Les pauvres n’ont pas à se plaindre

On apprenait samedi que « l’argent est très bien redistribué vers les pauvres », selon une économiste, ancienne conseillère de François Hollande. Et que les retraites-chapeau exorbitantes échappent en partie à la fiscalité : si le Smic avait augmenté aussi vite, il serait aujourd’hui six fois supérieur. Enfin, la charité est en baisse, à cause de la suppression de l’ISF !

Laurence Boone [site de France Inter] Laurence Boone [site de France Inter]
Laurence Boone, cheffe économiste de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), était sur France Inter samedi 6 avril au matin. Si on prévoit une croissance ralentie en France (les médias disent souvent « en baisse », à tort) et fortement ralentie en Allemagne, elle constate que le chômage continue de baisser et les salaires d’augmenter. A la question de savoir si la richesse est bien redistribuée, elle répond : « alors là, c’est une question très très intéressante » ( !) et ajoute : « l’argent est très bien redistribué vers les pauvres. On corrige beaucoup la pauvreté, on en a beaucoup moins que nos voisins ». On sent que la pauvreté, pour elle, c’est une sorte de tonneau, plus ou moins rempli. « En revanche, quand on regarde les classes moyennes qui sont un peu juste au-dessus des 20 % les plus pauvres, c’est vrai que là on a moins de redistribution. On a très peu eu d’augmentation du pouvoir d’achat. »

Et quand Patricia Martin l’interroge sur l’égalité des chances [rhétorique chère à la macronie qui se gargarise des « inégalités de destin »], elle rétorque : « alors là c’est la question clé, ça commence tout petit, c’est l’accès aux crèches ». Puis elle déroule les éléments de langage sur la nécessité de recibler les dépenses publiques : « notre système date des années 60-70, vous savez on ne vivait pas du tout de la même façon à l’époque, on divorçait peu, on passait deux ans à la retraite et non pas 15, on était au chômage deux mois et pas deux ans. On a empilé pas mal de couches au lieu de réviser ce qu’on avait fait avant et de redistribuer l’argent vers ceux qui en ont le plus besoin. » Et de justifier les 10 milliards accordés plus ou moins aux Gilets jaunes qui sont « classes moyennes inférieures » (en terme de revenus), qui ont un budget très tendu et qui ont eu besoin d’un coup de pouce : « c’était important de le faire et un signal d’empathie » !

Prétendre que l’argent est bien redistribué vers les plus pauvres, c’est sans doute ce qu’une super-diplômée en économie, ancienne de la Bank of America, qui chroniquait dans le journal de droite L’Opinion de l’inénarrable Nicolas Beytout, qui a été membre du Groupe Bilderberg, qui siège au CA de Pinault et qui fut conseillère économique de François Hollande, peut dire sans trembler, en compulsant dans son bureau quelques statistiques. Il est vrai que les 10 % des ménages les plus pauvres cotisent à hauteur de 16 % de leurs revenus et récupèrent 77 % en prestations (selon une étude de la Drees, Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques). Tandis que les 10 % des ménages les plus riches cotisent pour 56 % de leurs revenus et les prestations qu’ils reçoivent comptent pour 25 % de leurs revenus. Donc meilleure hausse du pouvoir d’achat pour les plus pauvres. Implacable. Salauds de pauvres. Sauf que cela signifie  que celui dont le revenu est de 800 € cotise pour 128 € et touche 616 (solde : 488), et celui qui a 8000 € de revenus cotise beaucoup plus (4480 €) mais perçoit 2000 € (solde : 2480). Complétons : la protection sociale c’est 325 milliards de retraite en 2016 et 249 milliards pour la santé. Qui fera croire que ces sommes vont surtout vers les plus pauvres ? De nombreuses études montrent qu’en matière de santé ce sont les classes moyennes qui consomment le plus. Mais il est vrai qu’un citoyen sans aucun revenu, grâce au RSA va toucher près de 500 € : ça fait, effectivement, un sacré enrichissement ! Mais le coût global du RSA c’est 1 % de la dépense publique. Pourquoi les têtes d’œuf ne s’ingénient pas à le répéter ?

  Chapeau les retraites !

Infos recueillis au cours de l’émission On n’arrête pas l’éco sur France Inter ce samedi 6 avril :

Mestrallet - Proglio - Ghosn Mestrallet - Proglio - Ghosn

Le patron allemand d’Airbus, Tom Enders, doit toucher 36,8 millions d’euros de retraite. Celui de TechnipFMC, Thierry Pilenko, 14 millions d’euros en mai prochain (alors que sa société d’équipements pétroliers a perdu 2 milliards l’an dernier). Pierre Richard a mis sa banque en faillite : 600.000 euros de retraite-chapeau. Thierry Lombard met France-Télécoms à la ramasse : 325.000 euros. Henri Proglio [qui, comme Pierre Péan l’a démontré, était manipulé par Alexandre Djouhri l’homme de main de Sarkozy dans l’affaire libyenne], viré de Véolia [il voulait à tout prix cumuler avec EDF], 740.000 euros de retraite supplémentaire. Gérard Mestrallet, PDG de Suez, plus de 800.000 euros. Mais Carlos Ghosn ne percevra pas les 765.000 euros annuels de retraite-chapeau qui étaient prévus, sous-prétexte qu’il n’est plus dans l’entreprise Renault, ce qui est une sorte d’aveu que ce système est infondé : car s’il se voyait attribué des salaires exorbitants et une promesse de retraite-chapeau (cadeau en plus de la retraite) à un tel niveau c’est qu’il était censé être récompensé pour son génie industriel. Ses avatars nippons ne devraient pas modifier la donne. Preuve qu’il s’agit bien d’un privilège que s’accorde la caste. D’ailleurs, le montant est négocié au préalable et est totalement indépendant des résultats que l’impétrant obtiendra à la tête de l’entreprise. Christian Chavagneux (Alternatives Économiques) précise que ces sommes ne font pas l’objet de cotisations sociales, ni CSG, ni CRDS, et elles sont déductibles des bénéfices de la société : « c’est un gros manque à gagner fiscal ». La loi oblige de l’indiquer dans les comptes de l’entreprise, c’est pourquoi l’information devient publique, ce qui ne décourage pas les conseil d’administration d’attribuer ces montants somptueux, même si cela peut apparaître comme une véritable provocation.

