Suicides des agriculteurs

Quand on dit deux suicides par jour chez les agriculteurs, il s'agit des exploitants ET des salariés.

Des agriculteurs bloquent les ronds-points aujourd’hui, commettant des actes sans doute compréhensibles compte tenu de leurs conditions de vie mais tolérés par un pouvoir qui ne l’accepterait pas de tout autre corporation. Pour parler de la crise paysanne et expliquer cette colère, la journaliste Danielle Messager, spécialiste des questions de santé sur France Inter, parlait à 13 h des suicides chez les agriculteurs et annonçait que l’on en comptait « au moins deux par jour selon la Mutualité Sociale Agricole ».

En 2018, au Salon de l’Agriculture, Marine Le Pen ânonnait qu’il y avait « un suicide d’agriculteur par jour depuis 5 ans et ceci dans l’indifférence générale ». Ce qui était faux : on en parlait et ce n’était pas un par jour mais un tous les deux jours. C’était presque autant que les suicides d’ouvriers, ce dont personne ne parle, encore moins Madame Le Pen ; de même qu'on ne parle guère des morts prématurées du fait du chômage (1). On se souvient peut-être du Medef qui en 2014 avait dû se rétracter après avoir sorti des statistiques totalement farfelues sur le nombre de suicides chez les employeurs : un patron tous les deux jours (un cabinet d’étude bidon lui avait même fourni au préalable une stat pire, à deux suicides par jour, mais le Medef avait trouvé que cela ferait un peu trop exagéré).

site terre-net.fr, 18 septembre 2019 site terre-net.fr, 18 septembre 2019
Je m’étonne qu’une radio publique, surtout de la part d’une journaliste qui nous a habitué à davantage de rigueur, se permette de donner, pour les agriculteurs, le chiffre de deux suicides par jour, sachant que d’autres ont déjà régulièrement annoncé depuis plusieurs années « 732 suicides » par an (ça tombe bien, ça fait juste deux par jour, même des syndicats agricoles ont contesté ces chiffres fantaisistes). Un tel chiffre était donné alors même que le nombre de suicides étaient officiellement de 296 pour 2010 et 2011 (pas chaque année, mais en totalisant les deux années, contrairement, là encore, à ce que certains cherchaient à faire dire à ce chiffre).

Les chiffres de la MSA sont ceux que le SNDS (Système National des Données de Santé) donne pour 2015 : 372, soit un suicide par jour, ce qui signifie manifestement une forte progression et est certainement révélateur de la crise grave que traverse le monde agricole. Mais il faudrait préciser deux points importants :

- sur ces 372, 274 avaient plus de 65 ans (soit 74 %, alors que dans la population générale ce taux se situe à 30 %) : voir l’étude de la MSA La MSA agit pour prévenir le suicide en agriculture  ;

- 233 salariés agricoles se sont suicidés cette année-là. C’est peut-être ce qui fait dire à France Inter deux par jour, puisque cela fait en tout 605 suicides dans le monde agricole. Or la cause des suicides des salariés agricoles est-elle la même que celle des exploitants ? Cela mériterait tout de même d’être commenté. Une étude spécifique existe, la seule : Mortalité par suicide des salariés affiliés au régime agricole en activité entre 2007 et 2013 : description et comparaison à la population générale, par Justine Klingelschmidt, Jean-François Chastang, Imane Khireddine-Medouni, Laurence Chérié-Challine, Isabelle Niedhammer. 

Il va de soi que je ne conteste pas que l’on puisse invoquer les suicides comme preuve du mal-être d’une profession, bien au contraire. Comme le suicide d’une directrice d’école ces derniers jours, qu’elle a expliqué longuement dans une lettre écrite juste avant de passer à l’acte et qui justifie totalement la mobilisation de ses collègues. Mais est-il besoin de traficoter les chiffres sur de tels graves sujets pour emporter la compassion de l’ensemble des citoyens ? 

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  • Le chômage tue 14000 Français par an, par Olivia Recasens, dans Le Point du 5 février 2015, se faisant l'écho d'une étude passée plutôt inaperçue de janvier 2014 : Unenmployment is associated with high cardiovascular event rate and increased all-cause mortality inmiddle-aged socially privileged individuals, par Pierre Meneton, Serge Hercberg, Joël Ménard, Int Arch Occup Environ Health.

Billet n° 499

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