un faux (imitant son écriture et sa signature) : "il y a 8000 euros [qui arrivent tous les mois], ça les fait saliver, ça". Il n'aurait même pas l'argent pour se soigner, l'UDAF payant le médecin avec trop de retard. Il est manifestement très affecté, rappelle qu'il a créé jadis des "produits" et aujourd'hui on le "traine dans la boue". Son avocate compatit, abonde dans la critique de la tutelle qui "humilie" et lui dit qu'il a tout à fait "le droit de mourir pauvre" : seule la "déficience mentale" le mettant en danger peut justifier une tutelle, pas le fait qu'il dilapide ses biens.

Gilles, dont la compagne, Annie, a une maladie dégénérative, est sous tutelle. Cette dernière n'a pas été confiée à sa fille, qui, avec son compagnon, est venue occuper la belle villa, tandis que Gilles et Annie allaient loger dans une dépendance. On comprend qu'il y a une suspicion d'abus, y compris sur un creusement des dettes. Annie devrait aller dans une maison médicalisée (Ehpad), avec Gilles : pour payer les frais, il faudra vendre la maison. La fille s'y refuse, car "ça va les tuer" et "l'Ehpad est un mouroir". 

Agathe a accepté, elle, que sa mère soit mise sous protection : "elle vivait dans un capharnaüm indescriptible" (on voit les images : cela ressemble à ce qu'on appelle le syndrome de Diogène). Elle était malade et habitait loin (500 km) et n'imaginait pas que c'était à ce point : "elle ne s'alimentait plus, ne se lavait plus" et, comme si cela aggravait le cas, "n'avait même plus la télé" (mais ne dit pas ce qu'un article de L'Obs précise : elle avait mis le feu à sa maison "par inadvertance"). Ce qu'elle conteste c'est que les nombreuses propriétés que possédait sa mère ont été vendues par l'UDAF, ou plutôt bradées dit Agathe, confortée par le réalisateur qui a demandé l'avis d'agences immobilières, ce qui lui permet d'affirmer que le patrimoine aurait pu être cédé à un prix quatre fois plus élevé. Là encore, l'UDAF en charge dans ce cas, affirme qu'elle a accepté l'évaluation d'une agence et que les propriétés étaient en très mauvais état (ce que laisse apparaître les images que l'on voit) mais Agathe reproche à l'UDAF de n'avoir pas entretenu auparavant ce patrimoine. L'article de L'Obs, de Marie Vaton, parle carrément d'"escroquerie", sans préciser si ce sont les agences ou l'UDAF les escrocs. Agathe se dit écœurée : "un vieux, c'est un pigeon".

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"Le système fait des victimes"

Olivier Pighetti accompagne son sujet avec un commentaire déclamé sur un ton docte, sûr de lui, dénonçant régulièrement un "système qui fait des victimes", la "brutalité d'un système". Il donne l'impression d'un parti-pris initial : la tutelle, c'est un monde de "charognards", pour reprendre le mot de Valérie Labrousse dans son livre Les Dépossédés (3). Il ne se fonde manifestement que sur l'avis de ses interviewés, les vérifications effectuées ne semblant être là que pour donner l'impression qu'il s'agit bien d'une enquête. Il ne semble pas comprendre le problème général qu'il traite : il ne propose aucun contre-point, approuve ses interlocuteurs excédés, sans chercher à porter un regard critique sur sa propre démarche. Il n'entend aucun des arguments qui pourraient aller à l'encontre de sa thèse (le système). Il n'envisage même pas que l'UDAF pourrait être poursuivie pour ne pas s'être préoccupée d'une personne qui ne s'alimente pas, qui ne se soigne pas. Il donne même l'impression de ne pas savoir que l'UDAF n'est pas une simple association, mais une instance créée par le droit (inscrite dans le Code de l'action sociale et des familles depuis l'après-guerre). Je ne suis même pas sûr qu'il sait ce qui peut motiver une tutelle, laissant dire sans commenter des propos de certains de ses interlocuteurs : l'un, je ne suis pas "grabataire" ; l'autre, je ne suis pas "débile" ou une avocate réservant la tutelle à une "déficience mentale". Alors que la loi stipule que ces mesures de protection des majeurs vulnérables sont prises lorsqu'il y a altération des facultés mentales et/ou physiques de la personne la mettant dans l'impossibilité de pourvoir seule à ses intérêts. Elles portent tant sur les biens que sur la personne elle-même.

