Tutelles: toujours le buzz sur les abus

Depuis mon billet sur la façon dont certains médias font le buzz sur les tutelles, France 2 a sorti un cas déjà bien exploité par d'autres, alors qu'il y a 900 000 mesures de protection juridique en France. Plusieurs mandataires judiciaires à la protection des majeurs m'ont écrit : je publie quelques témoignages.

Le 4 mai, j’ai consacré un long billet de mon blog (1) sur le buzz que certains médias font sur des abus commis par des mandataires judiciaires (privés ou salariés) dans l’exercice d’une tutelle ou d’une curatelle. Je montrais comment des médias exploitent d’éventuelles malversations (pas toujours démontrées d'ailleurs) pour dénoncer l’ensemble d’un dispositif assurant la protection de près de 900 000 personnes vulnérables, présentant une altération de leurs facultés mentales ne leur permettant plus de gérer leurs affaires.

"Agathe" dans "L'Obs" "Agathe" dans "L'Obs"

Le Journal de France 2 a diffusé un reportage le 10 mai avec pour but, peut-être, de faire un contrepoint aux critiques habituelles puisqu’il filmait une mandataire judiciaire, montrant son travail auprès d'une personne aidée et tout se passait très bien. Sauf qu’il fallait bien dénoncer aussi des abus (passage obligé sur un tel sujet pour faire de l'audimat). J'imagine le rédacteur en chef : Hé, tu me ramènes un cas bien croustillant ! Un premier témoignage nous montrait le fils d'un homme sous tutelle, qui, à son décès, n'hérite de rien et est persuadé que son père a été arnaqué par le tuteur, mais sans aucune investigation pour s'assurer de la véracité de ces suspicions.

X sur France 2 [capture d'écran] X sur France 2 [capture d'écran]
Le second interrogeait une dame (sans nom ni prénom) qui se plaignait de la tutelle exercée sur sa mère (vente par la tutelle de ses biens immobiliers à prix réduits). On se disait que puisqu’il y a tant d’abus en France on allait en découvrir un nouveau. Et bien non : cette dame on l’avait déjà vue dans le documentaire de France 5 du 25 avril où elle se prénommait Agathe ainsi que dans un article de L'Obs du 19 avril où elle se prénommait également Agathe. L'organisme qui exerçait la tutelle répond chaque fois que les ventes ont été faites sur évaluation d'agences. Si Agathe a été lésée, il va de soi qu'elle doit pouvoir récupérer son dû. Mais ces 3 médias présentent son cas non comme un fait divers mais, chacun dans son coin, avec des versions quelque peu différentes, comme l’exemple qu’ils ont trouvé prouvant que tout le dispositif est une affaire d'"arnaques", d'"abus", ou de "charognards" (comme le prétendait une "journaliste" dans un ouvrage que j'évoque plus bas), c'est-à-dire en insultant ouvertement des professionnels dont la très grande majorité sont consciencieux. Ainsi ces médias sont incapables, sur un dispositif qui concerne tant de personnes, de ne trouver davantage qu'une poignée d'abus !

"Agathe" sur France 5 [capture d'écran] "Agathe" sur France 5 [capture d'écran]
La version du journal de France 2, diffusée une demi-heure plus tard sur TV 5 Monde, ne comprenait pas ce reportage. Je me demande si, en catastrophe, pour boucher un trou, France 2 n'a pas tout simplement bâclé son sujet qui était intitulé tout bonnement : Enquête : les abus et les arnaques des tutelles !

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(1) Mises sous tutelle : des médias qui font le buzz 
. vidéo de France 2 : ici.


"Enquêteurs ou charognards"

Suite à mon billet du 4 mai, j'ai reçu un commentaire d'une "professionnelle du droit" qui se plaignait de la "jungle d'une procédure kafkaïenne" et considérait que mon article était bien documenté : elle y avait d'ailleurs découvert une nouvelle mesure que j'évoquais, l'habilitation familiale. Un autre commentaire proposait une réflexion sur le fond et se demandait si notre société ne poussait pas trop loin le principe de protection : "L'équilibre est sans cesse à trouver  entre protéger et reconnaître à l'autre le droit de prendre des risques".  

Ce qui est à remarquer c'est que, contrairement à ce qui s'était produit suite à mon texte très critique à l'encontre du livre de Valérie Labrousse (1) où j'avais reçu plusieurs messages agressifs, insultants (y compris par courrier postal, et même par lettre recommandée), cette fois-ci il n'en a rien été. Même les personnes qui se plaignaient m'ont écrit en me demandant conseil.

