«Les Invisibles», femmes à la rue

Ce film sort en salle demain. Le réalisateur, Louis-Julien Petit, qui a tourné auparavant «Discount», récidive dans la mise en scène de celles et ceux qui galèrent, sans misérabilisme mais au contraire en mettant en évidence leur humour, leur créativité. Beau film, touchant, où Corinne Masiero et Audrey Lamy font preuve une fois encore de leur talent.

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Film réaliste qui frise le documentaire : le casting, outre des actrices reconnues comme Corinne Masiero, Audrey Lamy, Noémie Lvovsky, Sarah Suco et Déborah Lukumuena (qui a joué dans Divines), fait appel à des interprètes non professionnelles, ayant connu la rue, parfois la prison. Nous sommes dans un centre d'accueil de jour pour femmes, L'Envol (sans hébergement donc, en principe). La pression est forte de la part de l'administration (des hommes) qui reproche un taux d'insertion insuffisant ("vous les chouchoutez trop") et menace de fermer le centre. Chaque femme a une histoire particulière. L'une est sous tutelle. Une autre, Chantal, trimbale ses sacs d'outils et est spécialisée dans la réparation d'électro-ménager. Adolpha Van Meerhaeghe, qui joue ce personnage avec drôlerie, a réellement fait de la prison (où elle réparait parfois la plomberie) pour avoir tué son mari qui la battait.

Le film déroule un thème dramatique mais est traité le plus souvent avec humour. Ces femmes galèrent mais elles savent rire, et rire d'elles-mêmes. On les voit accompagner une d'entre elles, pour la surveiller lors de son entretien dans un agence d'intérim et rire sous cape.

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Audrey (Audrey Lamy), assistante sociale, est engagée à fond, dynamique, ayant un rapport assez physique avec les gens. Parfaite dans ce rôle, d'une crédibilité incroyable. Tandis que Manu (Corine Masiero) est à la fois cette personne hors norme, bourrue mais chaleureuse, qu'on connaît dans beaucoup de ses films, et la responsable contrainte à respecter certaines règles et à exiger que ses ouailles en tiennent compte. Noémie Lvovsky (Hélène) campe une bénévole bourrée de bons sentiments qui se cogne à une dure réalité, ce qui la conduit, compatissante, à proposer d'héberger chez elle une sans-abri, contrairement à la règle imposée. C'est là où l'on mesure le souci de L-J Petit d'être dans le réel, car un certain cinéma est plus friand de scènes dégoulinant de charité où un professionnel accueille chez lui le pauvre erre en perdition (en se gardant bien d'en mesurer les conséquences). Là, Manu lui oppose : "et après tu fais quoi ?". Ainsi Hélène se fait remettre à sa place, sans toujours bien s'en rendre compte. Lvovsky, tout sourire, est impeccable dans ce rôle décalé, frivole, par rapport à tous les autres.

On assiste aux appels incessants au 115 (on connaît la difficulté des professionnels chargés de ce travail et n'ayant le plus souvent pas grand-chose à proposer aux sans-abri du fait des carences des pouvoirs publics). En résumé, ce film est précieux, par le sérieux qui anime son réalisateur, par sa capacité à mettre en valeur les qualités de chacune de ces femmes (y compris dans le réel, puisque l'une lit désormais, lors de séances publiques avec Masiero, des textes qu'elle a écrits en prison). Et par le respect qu'il a pour les travailleurs sociaux dans une approche juste et non fantasmée de leur engagement. Là encore c'est rare au cinéma (on pense cependant à La Tête haute, d'Emmanuelle Bercot, qui ne se servait pas des éducateurs comme boucs émissaires mais au contraire montrait la difficulté de leur tâche et le dévouement de la plupart d'entre eux). Face à l'engagement de ces professionnels, ce scénario signifie clairement que l'État doit soutenir des actions de terrain, ce travail de fourmis et non l'ignorer. Peut-être qu'un jour, quand on listera les services publics qui doivent être soutenus on parlera des policiers, des pompiers, des enseignants, des infirmières, mais aussi des travailleurs sociaux, si souvent oubliés.

