Liberté, inégalités, fraternité

Un rapport international portant sur 70 pays fait le point pour la première fois avec autant de précisions sur les revenus et les patrimoines. La question des inégalités est majeure, parce qu'elles consacrent l'égoïsme d'une partie très aisée de la population, et parce qu'elles portent atteinte au développement d'un pays par un effet qui est l'exact contraire du "ruissellement".

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Ce rapport consiste à fournir des données pour alimenter le discussion publique. Il pronostique que si l'aggravation constatée des inégalités n'est pas combattue efficacement, cela pourrait "conduire à toutes sortes de catastrophes politiques, économiques et sociales". Les auteurs ne prétendent pas pouvoir dire ce qui est acceptable en matière d'inégalités et ce qui ne l'est pas, mais ils essayent de favoriser la compréhension des enjeux en reliant les phénomènes macro-économiques (l'accumulation du capital par exemple) et la micro-économie (les revenus). Tout en indiquant que les sources, dans certains pays, sont parcellaires.

Ce qui est certain c'est que les inégalités ont augmenté partout dans le monde (moins en Europe cependant, qu'au Moyen-Orient). Et qu'elles se sont renforcées par un transfert constant du patrimoine public vers la sphère privée et de ce fait un renforcement du capital privé. Le rapport se conclut par des propositions : changement de politique fiscale (impôt progressif) pour lutter contre la croissance des inégalités de revenus et de patrimoines au sommet de la hiérarchie ; création d’un registre mondial des titres financiers permettant d’identifier les détenteurs ce qui porterait un coup sévère à l’évasion fiscale, au blanchiment d’argent et à la montée des inégalités ; améliorer l’égalité d’accès à l’éducation et à des emplois bien rémunérés est essentiel pour remédier à la stagnation ou à la faible croissance des revenus de la moitié la plus pauvre de la population ; pour remédier aux inégalités de revenus et de patrimoines actuelles et prévenir leur aggravation, les États doivent investir dans l’avenir : éducation, santé, protection de l'environnement.

Une synthèse a été publiée, d'une lecture facile et rapide : ici

Thomas Piketty et Lucas Chancel, qui ont participé à cette étude, interrogés dans Le Monde  du 15 décembre précisent que leurs données sont plus fiables que les enquêtes déclaratives des organisations internationales comme le FMI ou l'ONU, qui sous-estiment les revenus des plus aisés. "Ainsi, disent-ils, elles laissent croire que les plus riches ne gagnent pas plus de trois fois le salaire moyen. ce n'est pas crédible". Et de constater que ces organisations ce sont intéressées aux pauvres, pas aux riches. Ils dénoncent l'explosion des revenus des plus aisés et le fait que les pays qui ont la plus forte croissance des inégalités ne sont pas ceux qui progressent en matière d'innovation.

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Si l'Europe est la région la moins inégalitaire, il n'empêche qu'elle a eu le tort de ne pas assurer la "solidarité fiscale". Cette concurrence est une erreur, Trump va dans ce sens avec une baisse de l'impôt sur les sociétés : "ce genre de politique mine le consentement à l'impôt et crée un ressentiment dans les classes populaires et moyennes". Si on ne connaît pas le "niveau optimal d'égalité", les inégalités ne garantissent pas la croissance, au contraire.

. Le Monde du 15 décembre a consacré un supplément Éco&Entreprise à ce rapport.

. Dans le même numéro, le quotidien du soir publie un 4-pages sur "l'inextinguible faim de la planète", avec des textes sur la sécheresse au Somaliland, la pénurie comme arme de guerre au Yémen, les enfants premières victimes de la malnutrition (selon l'ONU, 1/4 des moins de 5 ans souffrent d'un retard de croissance). Enfin, un reportage montre la situation à Marseille : description de toute une population (retraités, salariés et étudiants précaires) qui survit grâce aux associations caritatives. Alors même que sur notre territoire, la responsabilité des pouvoirs publics est totale (un Président de la République ne devrait pas lancer la campagne des Restos du Cœur, me semble-t-il), des militants marseillais du Comité catholique contre la faim accusent le pouvoir politique de ne pas se soucier de la situation : "Pour lui, les pauvres n'ont pas leur place ici". Le président d'une antenne locale d'Emmaüs dénonce l'indifférence des autorités. Depuis septembre, le camion Emmaüs servant le petit-déjeuner s'installe dans les rues sans autorisation.

 

Le rejet des pauvres
Jeudi 14 décembre, l'émission Grand bien vous fasse d'Ali Rebeihi, sur France Inter, traitait de la pauvrophobie. Parmi les invités, le sociologue Serge Paugam, qui a beaucoup écrit sur la pauvreté (co-auteur de Ce que les riches pensent des pauvres, récemment paru) et Michel Pouzol, qui fut Rmiste avant de devenir député, et qui a réalisé avec Sarah Carpentier un film pour Planète+ : "Pourquoi nous détestent-ils, nous les pauvres ?".

