Rapport sur la pauvreté en France

L'Observatoire des inégalités publie un rapport, véritable document de référence sur le sujet : si la pauvreté n'explose pas, il n'empêche que la grande pauvreté perdure et que des mesures concrètes doivent être prises, faute de quoi le pays pourrait aller au devant de graves tensions sociales. Je joins quelques petites chroniques sur le monde tel qu'il va.

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D'emblée, le nouveau président de l'Observatoire, Noam Léandri, note que, de 2006 à 2016, le nombre de pauvres au seuil de 50 % du niveau de vie médian s'est accru de 630 000 personnes, alors que parallèlement la richesse nationale progressait de 170 milliards d'euros : "ce n'est pas un paradoxe mais la conséquence d'une distribution inégalitaire des revenus qui témoigne de l'absence de ruissellement des richesses concentrée en haut de la pyramide". Tout est dit.

Avec cette précision complémentaire : "beaucoup trop souvent, on s'apitoie sur les plus démunis, mais on refuse de voir que leur situation résulte aussi de l'accaparement de la richesse par les plus aisés".

L'Observatoire des inégalités, constatant que les rares documents sur la pauvreté sont rédigés dans un langage inaccessible à la grande majorité des citoyens, se propose, par ce rapport, de produire un document de référence, indépendant, afin de mieux percevoir ce que recouvre réellement la pauvreté dans notre pays. Il s'agit d'abord de récuser les dramatisations contreproductives, qui consistent à sortir des chiffres exagérés sur la pauvreté, comme la Commission européenne qui parle de 11 millions de pauvres. Cela se retourne contre les personnes en situation de précarité, car cela apparaît comme un problème social insoluble. Alors même que ces statistiques mélangent une famille gagnant 2200 euros par mois, une mère sans ressources et un sans-abri. Beaucoup de débateurs qui utilisent le seuil de pauvreté (à 60 % du revenu médian) ignorent qu'un couple avec deux enfants de plus de 14 ans est considéré comme pauvre avec 2538 € (chiffre en vigueur l'an dernier). Ceci est dû au mode d'élaboration du seuil de pauvreté (pour une personne, pour un couple, pour une famille, selon l'âge des enfants).

D'où le choix de l'Observatoire, que je partage pleinement, de se baser sur le seuil à 50 % et d'éviter tout misérabilisme. L'exagération sur le nombre de pauvres (discours sur "les Français qui souffrent") permet à presque tout le monde de se dire victime des inégalités ! Mais aussi cela conduit à discréditer notre système de protection sociale, qui est l'un des meilleurs au monde. Mais justement, nous dit Noam Léandri, dans un des pays les plus riches au monde, on ne peut se voiler la face "devant l'ampleur des difficultés de populations qui […] n'accèdent pas aux normes minimales de consommation, et qui vivent dans des conditions indignes dans une société moderne".

Le discours sur le "pognon de dingue" et les "premiers de cordée" est cloué au pilori. Quant au Plan pauvreté présenté en septembre, il est l'illustration d'une politique qui "mesurant mal l'ampleur des difficultés, ne se dote pas des moyens à la hauteur".

Le rapport récuse les thèses gouvernementales sur les "trappes à pauvreté" ou les phénomènes de reproduction mécanique entre parents et enfants. Mais il est vrai que "la progression des inégalités de revenus et d'éducation tend de plus en plus à figer les situations".

Louis Maurin, directeur de l'Observatoire, rappelle que le Plan pauvreté aurait dû être présenté à l'origine en avril 2018 ! Preuve, s'il en était besoin, de la désinvolture d'un pouvoir bien plus rapide pour exonérer d'impôts les plus aisés que pour venir en aide aux plus démunis, sachant que certaines mesures du Plan ne seront applicables qu'en 2020. Il conteste lui aussi les exagérations qui ont pour effet de conclure que l'on dépense trop pour les pauvres et sans efficacité. Il récuse aussi le misérabilisme qui consiste à s'apitoyer sur le sort des "enfants pauvres", alors même qu'"ils sont dans cette situation parce que leurs parents sont pauvres, trop souvent à cause d’emplois qui ne les rémunèrent pas assez". Il se méfie aussi du paternalisme sur la "responsabilisation" des pauvres, sur la question de l'accompagnement, nécessaire certes, mais présenté trop souvent comme une infantilisation des gens qui galèrent. "Les pauvres ont besoin d’actions concrètes pour s’en sortir : dans les domaines de l’éducation, du logement, de l’emploi et des revenus. Pas qu’on leur tienne la main pour envoyer leurs enfants à l’école ou aller au travail". Il estime qu'"il faut en finir avec la bureaucratie sociale qui harcèle les plus pauvres" et instaurer la confiance entre administration et usagers. Louis Maurin propose d'assurer un revenu minimum aux jeunes de 18 à 25 ans et d'améliorer les minima sociaux : l'écart entre les minima sociaux n'est pas justifié (RMI et ASS à 500 €, et allocation d'adulte handicapé et minimum vieillesse prévus à 900 €).