Les Invisibles - Bande-annonce © Les Cinémas Pathé Gaumont

Le réalisateur : contre les arrêtés anti-mendicité

Louis-Julien Petit est venu présenter son film à Auch (Gers) présenté en ouverture au Festival Indépendance(s) & Création en octobre 2018. Il a été accueilli par Alain Bouffartigue, président de Ciné 32, qualifiant son film de "populaire et très exigeant, drôle et profondément émouvant". Louis-Julien Petit a répondu en rendant hommage à ce festival "qui se concentre sur l'essentiel".

Il confie qu'il a visité plusieurs centres d'accueil avant de se lancer. Il a consacré un an d'investigation et de bénévolat auprès de femmes SDF. Il s'est inspiré du documentaire de Claire Lajeunie Sur la route des invisibles duquel elle a tiré un livre au titre éponyme. Il a ensuite écrit un scénario puis a dû le jeter car il ne faisait pas assez ressortir l'énergie positive de ces femmes.

Le casting a été réalisé dans le même esprit que pour Discount (l'histoire d'employés d'un hard discount qui créent clandestinement un discount alternatif en récupérant les produits non vendus). Les femmes ont fait des ateliers où d'emblée, elles ont choisi des noms qui leur sont restés tout au long du tournage : Brigitte Bardot, Brigitte Macron, Catherine Lara, Simone Veil, Dalida, Salma Hayek, Françoise Hardy, Mimie Maty, Lady Di. Noémie Lvovsky a été invitée à ne pas se rendre dans un tel centre avant de jouer, afin de  conserver une certaine candeur. Le réalisateur avait écrit des personnages, mais finalement le travail s'est fait au fur et à mesure. L'une, Monique, n'a rien dit pendant longtemps, puis s'est libérée en se mettant à danser sur une musique de Mickaël Jackson. Le contexte de confiance était tel que ces femmes se sont livrées sur leur histoire mais cela leur appartient et n'a pas été retransmis dans le film : "cela nous a soudé, fédéré". Elles étaient toutes en foyer, mais dans des situations stabilisées. "Salma Hayek", qui parle trois langues, a obtenu ses papiers la veille du tournage.

"L'idée de ce film n'est pas d'accuser l'un ou l'autre, on est tous un peu coupable de cette société-là." Louis-Julien Petit s'insurge contre le discours qui affirme qu'il n'y aurait que 50 SDF à la rue (comme l'avait prétendu Julien Denormandie, secrétaire d'État à la cohésion des territoires). Il dit qu'il voudrait contribuer à ce que les arrêtés anti-mendicité ne soient plus possibles. Il se souvient qu'après Discount une loi sur le gaspillage des invendus des supermarchés est passée.

Noémie Lvovsky a accepté de jouer dans ce film, pour le metteur en scène et pour ses partenaires. Elle se dit "épatée" du regard que Louis-Julien Petit jetait sur ces femmes pas actrices et sur nous (Masiero, Lamy et Lvovky), "sans hiérarchie". Pour elles, quand la prise était bonne, c'était extraordinaire.

Au départ, il avait contacté une assistante sociale qui travaillait dans un centre d'accueil mais qui décidait d'abandonner incitée à le faire par son conjoint qui voyait qu'elle s'usait face à une direction incompréhensive. Il a voulu rendre hommage aux travailleuses sociales qui se battent tous les jours en espérant toujours que quelque chose est possible : ce sont elles aussi les invisibles. Il n'y a pas de logement, pas de travail, et elles continuent à aller de l'avant. La scène où Audrey (l'AS) se plaint auprès de son frère de ses échecs, en disant : "je suis égoïste", alors même que toutes ces professionnelles n'ont, le plus souvent, de reconnaissance ni de la part de leurs supérieurs, ni même des accueillies, qui ne reviennent pas pour dire merci.

Il campe une Manu assez autoritaire parce qu'il faut mettre en évidence la nécessité de se préserver et donc d'être rigoureux. A un spectateur qui note que ce cinéma est un mélange intelligent entre le film d'auteur et le film commercial (comme Discount), il répond que dès l'âge de 13 ans, après avoir vu La Vie est belle, de Roberto Benigniil espérait un jour filmer de la sorte. Au demeurant, il est moins sur du cinéma italien (insuffisamment ancré dans la réalité) qu'anglo-saxon. Tout en étant dans une approche plus collective que Ken Loach.