Certes, la définition de l'altération n'est pas une évidence. Et l'on voit bien que des experts se contredisent. Mais ceux qui se plaignent de cette atteinte à la liberté n'ont sans doute jamais été confrontés, par exemple, tout simplement, à la nécessité de convaincre une personne très âgée en grande difficulté pour conduire un véhicule de cesser de le faire, sans pour autant qu'on la traite de débile, de grabataire, mais en lui expliquant patiemment le danger que cela constitue pour elle et pour les autres. En matière de tutelle, qui est à un degré supérieur, il y a certainement une façon d'expliquer les raisons d'une telle protection sans que l'on abonde de façon démagogique dans le discours de la personne qui peut y voir, sincèrement, une restriction à sa liberté, jusqu'à dire, comme Gilbert : "sinon je prends les armes car je suis encore lieutenant d'artillerie".

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Le débat qui a suivi, sur France 5, la projection du documentaire, ce 25 avril, a permis à des professionnels connaissant le sujet d'apporter quelques précisions : Ange Finistrosa, président de la Fédération nationale des associations tutélaires (FNAT), concédant que le documentaire était "très touchant", s'est insurgé contre le fait que l'on puisse généraliser à partir de quelques abus les mandataires judiciaires exerçant consciencieusement leur travail. Il rappelle qu'avant tout une tutelle est une mesure de protection, et que les personnes vulnérables ont le droit de pouvoir bénéficier d'un dispositif de protection.

Ange Finistrosa, Président de la FNAT [capture d'écran] Ange Finistrosa, Président de la FNAT [capture d'écran]
Marina Carrère d'Encausse, qui anime le débat, s'écarte quelques instants de ses fiches, pour voler au secours du documentaire, disant tout à la fois qu'il s'agit bien de ne montrer que les abus, et que le dispositif "devrait être protecteur", sous-entendant qu'il ne l'est pas. Une juge des tutelles, Vanessa Lepeu, dont les propos en direct sont certainement plus libres que ceux de sa collègue du film, fait un sort aux sornettes que le documentaire a déroulé en ce qui concerne les critères justifiant une tutelle : ni dettes, ni marginalité, mais "altération des facultés mentales qui empêche de gérer ses affaires". Suivi par un propos fort en faveur des professionnels qui avaient été systématiquement discrédités : "il y a un investissement, un dévouement incroyable des personnes qui exercent ces métiers difficiles. Il faut être juriste, gérer un patrimoine, psychologue, avoir des compétences comptables, administratives. Très lourd comme métier, pas forcément payé à la hauteur" de l'engagement qu'il implique.

France 5 a invité sur le plateau Hervé qui tire à boulets rouges sur les juges, les services sociaux et les services de tutelle. On ne tarde pas à comprendre qu'il s'insurge contre une mise sous tutelle de sa mère, demandée par ses frères et sœurs, contre son propre avis. La juge et le représentant des associations tutélaires n'auront aucun mal à préciser que ni le juge ni le mandataire n'est chargé de régler les conflits familiaux. On peut s'étonner que pour un tel débat la chaîne n'ait pas fait plus d'effort pour trouver un cas qui viendrait corroborer l'existence d'abus.

Marie Vaton, journaliste à L'Obs, partenaire de l'émission, est présente sur le plateau : elle tient à préciser dans un premier temps qu'"elle ne veut pas jeter l'opprobre sur ce métier" (4), mais elle a constaté qu'il y a des "abus", des "dérives", et dit qu'il n'est pas clair jusqu'où peut aller le tuteur. Elle admet qu'il y a deux sons de cloches, mais qu'elle a fait enquête et a constaté qu'il y a des cas de "spoliations", de "véritables abus décrits dans le rapport de la Cour des comptes".                                                                                                           

Un rapport de la Cour des comptes sert quelques fois à ceux qui comptent sur le fait qu'il ne sera pas lu. Un peu comme Agnès Verdier-Molinié qui les agitent comme un hochet en leur faisant dire ce qui l'intéresse. Ici, le rapport de 2016 ne décrit pas d'abus, de malversations, il n'a rien à voir avec les documentaires qui s'ingénient à prendre quelques cas pour déconsidérer tout un dispositif : certes il note des dysfonctionnements, regrette que les contacts entre tuteurs et majeurs protégés soient souvent insuffisants et que des ouvertures de droit soient effectuées avec retard, mais il relève surtout des textes imprécis, l'absence d'une charte de déontologie commune, des contrôles insuffisants, l'absence d'une coordination nationale (et donc d'une véritable politique publique en la matière) ainsi qu'un manque notable de moyens (en juges et en greffiers). En effet, les juges des tutelles auraient en moyenne 3500 dossiers en portefeuille : sachant que certains croulent avec 1500 dossiers, on imagine ce qu'il en est pour ceux qui ont plusieurs milliers de dossiers en charge. Là il y a une véritable irresponsabilité publique qui mériterait qu'on s'y attarde. Je me souviens, il y a bien longtemps, d'une juge des tutelles qui me confiait qu'il lui fallait traiter 600 dossiers, ce qui s'avérait quasiment impossible.

