Massacre au pays des Dogons

Un massacre a été perpétré hier matin, tôt dans la nuit, au Mali, en pays dogon : il y aurait selon la BBC 95 morts et 19 portés disparus. Cela s’est produit dans la commune de Sangha. Il y a fort à craindre qu’il s’agisse d’une vengeance de Peuls, eux-mêmes victimes d’un massacre perpétré par des Dogons en mars dernier. Souvenirs du Pays Dogon.

Vue partielle de Sangha. Vue partielle de Sangha.

Lors d’un voyage au Mali en 2004, j’ai séjourné à Sangha, commune qui regroupe plusieurs villages, et qui dispose d’un hôtel, assez confortable, où nous étions descendus. Sangha, situé en haut de la falaise de Bandiagara, est le départ de la visite des 75 villages dogons qui s’échelonnent à ses pieds, sur 240 kilomètres. Aux environs, de nombreux jardins de culture d’oignons et d’échalotes : il s’agit de plantations en damier, dans des carrés de cinquante centimètres de côtés (aux rebords relevés pour conserver un peu d’eau), arrosage assuré par des calebasses trouées. C’est une véritable économie locale (qui aurait été conseillée par le célèbre ethnologue Marcel Griaule), la production étant consommée sur place, mais aussi exportée au Burkina-Faso, en Guinée, au Libéria et en Italie. Par ailleurs, sont cultivés le millet, le sorgho et le riz. Les baobabs portent leur malédiction divine (avoir des racines en guise de branches). Dans la roche de la falaise, des nérés en fleurs (sorte de caroubiers). Sangha comprend deux zones (Ogol-du-Haut et Ogol-du-Bas), reliées entre elles par un tunnel, où ont lieu, dans la fraîcheur, des activités commerciales, des ventes de bibelots pour touristes : je me souviens que des enfants avaient constitué devant nous une chorale impromptue.

Villages au pied de la falaise de Bandiagara et anciennes habitations des Tellems, lieux de sépultures aujourd'hui. Villages au pied de la falaise de Bandiagara et anciennes habitations des Tellems, lieux de sépultures aujourd'hui.

 Jadis (jusqu’au 11ème et 12ème siècle), des habitats troglodytes parsemaient la falaise où vivaient les Tellems, qui y accédaient grâce à des lianes avec descente en rappel. Ils furent chassés par les Dogons : ces derniers, cultivateurs défrichaient, ce qui provoquait la disparition du gibier au grand dam des Tellems, qui, eux, vivaient de la chasse. Les Dogons ont transformé ces grottes en sépultures. Il y a tout une cosmogonie des Dogons que l’on retrouve sculptée sur les portes des greniers à mil (dont le serpent du Hogon et le renard pâle). Aujourd’hui encore, les conflits ethniques ont, en partie, des causes économiques : les Peuls sont éleveurs et les Dogons cultivateurs (et les Bozos pêcheurs). On retrouve ce clivage ailleurs, au Soudan, au Rwanda (entre Hutus qui travaillent la terre et Tutsis qui élèvent des troupeaux). La gestion des territoires, entre troupeaux et pâturages (et pêche sur le fleuve Niger), nécessite une régulation. Yann Mens, dans le dernier numéro d’Alternatives économiques, explique que des notables locaux (les dioros, ou maîtres des pâturages) s’en chargent pour que le bétail, lors des transhumances, ne détruise pas les cultures. Sauf que ces dioros imposent souvent des droits exorbitants et les djihadistes de la Katiba Macina les contestent opportunément, alliant préceptes religieux et réalité économique et sociale pour rallier les éleveurs et attiser les conflits inter-ethniques. C’est ainsi que le massacre d’hier (au village de Sobané, dans la commune de Sangha) faisait suite à un autre massacre perpétré cette fois-ci, en mars dernier, à l’encontre des Peuls, par des Dogons (160 morts, à Ogossagou, sur la frontière burkinabé).

Ajoutons à cela le réchauffement climatique qui réduit les terres disponibles pour les troupeaux des Peuls : c’est ce que me communique un ami, Jean-Luc Gantheil qui a sillonné le secteur et qui anime l’association de tourisme solidaire Croq’Nature. Cette association finance des actions de développement (justement à Yendouma, à proximité de Sangha). Il va de soi que la situation de guerre au nord du Mali a un impact inévitable sur cette région longtemps restée en paix.

. J’ai publié récemment un article sur les Dangers d’Afrique

"Toguna", ou case à palabres, à Sangha. "Toguna", ou case à palabres, à Sangha.