Noémie Lvovski, Alain Bouffartigue et Louis-Julien Petit s'adressant aux festivaliers à Auch [Photos YF]. Noémie Lvovski, Alain Bouffartigue et Louis-Julien Petit s'adressant aux festivaliers à Auch [Photos YF].

Excepté un participant du festival qui étrangement reproche au réalisateur d'avoir un "regard plaqué" et "un manque d'empathie", il est remercié pour sa capacité à traiter de la vulnérabilité des personnes et des travailleurs sociaux. L'émotionnel est bien retranscrit. L'extrême fragilité de ces femmes et leur force. On sent qu'elles retrouvent leur fierté, qu'elles sortent de l'humiliation. Noémie Lvoski précise que lors de la scène où elles quittent le centre, ce sont leurs personnages mais aussi elles-mêmes qui étaient fières. Scène que le réalisateur décrit comme "ludique, ayant quelque chose de l'enfance".

Puis il donne des nouvelles de chacune : l'une fait de l'art brut, une a divorcé, une autre a perdu son mari et est venue à la projection avec sa sœur qu'elle n'avait pas vue depuis cinq ans. Montée sur scène, elle a confié qu'au départ elle ne se sentait pas capable de s'investir dans ce projet et se demandait : "est-ce que pour la première fois de ma vie, je serais fière de moi".

. interview de Louis-Julien Petit et intervention de Noémie Lvovsky lors du Festival (production : La Force des utopies) sur ParlemTv : ici.

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Le film est co-produit par Marc Ladreit de Lacharrière, qui avait déjà produit Discount. Le condamné dans l'emploi fictif de Pénélope (Fillon) fut le patron de l'agence de notation Fitch Ratings qui croyait pouvoir noter la France, afin, comme les autres agences, de faire pression sur ses dirigeants pour que des mesures de restrictions sociales soient prises. Mais il fait sans doute sa B.A. en finançant ce type de films.

"Femmes invisibles, survivre dans la rue"

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Ce documentaire de Claire Lajeunie, diffusé à la télévision, sur France 5 (en septembre 2015 et février 2017), rend compte avec beaucoup de doigté de la vie de ces femmes à la rue, 40 % des sans-abri (7000 à Paris), mais discrètes d'où leur invisibilité. Trimballant leur bardas, redoutant les agressions, elles témoignent auprès de la réalisatrice qui a su établir un lien de confiance. Dans le débat, qui s'en suivit sur le plateau du Monde en face, avec Martine Carrère d'Encausse, l'une d'elle était venue évoquer ces années de galère et la façon dont elle en était sortie. Claire Lajeunie a publié à partir de ce documentaire Sur la route des invisibles (éditions Michalon).

Bande-Annonce France 5 - Femmes invisibles - Survivre dans la rue © France Télévisions

 

La France invisible

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C'est sous ce titre que La Découverte a publié un ouvrage sur les précaires en 2006, coordonné par Stéphane Beaud, Joseph Confavreux et Jade Lindgaard. Cette somme, rédigée par 27 auteurs, rendait compte de la situation des SDF, et de "toutes ces populations qui, malgré leur nombre, sont masquées, volontairement ou non, par les chiffres, le droit, le discours politique, les représentations médiatiques, les politiques publiques, les études sociologiques ou les catégorisations dépassées qui occultent leurs conditions d'existence".

Le philosophe Guillaume le Blanc, qui travaille beaucoup sur la vulnérabilité, la précarité sociale, a publié en 2009 aux PUF un livre intitulé L'invisibilité sociale ("il est urgent que la philosophie prenne le parti des sans-voix et des invisibles si elle veut contribuer à une critique de la normalité sociale"). Car non seulement on les voit peu mais on ne les entend pas : en 2015, les éditions de SciencesPo ont publié sous la direction de Céline Braconnier et Nonna Mayer Les inaudibles (et sur le fait que la lutte quotidienne pour la survie incite davantage à la "débrouille" qu'à l'action collective).

. voir mon billet dans lequel j'évoque Discount : Voleurs de poubelles et sans-abri.

. et celui sur "La Tête haute", ou le carrefour des enfants perdus

 

Billet n° 439

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