Le rapport montre que, si les discours publics oscillent entre misérabilisme (l'hiver, les pauvres SDF qui meurent dans le froid) et stigmatisation des "assistés", les Français, tout de même, soutiennent l'aide aux plus pauvres, reconnaissant que la cause essentielle de la pauvreté est le manque d'emplois. Plutôt réconfortant (transmettre l'info à Laurent Wauquiez). 63 % pensent que les pauvres n'ont pas eu de chance contre 36 % qui estiment qu'ils n'ont pas fait d'effort. C'est donc une erreur de croire que la France serait envahie d'anti-pauvres.

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Les chiffres (au seuil de 50 % du revenu médian) :

. 5 millions de pauvres en 2016 (soit + 628 000 en dix ans, amis une légère baisse depuis 5 ans : - 106 000) ;

. le taux de pauvreté est de 8 % (au lieu de 7,3 en 2006, mais était à 8,3 en 2011) ;

. nombre d'allocataires du RSA : 1,7 million en 2017 (contre 1,3 en 2007, mais il était de 1,8 en 2016, donc légère baisse) ;

. 25 % des pauvres vivent dans une famille monoparentale ;

. 35 % ont moins de 25 ans ;

. 67 % habitent dans les grandes villes et leurs banlieues (ce qui désavoue les thèses de la droite dure surfant sur "la France périphérique" qui ne voit de la pauvreté que dans les campagnes).

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Ainsi le rapport ne conclut pas à une explosion de la pauvreté, mais précise l'ambigüité du seuil de pauvreté qui indique davantage l'écart qui existe entre les plus riches et les plus pauvres, mais pas l'état même de la pauvreté. En effet, déterminé à partir du revenu médian, quand le revenu global augmente le seuil de pauvreté… augmente et donc le nombre de personnes au seuil de pauvreté aussi. Et inversement. C'est pourquoi, estime l'Observatoire, il faudrait pouvoir définir un niveau de pauvreté absolue. Je partage totalement ce point de vue que j'ai développé ici, sur ce blog, mais ce niveau est difficile à déterminer. L'Observatoire national de la pauvreté et de l'exclusion sociale (Onpes, instance officielle) a déterminé un budget de référence, mais arrive à un revenu nécessaire mensuel de 1400 € pour une personne seule. Mais alors cela concerne trop de monde, et afficher un tel chiffre c'est le plus sûr moyen de faire passer la grande pauvreté à la trappe. Il faudrait avoir le courage d'annoncer un chiffre bien plus bas, mais quiconque le fera sera aussitôt accusé de minimiser la pauvreté. A ce sujet, je suis tenté de faire un lien avec le débat sur le revenu universel : il a été de bon ton de converser sur le sujet, 800 €, 1000 €, sans contrepartie, alors que depuis trois décennies les allocataires du minimum des minima, RMI puis RSA, perçoivent moins de la moitié du seuil de pauvreté et qu'on leur exige des "devoirs" en échange de ce droit, sans que cela ne préoccupe grand monde.

Le rapport parcourt les différentes formes de pauvreté (financière bien sûr, mais aussi  scolaire, numérique, énergétique, celle de l'emploi, du logement, des relations sociales, du temps libre, de la jeunesse, des immigrés), ainsi que la grande pauvreté (la misère, l'insécurité alimentaire, l'absence de logement). Il note que la France est un des pays d'Europe où la pauvreté est la moins durable : moins qu'en Allemagne et qu'en Grande-Bretagne. Tiens, au fait, est-ce que nos "experts" patentés prennent la peine de le préciser quand ils déroulent tous les bons points de l'Allemagne ? Il évoque également les différentes causes possibles du non-recours, notion longtemps négligée mais qui, enfin, est prise en compte par les autorités. Au moins dans le discours, car les mesures à prendre nécessitent un changement des consignes données à l'administration  : "passer de la traque aux fraudeurs et de la défiance par rapport au citoyen à celle des non-recourant et à la confiance".

Noam Léandri invite le gouvernement à mettre très vite en place les politiques qui agissent en profondeur, faute de quoi "on voit mal ce qui pourrait empêcher la progression des tensions sociales dans notre pays".