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Le documentaire et le débat qui a suivi n'ont strictement rien dit d'une mesure qui existe depuis 2007 : la mesure d'accompagnement social personnalisé (MASP). Le rapport de la Cour des comptes en parle succinctement en disant que le législateur (avec la loi du 5 mars 2007) a voulu éviter une "dérive" qui consistait à traiter judiciairement non pas du vieillissement (et une perte des facultés) mais des problèmes sociaux, en créant une "mesure d'accompagnement social". Au demeurant, les conseillers ne maîtrisent pas très bien le sujet : pas seulement parce qu'ils la nomment quelque part à tort "mesure d'assistance sociale personnalisée", mais ils l'évoquent comme si elle pouvait éviter une tutelle, ou en tout cas être utilisée en amont d'une tutelle, sous compétence administrative (Département) et non judiciaire. Or, la MASP ne peut être instaurée que dans les seuls cas où le revenu est une prestation sociale (RSA, AAH). Et, bien sûr, si la personne l'accepte.  

Une autre mesure a été passée sous silence : le mandat de protection future, qui permet à toute personne de désigner à l'avance la personne de confiance qui pourrait un jour devenir son tuteur ou curateur. Enfin, une loi de 2016 a créé une habilitation familiale, régime bien plus souple qu'une tutelle et qui repose sur l'entente d'une famille auprès de la personne ainsi protégée.

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Évidemment, il existe un certain nombre de personnes qui se plaignent de la façon dont la tutelle qu'ils connaissent est exercée. Dans certains cas, leur colère est fondée et, s'il y a malversation, des poursuites pénales devraient être engagées. Dans Sous tutelle, certaines accusations sont graves : soit elles sont fondées mais alors un procureur doit se saisir, soit elles sont diffamatoires et on comprendrait que l'association ou les professionnels mis en cause portent plainte. Dans la plupart des cas, c'est bien plus complexe. Le travail des mandataires est difficile : ils s'adressent le plus souvent à des personnes en grande difficulté, qui ont du mal à admettre que leurs facultés sont altérées, qui sont, pas toujours, victimes d'aigrefins, d'arnaqueurs, d'assurances ou de banques peu regardantes, de voisins intéressés, de membres de la famille qui les exploitent. On met en cause publiquement leur compétence alors qu'ils sont les seuls intervenants sociaux pour lesquels on exige un certificat supplémentaire pour exercer (le CNC). Bien sûr, on peut déplorer qu'il n'y ait pas un référentiel imparable (qui définirait plus clairement la part d'autonomie laissée à la personne protégée), une charte déontologique qui pourraient certainement améliorer les conditions d'intervention et éviter des accusations injustes, et enfin un dispositif de contrôle incontestable. C'est un métier éprouvant, car les professionnels entrent dans l'intimité des familles. Si la plupart des personnes protégées et de leurs familles se comportent bien et apprécient leur présence, ils font l'objet de récriminations par certains, ce que les médias confortent. Par définition, la tutelle touche à ce qui brûle : l'argent. On voit bien souvent des protestations émerger lorsqu'il est question de la vente des biens. Pour ma part, je pense qu'il faudrait instaurer une procédure plus contraignante pour l'évaluation de ces biens immobiliers afin de garantir les droits de la personne et de ses héritiers. Sans qu'il y ait malversation, il est fort possible qu'un tiers n'est pas le mieux à même de veiller à ce que le bien soit vendu à sa juste valeur. Etonnant que la Cour des comptes, qui pourtant a relevé que "les prix de cession [de biens immobiliers] peuvent être à des niveaux faibles par rapport au prix du marché", ne fasse aucune proposition concrète en la matière.