. Au cours de mon année de Terminale, j’ai découvert un continent, l’Afrique, grâce à un ami, Hama Boubacar D., originaire de Dori, en Haute-Volta (devenue Burkina Faso). Tout au long de l’année, nous avons passé de longs moments ensemble, il me vantait l’Afrique, me donnait à voir les différentes ethnies, invisibles jusqu’alors pour moi. Il me parlait des coutumes : bien que musulman, il osait discrètement me confier ses croyances sur la magie africaine, les ceintures d’invincibilité ou les dons d’ubiquité. Lui, Peul et fier de l’être, m’avait tellement parlé des Dogons que j’avais beaucoup lu à leur sujet et n’avais cessé, depuis lors, de rêver à me rendre un jour dans leur pays. Ce que j’ai pu accomplir 37 ans plus tard.

Djenné et sa célèbre mosquée. Port de Mopti au bord du Niger. Djenné et sa célèbre mosquée. Port de Mopti au bord du Niger.

Le voyage passait, à partir de Bamako, par Ségou, Djenné, Mopti avant d’arriver au Pays Dogon : Songho, Sangha et Ireli. Après cinq heures de marche au départ de Sangha (en haut de la falaise de Bandiagara), nous arrivions, au bas de la falaise, à Ireli, un village fait de petits enclos de pierres, avec de multiples greniers à mil, en terre rouge, recouverts de leur chapeau de paille. L’habitat est des plus sommaires. Dans une petite cour entourée d’un muret de pierres, une vieille femme au buste dénudé, balaye le devant de sa maison constituée d’une seule pièce. Deux cochons cherchent leur pitance sous la falaise.

Maison du hogon, la plus haute autorité spirituelle chez les Dogons (ici, à Sangha). Maison du hogon, la plus haute autorité spirituelle chez les Dogons (ici, à Sangha).
Une cérémonie de danses rituelles (dama), qui a lieu traditionnellement lors de la levée funéraire, trois ans après la mort d’un homme important de la communauté, est organisée pour les touristes. Spectacle de qualité avec des musiciens, de grande taille pour la plupart, vêtus de pantalons et tuniques bleu indigo, avec un large chapeau et des danseurs aux couleurs chamarrées et aux masques résumant les croyances du peuple dogon : deux représentent des brigands, cinq kanaga [symbole dogon repris sur la drapeau malien], un héron pêcheur, deux antilopes, deux gazelles, deux hyènes (ennemies de l’éleveur), deux femmes, une antilope (sono) à cornes allongées, un Peul (masque blanc car cette ethnie proche a un teint clair : il est armé d’une lance, car est considéré comme belliqueux), un lièvre (présence de rongeurs dans la faune), deux paysans goitreux (pendant la danse, ils lancent des appels au secours pour qu’on vienne les soigner), un prêtre assistant du hogon (pour accéder à ce titre, il faut être atteint de folie, maladie du biniou), deux chasseurs (sauts de joie après la mort du gibier), trois grands masques représentant les serpents et trois masques de jeunes filles.

Cérémonie de danses rituelles ("dama"). Cérémonie de danses rituelles ("dama").

Au sommet de la falaise de Bandiagara, rentrant à Sangha, j’avais longuement observé le Burkina à l’horizon, avec émotion, me disant que je ne reverrai sans doute jamais ces lieux. Rarement, j’ai éprouvé un tel sentiment au cours d’un voyage. J’ai l’impression que cette émotion me permettait de marquer cet instant d’une façon indélébile. J’éprouve une énorme tristesse à la pensée que ces êtres humains, confrontés à une extrême pauvreté, oubliés par le pouvoir central, qui n’assure aucune protection, vivent aujourd’hui au cœur d’une telle violence.

Vue sur le Burkina Faso embrumé du sommet de la falaise de Bandiagara, à proximité de Sangha Vue sur le Burkina Faso embrumé du sommet de la falaise de Bandiagara, à proximité de Sangha
 . Au Mali, les jihadistes jouent les redresseurs de torts, par Yann Mens, Alternatives économiques de juin 2019.

. « Centre du Mali : enjeux et dangers d’une crise négligée », par Adam Thiam, Centre pour le dialogue humanitaire, mars 2017

. « Centre du Mali : enrayer le nettoyage ethnique », par Jean-Hervé Jézéquel, International Crisis Group, 25 mars 2019.

Songho, village dogon, avant d'arriver à la falaise de Bandiagara, et avant Sangha. Songho, village dogon, avant d'arriver à la falaise de Bandiagara, et avant Sangha.

 

Cosmogonie dogon sur les portes des enclos et greniers à outils ou à mil. Cosmogonie dogon sur les portes des enclos et greniers à outils ou à mil.

  © Toutes les photos de ce billet : YF et NP (2004)

 

Billet n° 473

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

Lien avec ma page Facebook

Tweeter : @YvesFaucoup

   [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans le billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, les 200 premiers articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200. Le billet n°300 explique l'esprit qui anime la tenue de ce blog, les commentaires qu'il suscite et les règles que je me suis fixées. Enfin, le billet n°400, correspondant aux 10 ans de Mediapart et de mon abonnement, fait le point sur ma démarche d'écriture, en tant que chroniqueur social indépendant, c'est-à-dire en me fondant sur une expérience, des connaissances et en prenant position.]

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.