Il en est de même sur d’autres primes, indique Emmanuel Lechypre (BFM-TV), qui même s’il est un libéral, ne craint pas de relever souvent des anomalies dans le système capitaliste : ces autres primes ne tiennent pas plus compte des performances. Et d’invoquer la « théorie économique » qui consiste  à se débarrasser plus facilement d’un mauvais patron en lui accordant une forte indemnité.

Emmanuel Lechypre constate que la valeur des entreprises a été multipliée par 6 depuis 40 ans : et la rémunération a été multipliée aussi par 6. Ce n’est pas plus compliqué de diriger une grosse entreprise mais « les sommes en jeu sont six fois plus importantes, la responsabilité financière est six fois plus importante ». « Donc la part de la rémunération du patron dans les profits et le chiffre d’affaire de l’entreprise, il a pas tant que ça augmenté finalement au fil des années ». Sauf, comme l’indique Christian Chavagneux, la surface financière c’est le cours de bourse (sur lesquels influent des fonds d’investissement venant d’on ne sait où) et non pas la valeur ajoutée.

Précision nécessaire : la valeur des entreprises a donc été multipliée par 6 en 40 ans, c’est évidemment en euros constants, c’est donc comme si un salaire au Smic (1979) s’établissait aujourd’hui à 6 Smic.

Générosité du public 

Damned ! La collecte des dons est en baisse de 4,2 %, surtout parce que le pouvoir d’achat des retraités, avec la CSG est en berne. Alors France Inter dans le journal de 13 h du 8 avril invite le directeur de la communication de la Fondation des Apprentis d’Auteuil pour recueillir son avis. Il s’agit d’une énorme association caritative catholique qui accueille 27.000 jeunes, concernant 5800 familles, possédant 230 établissements et ayant 150 années d’expérience. Ses champs d’intervention sont les suivants : la protection de l’enfance, la lutte contre le décrochage scolaire, l’insertion sociale et professionnelle, et l’accompagnement à la parentalité. Elle joue beaucoup sur son ancienne dénomination « orphelins apprentis  d’Auteuil ».

[document site des Apprentis d'Auteuil] [document site des Apprentis d'Auteuil]

Le chargé de com dit que la baisse est pire : 19 %, soit une perte de 6 millions d’euros. Pourquoi ça ? Parce que les Apprentis d’Auteuil ont la côte dans certains milieux et touchaient jusqu’alors des dons déduits de l’ISF. D’ailleurs, comme j’ai déjà eu l’occasion de le pointer, les Apprentis d’Auteuil, ainsi que quelques autres associations, font paraître des publicités pour inciter les entreprises à payer moins d’impôts en leur attribuant un don défiscalisé, donc au détriment des contribuables. La baisse des dons liés à l’ISF est de 63 % pour leur association. Cela en dit long sur la générosité de ces donateurs. Le directeur de la com ne perd pas le nord, il en profite pour bien remercier ses généreux donateurs. Interrogé pour savoir ce que cela va provoquer, il répond qu'il n'y aura aucun licenciement mais cela conduira à réduire certains dispositifs. Par exemple ne pas faire « essaimer » une expérimentation concluante. Mais il ne demande surtout pas le rétablissement de l’ISF, sous prétexte que ce n’est pas son rôle. Disons qu’il ne faut pas déplaire aux donateurs friqués. Car tout n’est pas perdu. Il espère bien que l’an prochain les résultats seront meilleurs, certains n’ayant pas donné cette année par manque de « clarté fiscale ». Il compte bien utiliser tous les moyens modernes possibles : crowdfunding, collectes sur les réseaux sociaux, plateforme de jeux en ligne au profit de la Fondation, porte à porte, et streetfundraising (pour ne pas dire qu’ils vont quêter dans les rues).  

A la fin de l’interview, le journaliste de France Inter, sans doute de bonne foi, face à cette pôvre association qui va galérer, invite les auditeurs à verser leurs dons à cette Fondation. On aura compris que, favorable à un bon équilibre secteur public-secteur associatif dans l’action sociale, je suis de ce fait réfractaire à ces associations tentaculaires, véritables États dans l’État, toutes puissantes, de plus confessionnelle. Mais surtout, ce qui n’a été dit à aucun moment, et le journaliste n’a jamais cherché à le faire préciser, c’est que la perte des 6 millions représente… 1,7 % du budget de la Fondation qui s’établit à 345 millions d’euros. Les comptes 2017 indiquaient que la générosité du public atteignait 34 % de ce budget (soit plus de 117 millions collectés). Les familles elles-mêmes contribuent à hauteur de… 13,8 millions. Et enfin, ce qui a été surtout délibérément tu : c’est que les pouvoirs publics lui versent 193 millions (la moitié du budget de la Fondation est alimenté par l’Aide Sociale à l’Enfance des Départements).  

 

Extrait du rapport d'activité 2017 Extrait du rapport d'activité 2017

Billet n° 458

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