Déjà la télévision a diffusé deux documentaires tendancieux d'Alexandra Riguet (5), construits de la même façon, avec quelques cas qu'elle présentait comme des abus. Pour certains d'entre eux, il semblerait qu'il n'en soit rien, car il ne suffit pas d'interviewer une personne sympathique qui crie à l'injustice pour être dans le vrai. Et des personnes atteintes d'altération des facultés mentales peuvent très bien faire diversion à l'écran. Ces séries de documentaires, sur une question sociale d'envergure, recherchent manifestement le sensationnalisme : pour faire de l'audience, il faut que ça saigne (6) ou se complaire dans le misérabilisme (dans Sous tutelle, une personne ne mange plus que "du pain et de la Ricoré", et un autre se dégrade physiquement à cause de la tutelle). Il serait évidemment plus honnête d'annoncer qu'il s'agit simplement de décortiquer quelques cas qui posent problème, selon les éléments recueillis par le réalisateur, plutôt que de prétendre clouer au pilori tout un dispositif qui n'a pas été réellement étudié.

Je sais de bonne source comment les chaînes de télévision s'y prennent pour retenir un projet. Et en la matière, elles ont de quoi alimenter bien d'autres docus, qui, comme les marronniers, apparaitront sous le même mode tous les ans, si ce n'est pas tous les six mois. Par ailleurs, elles sont submergées de sollicitations dès que le sujet est annoncé et cela explique que le débat doit forcément insister sur les "abus". Suite à l'article particulièrement critique que j'ai publié sur le livre de Valérie Labrousse (2), j'ai eu quelques commentaires de controverse, j'ai reçu des courriers y compris recommandés de protestation, parfois seulement des demandes d'avis juridiques, mais toujours à propos d'une tutelle mal vécue. Jusqu'à me demander comment se procurer le livre mis en cause !

Notre société, en partie grâce aux progrès de la médecine, voit sa population âgée augmenter considérablement. Aujourd'hui, 16 millions de personnes ont plus de 60 ans, 6 millions plus de 75 ans. Ces derniers dépasseront 7 millions dans dix ans. La dépendance est un problème qui est mis sous le boisseau : il sort au grand jour actuellement parce que des employées des Ehpad protestent de leurs conditions de travail, mais le monde politique le tient en lisière (rien pendant la campagne présidentielle de l'an dernier). La loi de 2015 d'adaptation de la société au vieillissement est restée bien en deçà de ce que la situation exige. Le Président Macron a évoqué au détour d'une phrase lors de son interview par Bourdin et Plenel la question du 5ème risque, soit une prise en charge de la dépendance par la Sécurité sociale, ce qui est tout autre chose que de la traiter sur le mode de l'assistance comme c'est le cas actuellement (allocation personnalisée d'autonomie, APA, à la charge de l'aide sociale des Départements). Mais comment imaginer que ce projet aboutisse au moment où tout est fait pour réduire l'impact de ce qui fait le cœur de notre système de protection sociale, la Sécu ? Les plus nantis pourront toujours s'assurer, mais les autres ? Il faudrait doubler la dépense en cours (passer de 6 à 12 milliards par an) pour faire face aux besoins. Alors que pour "augmenter" les salaires, le pouvoir baisse les cotisations sociales : on court le risque que cette question de la dépendance reste aux oubliettes. Le coût de la dépendance est déjà tel qu'il attise les convoitises de ceux qui supportent mal que ce soit la collectivité qui en assume la charge. Tout cela pourrait être privatisé, et les campagnes contre les dispositifs en vigueur concourent à l'entreprise de démolition de notre modèle social.

Il va de soi qu'un des aspects de cette dépendance, l'altération des facultés mentales ou physiques, mérite mieux que des documentaires racoleurs. Il importe que la grave situation que vit notre société ne soit pas observée seulement par le petit bout de la lorgnette.                                                                                                                                                                                                            

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(1) Membres de la famille, indépendants ou salariés d'une association : soit 2528 individuels et environ 7500 relevant de 342 services de tutelles. Le nombre de tutelles augmente à un rythme exponentiel, pas à cause de je ne sais quelle mafia, mais parce que nous sommes confrontés à une réelle question sociale, essentiellement liée au vieillissement de la population. Et encore les chiffres officiels ne prennent évidemment pas en compte les personnes qui pourraient relever d'une tutelle mais pour lesquelles aucune demande n'a été faite. 4 sorties de tutelle sur 5 sont dues à un décès. Coût à la charge de l'État : 637 M€.

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(2) Valérie Labrousse dans son livre sous-titré Enquête sur la mafia des tutelles, met en cause tout le monde, les banques, les maisons de retraite, les établissements de santé, les services à la personne, les municipalités, les traitant de "système tentaculaire" et de "charognards de la tutelle". Voir mon article Tutelles : enquêteurs ou charognards. Bizarrement, dans ce livre, Mme Bettencourt est le seul cas où une tutelle était justifiée et où c’est un avis médical attestant de la bonne santé psychique de la vieille dame qui est dénoncé !