Par ailleurs, j'ai reçu plusieurs remerciements de la part de mandataires judiciaires, plusieurs me disant qu'ils diffusaient mon article autour d'eux. L'une, SA, d'Ille-et-Vilaine, me dit que ces documentaires à charge compliquent toujours, ensuite, les relations avec les majeurs protégés et leurs proches. Une autre, MP, ayant travaillé longtemps dans une UDAF, dans un département de l'ancienne Midi-Pyrénées, insiste sur le fait que le nombre de dossiers qu'un mandataire a en charge ne cesse d'augmenter d'où "des visites moins fréquentes chez les personnes sous tutelle et le risque d'erreurs dans la gestion des dossiers". Les mandataires, avec lesquels j'ai échangé de visu suite à la parution de mon article, m'ont tous évoqué cette surcharge de suivis.

La question essentielle qui mérite développement c'est celle de la situation des personnes vulnérables, de plus en plus nombreuses, qui ne sont plus en capacité de gérer leurs affaires. Des journalistes traitent avec beaucoup de légèreté ce grave fait social, discréditant de façon injuste des professionnels qui vivent très mal ces agressions médiatiques, et tout un dispositif de protection menacé par ces critiques répétées. Sans doute pour faire de l'audimat, mais peut-être, pour certains, en participant à un travail de sape qui consiste à remettre en cause tout un secteur de la protection sociale. Sans que les autorités de l'État ne réagissent et prennent publiquement la défense de professionnels qui exercent, pourtant, en respectant des valeurs éthiques et des règles déontologiques strictes.   

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 (1) Les dépossédés, enquête sur la mafia des tutelles, en 2014, Les Éditions du Moment. J'ai présenté cet ouvrage dans un article où je critiquais également un documentaire d'Alexandra Riguet : Tutelles : enquêteurs ou charognards. Je précise que ce dernier terme était un retour à l'envoyeur, Valérie Labrousse parlant des "charognards de la tutelle".

 

franceinfo

 

Qui parlera un jour…

Katarina Philippe, mandataire judiciaire à la protection des majeurs dans les Yvelines, m'écrit, étonnée que de grands médias se permettent de diffuser de tels reportages. Elle admet qu'il y a des abus : s'ils sont avérés, "ils sont à dénoncer à la justice avec des preuves tangibles", mais les médias qui s'acharnent sur les professionnels de la tutelle font l'impasse sur "les abus des administrations, de l'hôpital, des assurances, des banques"…

Elle dit, par ailleurs, regretter que la profession ne se défende pas davantage. Mais elle reconnaît qu'après le livre de Valérie Labrousse, peu de mandataires se mettent à la lumière du jour, suite à "la traîtrise impardonnable des médias qui ont massacré la profession". Elle me remercie pour mon article "qui soulage et rétablit un tant soit peu la réalité du monde de la tutelle et notre fonction, notre engagement et aussi un peu de notre dignité." Elle poursuit :

 "Enfin de l'objectivité, enfin des vraies informations, enfin des connaissances en droit, enfin de la compréhension et de l'intelligence sur un contexte particulier. La population vieillit, la famille démissionne, les institutions s'épuisent, le système est engorgé, les Français attendent tout des institutions, ne pensent jamais à leurs devoirs mais toujours à leurs droits.

 Nous mandataires privés, invisibles parmi les invisibles, mais aussi associations, arrangeons tellement de monde sans que personne n'en parle jamais, au nom d'une paix sociale brinquebalante, alors que tant d'institutions publiques (je pense notamment à celles liées à la santé, mais toutes sont concernées) n'assurent plus aujourd'hui leurs vraies responsabilités, faute de moyens. 

 Qui parlera un jour de tous les dossiers qui nous arrivent systématiquement en bout de course au vu du manque de moyens de la justice en France ?

Qui parlera un jour du système social engorgé qui se débarrasse du suivi de la personne dès qu'une mesure de protection est prononcée ?

Qui parlera un jour de toutes ces personnes âgées et malades que nous ramassons littéralement dans leur crasse et leurs problèmes quotidiens, abandonnées de tous, incapables de payer la moindre facture aussi minime soit-elle, spoliées parfois par leur famille, souvent par toutes sortes de démarcheurs peu scrupuleux (et je ne parle pas des organismes de crédit à la consommation qui relèvent à mon sens de la plus grande escroquerie du siècle) ? 

Qui parlera un jour de tous ceux qui nous "sautent" dessus dès qu'une mesure de protection est prononcée, afin que leurs factures soient enfin payées (ne citons que les impôts ou les Ehpad) ? 