. https://www.inegalites.fr/L-Observatoire-des-inegalites-publie-son-premier-rapport-sur-la-pauvrete

 

240 SMIC !
Un rapport de Proxinvest sur la rémunération des dirigeants en 2017 constate une augmentation, en un an, de 10% de la rémunération totale des Présidents exécutifs de 120 sociétés cotées en bourse, dont la moyenne atteint le montant record de 3,8M€.

Quant à la rémunération moyenne totale des Présidents exécutifs du CAC 40, elle atteint même 5,1 M€, en hausse de 14%, ce qui excède désormais la "rémunération maximale socialement acceptable" (!) définie à 240 SMIC par Proxinvest (4,87M€).

En attendant que la Démocratie et la République fassent en sorte qu’aucun individu ne gagne ces sommes exorbitantes, je propose que le SMIC soit indexé sur les rémunérations des PDG du CAC 40.

. Rapport : http://www.proxinvest.fr/?p=5316

[25 octobre]

 

Intérêts bien compris

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Les Économistes atterrés ont écrit le 26 octobre : "La nouvelle secrétaire d’État à l’Économie, Agnès Pannier-Runacher, représente, à 44 ans, la quintessence de la nouvelle noblesse d’État qui a pris le pouvoir avec Emmanuel Macron : ces hauts fonctionnaires habitués à "pantoufler" dans le privé, où ils perçoivent des rémunérations extrêmement élevées, qui, de retour dans l'Etat, se retrouvent souvent en situation de conflits d’intérêts."

Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d’Etat auprès de Bruno Le Maire, qui était interviewée par Alexandra Bensaïd ce 1er novembre au matin sur France Inter, est donc présentée par les Économistes Atterrés comme représentative de la « nouvelle noblesse d’Etat », en situation de conflit d’intérêts.
Pour ma part, il va de soi que lorsque dans le privé l’on gagne 500.000 € par an, passer un moment dans une fonction publique ne relève même plus du conflit d’intérêts : cela signifie bien qu’il n’y a qu’un seul intérêt, servir les intérêts de l’oligarchie fondée non pas sur l’intérêt commun, mais sur celui, financier mais pas seulement, d’une caste. Sans que l’on sache comment ces ministres ou hauts fonctionnaires sont indemnisés pour leurs services rendus dans des postes où ils vont empocher tout de même moins que leurs émoluments habituels. J’ajoute qu’aucune fonction ne peut justifier qu’un individu puisse gagner 40 fois le salaire d’un ouvrier ou employé au Smic, a fortiori lorsque son boulot consiste à manier sinon manipuler la finance.

. voir article de L'Obs sur le sujet : ici.

[1er novembre]

Comment supprimer les SDF !
Bien sûr que vivre à l’abri c’est mieux que dans la rue... mais il est évident que c'est en période de crise économique que le nombre de SDF augmente, en Hongrie [page Facebook de Brut Officiel : ici] comme en France. Interdire de ce fait de "vivre" à la rue est d’une violence sans nom, et l’aveu du refus d’aborder humainement le problème. Comme cet été à Besançon avec cet arrêté du maire interdisant d’être assis ou couché dans la rue (ce qui lui a valu une manif importante de citoyens assis par terre pour protester).

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Le 18 août à Besançon, 2 à 300 personnes se sont assises sur la place Pasteur pour protester contre un arrêté anti-mendicité pris par le maire, Jean-Louis Fousseret, PS rallié LREM : interdiction d'être assis dans la rue [Photo YF]

 

Marlène Schiappa a vendu la mèche…

... alors que si son geste était réellement généreux elle aurait pu garder l’info pour elle. Bien sûr, on peut invoquer l’exemple que donne un ministre. Mais avec elle, j’ai des doutes, tellement d’infos circulent sur ses capacités de manœuvre dans la coulisse, sans trop de scrupules (y compris de la part de ses anciens camarades LREM du Mans). Pourvu que demain, Darmanin, qui s’épanche souvent sur ses origines modestes, ne vienne pas nous confier qu’il a donné une petite pièce à un mendiant devant le ministère des Finances.