 

(3) 86 % des personnes protégées ont un niveau de ressources inférieur au Smic, 31 % ont l'AAH pour seule ressource.

 (4) Dans un  article paru dans L'Obs du 19 avril, Marie Vaton ne craint pas de citer les responsables d'associations qui parlent de "mafia institutionnelle".

« Une juge et sa greffière se présentent chez vous », "Tutelles, nos parents spoliés ?", documentaire d'Alexandra Riguet [capture d’écran] « Une juge et sa greffière se présentent chez vous », "Tutelles, nos parents spoliés ?", documentaire d'Alexandra Riguet [capture d’écran]
(5) Alexandra Riguet a réalisé un premier documentaire en 2006 : Tutelles : abus de faiblesse, totalement à charge. Pour se présenter plus facilement afin d’en réaliser un second en 2011, elle affirmait auprès de ses interlocuteurs, professionnels des tutelles, qu’elle voulait désormais en faire un « à décharge », c’est-à-dire ne plus retenir quelques cas extrêmes, choquants, mais montrer le quotidien du travail effectué par les mandataires judiciaires. Et c’est ainsi qu’elle a réalisé Tutelles : nos parents spoliés ? Trahissant ses interlocuteurs, malgré le point d’interrogation, il s’agissait pour elle de diffuser une seconde attaque en règle, recherchant tous les cas accréditant l’idée d’une spoliation, excepté un reportage sur une professionnelle sensé faire contrepoint, mais présenté de façon tellement maladroite que cela en dit long sur le cynisme de certains documentaristes.

Elle a réalisé un documentaire sur L'Enfance en souffrance, diffusé en 2014 sur France 5, qui comporte les mêmes défauts. J'ai traité du sujet dans ce billet : Tête haute ou le carrefour des enfants perdus.

(6) Comme souvent en télévision, il importe de repérer qui "apporte" les cas au réalisateur : dans Sous tutelle, manifestement c'est l'Afcat, Association française contre les abus tutélaires. On voit le président, Claude Petit, dans ses œuvres, assénant sans réserve que l'état de Nathalie ne justifie absolument pas d'une tutelle. D'ailleurs, il est conforté, puisque la Justice finit par lever la mesure, Nathalie annonçant qu'elle va porter plainte contre l'assistante sociale, l'UDAF, la banque et le médecin-expert. Il importe ici de noter qu'il n'est pas rare que des magistrats, sur ce type de dossiers ou dans celui de la protection de l'enfance (quand on n'est pas dans des cas extrêmes), finissent par lâcher prise, faisant la part des choses en matière de trouble à l'ordre du public : qu'est-ce qui va le plus poser problème, le maintien d'une mesure de protection ou la protestation d'un justiciable qui s'estime lésé.

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. Envoyé spécial, en février 2014, sur France 2, a consacré un reportage Une vie sous tutelle, qui après avoir présenté le dispositif glisse rapidement sur quelques situations considérées comme abusives.

Dans le documentaire, l'UDAF est présentée comme étant "l'Union des affaires familiales du Var" ! [capture d'écran] Dans le documentaire, l'UDAF est présentée comme étant "l'Union des affaires familiales du Var" ! [capture d'écran]
. Zone interdite, en janvier 2016, a diffusé un reportage rocambolesque, qui s'en prenait à une mandataire de l'UDAF du Var alors que tout le récit montrait comment l'entourage d'un homme âgé millionnaire s'employait pour s'attirer ses faveurs, y compris un voisin bien serviable, qui alimentait en infos le réalisateur, et qui a fini par capter l'héritage.

. L'émission Secrets d'info, sur France Inter, le 16 décembre 2017, alors que l'on connaît la qualité de ses enquêtes, s'est complu à faire du Valérie Labrousse.

. Que choisir de mai 2011 publiait un article sur les tutelles, intitulé La suspicion ne faiblit pas.

. De nombreux sites, dont certains nettement marqués à droite, font régulièrement leurs choux gras avec des abus tutélaires.

. Même Siné mensuel a consacré un article au sujet dans son numéro de mars : Les tutelles, l'art d'arnaquer les faibles, avec ce dessin de l'ami Berth.

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. Rapport de la Cour des comptes : La protection juridique des majeurs, Une réforme ambitieuse, une mise en œuvre défaillante, septembre 2016.

. Livre blanc sur la protection juridique des majeurs, septembre 2012.

 

 

Billet n° 392

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  [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, tous les articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200]

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