Qui parlera un jour de la société bien-pensante qui ne veut pas voir la grand-mère démente errer dans la rue ou sonner chez les voisins à toute heure du jour et de la nuit et qui nous somme de la mettre en institution pour avoir la paix, quitte à écrire au Tribunal pour dénoncer notre immobilisme alors que les maisons de retraite et les hôpitaux nous ferment la porte au nez ?

Qui parlera un jour des cas psychiatriques abandonnés par le système (nous ne sommes pas encore aux USA mais presque...) et qu'on nous met entre les mains sans aucun scrupule ni question sur notre propre sécurité alors que la police ne se déplace quasiment plus quand on l'appelle ?

Qui parlera un jour de ces jeunes handicapés délaissés par leur famille que nous accompagnons dans leur quotidien ? 

Qui parlera un jour de la façon dont nous, mandataires, sommes trainés dans la boue par tout un système qui s'ennuie et qui ne s'intéresse qu'au buzz en effet ?

 Qui parlera un jour des familles qui refusent de s'occuper de leurs parents encombrants et grabataires mais qui écrivent au juge pour préserver leur propre héritage ou tout simplement pour se donner bonne conscience devant l'Eternel ? 

 Qui parlera un jour de la nature humaine dans son fondement et son histoire familiale ou générale avant de présenter un sujet sur la tutelle ?

 Qui parlera un jour de toutes ces mesures de protection qui fonctionnent et ne posent aucun souci (donc pas de buzz) ?

 J'aurais tant aimé qu'un reportage soit fait un jour sur notre vrai travail et sur tout ce qui fonctionne, mais ceci n'intéresse personne. J'ai 55 situations actives de mon côté. Toutes sortes de personnes et de situations, riches et pauvres, jeunes et vieux. Et toutes roulent, chacune à leur vitesse. Même si les dossiers tournent (décès, départs...) et que je suis obligée de refuser de nouveaux dossiers tant il y en a en attente dans les tribunaux."

 

Courte séquence avec une mandataire judiciaire auprès d'une personne protégée : présentation positive de son action alors que France 2 a titré "Enquête : les abus et les arnaques des tutelles", pour bien mettre en évidence, par ailleurs, deux cas considérés comme des abus [capture d'écran] Courte séquence avec une mandataire judiciaire auprès d'une personne protégée : présentation positive de son action alors que France 2 a titré "Enquête : les abus et les arnaques des tutelles", pour bien mettre en évidence, par ailleurs, deux cas considérés comme des abus [capture d'écran]

Notre action auprès des plus vulnérables est systématiquement caricaturée

VD, chef de service, responsable de mandataires judiciaires dans un service de tutelles, m'écrit pour me remercier, rassuré qu'il puisse y avoir dans des médias des "propos objectifs" sur cette "merveilleuse profession", qu'il décrit ainsi :

 "Elle est complexe, stressante, prenante mais passionnante. Nous sommes dans une même journée, éducateur, gestionnaire de patrimoine, assistante sociale, parfois taxi, conseiller fiscal, psychologue, addictologue, médiateur familial…de quoi remplir de belles et longues journées.

L’intérêt que j’ai pour ce métier ne m’amènera jamais à me plaindre des spécificités qui le caractérisent. Mes plaintes s’orientent effectivement sur l’image que les médias retranscrivent de manière biaisée. Qu’il est difficile de s’adonner à une tâche avec autant de conviction, en s’interrogeant sans cesse sur la bientraitance de nos actes et sur le positionnement éthique à adopter quand systématiquement nous sommes caricaturés comme des voleurs, paresseux et injoignables qui profitent de la vulnérabilité des individus.

Nous accompagnons des schizophrènes pyromanes, des sortants de prison bipolaires, des petites mamies adorables qui errent dans les rues du village totalement nues et en pleine hiver, tout cela avec la même volonté de protéger une personne atteinte d’une altération des facultés mentales et ou physiques. 

Pourquoi ne filment-ils pas ce Monsieur pour lequel nous avons été nommés dans le cadre d’une mesure de tutelle et qui était hébergé en EHPAD ? Un an plus tard, la mesure de protection est allégée en curatelle renforcée. Dans le même temps, ce Monsieur déménage pour intégrer un foyer logement. Deux pas essentiels vers un retour à l’autonomie. Après deux années passées dans ce nouvel établissement, la tentative d’un appartement autonome est lancée. Suite à la réussite de cette expérience, la mesure de curatelle renforcée est une fois encore allégée en curatelle simple. Puis la main levée de la mesure est prononcée, à la plus grande satisfaction non seulement de Monsieur mais également de la nôtre. C’est en effet l’objectif ultime, celui qui nous gonfle d’énergie pour continuer ce métier…obtenir pour une personne vulnérable la main levée de sa mesure de protection pour le motif qu’elle a suffisamment gagné en autonomie pour se débrouiller seule.