. 20 minutes : Marlène Schiappa donne des mèches de ses cheveux aux victimes du cancer

[1er novembre]

Dans la confidence du prince

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Le landerneau politique s'agite : il a suffi qu'il prenne quelques jours de repos pour que la rumeur se colporte selon laquelle Emmanuel Macron est fatigué, amaigri, "crevé" (là, c’est selon son entourage, nous dit-on). A se demander si la vidéo de sa déclaration récente à l'Élysée n'était pas incroyablement mal éclairée juste pour cacher ses cernes. Les plus inquiets pensent qu'il ne dort pas assez : pensez donc 3 à 4 heures, selon sa garde rapprochée et selon ses propres aveux, mais ça ne suffit pas comme preuve. Alors Yves Thréard, directeur-adjoint du Figaro, qui pontifie sur tous les plateaux de télé, qui avait longtemps pour ligne LR/FN (disons tendance Valeurs Actuelles), monte au créneau hier dans l'émission C dans l'air pour attester que le Président (dont il prend souvent la défense) est un bosseur qui dort très peu : "nous en savons quelque chose nous les journalistes", laissant entendre qu'il reçoit des SMS de M. Macron tard dans la nuit ou très tôt le matin. Tout à la fois fier d'être, lui, dans la confidence du Prince et un peu gêné d'avouer une telle proximité. Quand à la journaliste des Échos, Cécile Cornudet, elle révélait que c'est Brigitte, si si, qui a dit à Emmanuel de se reposer un peu. Ça c'est de l'info.

[1er novembre]

La gabegie des Régions

Gabegie provoquée par une réforme qui n’a pas été réellement pensée mais instaurée en réaction à une propagande sur le millefeuille, menée par des ignorants de la chose publique. Et pour faire mine de réformer. On sait que le découpage des régions, sous Hollande, a été effectué à la va-vite. Résultat : les régions sont bien trop grandes, ne correspondant pas à des réalités économiques, sociales, culturelles. Les élus doivent parcourir des trajets impossibles. En Occitanie, 158 conseillers : pour les assemblées plénières, seul un Palais des sports peut les accueillir, coût 400.000 € pour trois séances annuelles !

. voir France Bleue : ici.

[2 novembre]

SolMiRé

Parking d'Arène à Besançon [Photo YF] Parking d'Arène à Besançon [Photo YF]
Les étrangers sans-abri qui étaient installés au parking des Arènes à Besançon ont été évacués sur décision du nouveau préfet, le campement a été démantelé. De nouvelles familles vont forcement arriver, de nouveaux mineurs non accompagnés vont être mis à la rue : où vont-ils se mettre à l'abri ? Car ce n'était pas idéal, mais il y avait un toit.

La honte ! Voir l’article que j’avais consacré à SolMiRé et à ce petit campement d’Arène : SolMiRé, solidarité avec les migrants sans abri à Besançon

. Sur l'évacuation du campement :

http://www.factuel.info/…/besancon-campement-darene-demante…
https://www.estrepublicain.fr/…/en-images-evacuation-du-cam…

Wauquiez va se faire voir chez les Grecs

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Ratant l’occasion de se faire remarquer lors des abondantes chutes de neige en Auvergne contraignant des automobilistes à dormir dans leur voiture, Laurent Wauquiez faisait route vers la Grèce et débarquait sur l’île de Lesbos. Non pas pour prendre des nouvelles de Sappho qui y vécut (d’où le terme "lesbienne"), mais pour s’enquérir de la situation des immigrés. Pas pour s’inquiéter de leur sort, des souffrances endurées, du malheur de l’exil, non, mais pour poser d’emblée cette question au responsable d’un camp qui héberge 7464 personnes, après avoir demandé combien ont été renvoyées en Turquie : « et vous avez eu des problèmes d’exploitation sexuelle ? De violence ? D’intégrisme ? ».
Le Monde, qui rapporte ces propos, note que LW a l’espoir, dans la perspective des élections européennes, de trouver du renfort auprès d’une « nouvelle génération », en Europe, qui serait anti-impôt et anti-immigration. Je continue à cultiver un rêve : que ces démagos sans humanité, bafouant la devise républicaine, soient un jour jugés, au moins par l’Histoire.

[1er novembre]

. Le Monde : En Grèce, Laurent Wauquiez dénonce la crise migratoire

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Lors de son déplacement en Grèce, notre Wauquiez national n'a pu rencontrer le Minotaure : il était à Toulouse. Ici, le 3 novembre [Photo YF]

 

. Certaines de ces petites chroniques sont parues sur mon compte Facebook aux dates indiquées entre crochets, reproduites ici avec quelques compléments et variantes.

 

Billet n° 426

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   [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans le billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, les 200 premiers articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200. Le billet n°300 explique l'esprit qui anime la tenue de ce blog, les commentaires qu'il suscite et les règles que je me suis fixées. Enfin, le billet n°400, correspondant aux 10 ans de Mediapart et de mon abonnement, fait le point sur ma démarche d'écriture, en tant que chroniqueur social indépendant, c'est-à-dire en me fondant sur une expérience, des connaissances et en prenant position.]

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