 J’interviens régulièrement dans des colloques et des formations. L’une de mes phrases fétiches reste celle-ci : Lorsque vous vous sentirez usés par le métier, l’impression de ne plus servir à rien, en rage parce que telle personne refuse de collaborer avec vous, en colère de voir les média étaler de manière irrespectueuse votre profession, épuisés de voir une situation se dégrader alors que vous avez déployé une énergie considérable pour la faire évoluer positivement, dites-vous que vous pouvez être fiers, dites-vous que vous pourrez être fiers lorsque vos petits-enfants s’installeront sur vos genoux pour vous demander ce que vous faisiez comme métier…vous pourrez alors leur dire que vous avez permis à ces centaines de personnes atteintes d’un handicap de vivre dignement, d’avoir trois repas par jours, un toit et du chauffage l’hiver.

 Deux fois l'an, nous réalisons des enquêtes de satisfaction auprès des personnes protégées. A la dernière en 2016, à la question : « Etes-vous satisfait de l’accompagnement qui vous est proposé ? », 95% des personnes interrogées sont satisfaites ou très satisfaites. Voilà qui me rassure… mais voilà qui m’indigne de voir des journalistes exposer leur réalité en se basant sur ces 5%... Que j’aurais aimé voir une caméra filmer cette dame qui est venue au service le mois dernier suite à la main levée de sa mesure de protection. Elle pleurait toutes les larmes de son corps : plutôt télévisuel jusque-là ! Les larmes de cette dame, selon ses dires, étaient autant synonymes de joie de réussir à retrouver son autonomie que de tristesse de ne plus être accompagné par notre service.

 Pour conclure, je réitère mon merci et ne peut clore ce message sans parler de la question budgétaire. J’entends la nécessité de contrainte budgétaire sur le plan national mais pendant combien de temps arriverons-nous à exercer notre métier avec passion quand nos budgets de fonctionnement diminuent alors que le nombre de personnes accompagnées ne cesse de croitre au-delà même notre autorisation préfectorale de fonctionnement ?"

 

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G. Leverland, "Pootje baden" (faire trempette), 1996, à Katwijk, Pays-Bas [Photo YF]

 

Documentaire à charge, bourré d'amalgames

Quant à Stéphane Puyuelo, il m'envoie ce courrier :

 "Quel plaisir de lire, enfin, un article, votre article du 4 mai 2018, Mises sous tutelle : des médias qui font le buzz, rédigé de façon éclairée, avertie et argumentée.

Je suis mandataire judiciaire à la protection des majeurs depuis presque 15 ans, président de la Fédération des Mandataires Judiciaires de Midi-Pyrénées (FMJIMPy) et vice-président de la Fédération Nationale des Mandataires Judiciaires Indépendants. Notre fédération et notre profession toute entière œuvre quotidiennement pour plus de professionnalisme dans l’intérêt exclusif des personnes les plus vulnérables de notre société.

Nous constatons une fois de plus que le documentaire (France 5, Sous tutelle du 25 avril), est totalement à charge, partiel, bourré d’amalgames et qu’il se garde bien de traiter les vrais problèmes, de montrer la complexité des situations et le dévouement des professionnels de terrain (j’irai presque à dire le sacerdoce au regard de la complexité de cette profession, l’investissement personnel, la responsabilité et la faible rémunération…), le nombre de vies sauvées, les situations de détresse extrême réparées et, tout au contraire du reportage, les droits recouvrés et la dignité préservée.

Au nom de notre profession, je tiens tout simplement à vous remercier pour votre chronique."

 . FMJIMPy : http://www.fnmji.fr/

 

[Photo Ray-mond] [Photo Ray-mond]

 

Billet n° 401

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   [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans le billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, les 200 premiers articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200. Le billet n°300 explique l'esprit qui anime la tenue de ce blog, les commentaires qu'il suscite et les règles que je me suis fixées. Enfin, le billet n°400, correspondant aux 10 ans de Mediapart et de mon abonnement, fait le point sur ma démarche d'écriture, en tant que chroniqueur social indépendant, c'est-à-dire en me fondant sur une expérience, des connaissances, des recherches et en prenant position.]

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