[Ph. Getty Thanasis Zovoilis] [Ph. Getty Thanasis Zovoilis]
Je dois l'avouer : j'ai bu du petit lait. Cela fait plusieurs années que je traite du sujet sur mon blog de Mediapart (contre le discours haineux de ceux qui stigmatisent les assistés). Et là tout était dit à ce sujet. En effet, comment comprendre que des hommes politiques (Wauquiez en tête mais il n'est pas le seul) ont pu exprimer un tel mépris envers les victimes d'une économie libérale qui ne fournit pas du travail pour tous et d'un État qui ne respecte pas sa Constitution (des "moyens convenables d'existence" doivent être assurés à ceux n'ont pas de travail) ? Cyniques, ils ont surfé sur la peur du déclassement des à-peine-moins-pauvres et sur la bonne conscience : si les assistés sont des mauvais, ceux qui s'en sortent ne peuvent être tenus pour responsables. Tout ce qui va à l'encontre de l'extrême-droite (FN) et de la droite extrême (Valeurs actuelles) qui font leur beurre sur le rejet des "assistés" est réconfortant : d'où l'intérêt de cette émission.
. mon premier texte sur le sujet est paru dans Le Monde, en juin 2011, justement après la déclaration de Wauquiez contre l'assistanat, "cancer de la société". Provocateur, je l'avais titré : Vive l'assistanat !

"Le drame de la pauvreté des enfants"

C'est sous ce titre que Denis Clerc a publié une chronique dans la revue Alternatives économiques, dont-il est fondateur. Il note que les critiques sur l'"assistanat" relèvent de "l'idée que, si les pauvres sont pauvres, c'est un peu - voire beaucoup - de leur faute". Si c'est le cas, dit-il, on ne peut en faire grief aux enfants, or la pauvreté se transmet en héritage (il a alors cette formule que je considère comme un peu malheureuse, malgré toute l'estime que j'ai pour lui : "un peu comme pour l'alcoolisme, lorsque les parents sont pauvres, les enfants trinquent").  Et de donner plusieurs exemples comme l'échec scolaire, le chômage. Il considère comme un progrès la réduction du nombre d'enfants par classe dans les écoles en ZEP et la nomination d'un délégué interministériel pour veiller à la stratégie de lutte contre la pauvreté des enfants et des jeunes. Après avoir cité Durkheim (pour que les hommes se garantissent mutuellement des droits, il faut qu'"ils tiennent les uns aux autres et à une même société dont ils fassent  partie", dans De la division du travail social), Denis Clerc pense que "le peu d'intérêt porté jusqu’ici aux enfants pauvres s’explique sans doute parce qu’une partie de notre société ne tient pas aux pauvres, perçus comme des profiteurs et des fainéants".

Nicolas Duvoux et les inégalités sociales

Nicolas Duvoux Nicolas Duvoux
Nicolas Duvoux, spécialiste du sujet, publie dans la collection Que sais-je ? (PUF) un petit livre Les inégalités sociales. Il est interrogé ici sur le site du groupe Xerfi. Il rappelle que "les inégalités sont multidimensionnelles et cumulatives". L’une des plus graves est celle portant sur la santé. Le libéralisme a transformé en "assistés" ceux qui échappent au progrès de la société. La question des inégalités n’est pas nouvelle : ce qui est nouveau c’est que les citoyens sont désormais isolés, sont une somme d’individus, alors que pendant les Trente glorieuses ils avaient un sentiment d’appartenance à une classe sociale.

. Vidéo : ici

 

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Campagne de la Fondation Abbé-Pierre contre le mobilier urbain anti-SDF :

Opération #SoyonsHumains © Fondation Abbé Pierre

 

Chasse à l'homme

C'était à prévoir : le Président Macron annonçait en juillet à Orléans que "la première bataille" consiste à "loger tout le monde dignement. Je veux partout des hébergements d'urgence. Je ne veux plus de femmes et d'hommes dans les rues". J'annonçais dans un article de mon blog sur l'hébergement d'urgence à Toulouse, en novembre (ici), qu'il y avait un revers à la médaille de cette bonne nouvelle. J'écrivais : "il n'y a pas d'"inconditionnalité" de l'accueil, c'est-à-dire que les déboutés du droit d'asile sont reconduits à la frontière, sans droit à être mis à l'abri, et ceux qui sont hébergés seront mis à la rue à la fin de la période hivernale. Autres batailles en perspective." Voilà que l'ancien "socialiste" Gérard Collomb sort une circulaire autorisant la police à pénétrer dans les centres d'hébergement pour vérifier la situation administrative des personnes hébergées. Des associations refusent cette chasse à l'homme.

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Sur Mediapart :

- un article de Martine Orange : Au cœur des inégalités, la fin des politiques publiques, avec présentation du rapport sur les inégalités mondiales. 

- deux articles de Carine Fouteau :

. Migrants: associations et «citoyens solidaires» font bloc

. Le gouvernement veut exclure les sans-papiers des hébergements d’urgence (est incluse l'intégralité de la circulaire du ministère de l'Intérieur).

 - un article de F.U. : L’ONU examine l’extrême pauvreté aux États-Unis . Dans ce texte documenté, il est indiqué que 41 millions d'Americains sont sous le seuil de pauvreté et, parmi eux, 9 millions n'ont aucune ressource (dans le pays qui se veut gendarme du monde et donneur de leçons de morale). Des descriptions sont effrayantes sur l'état de la misère aux USA. Un envoyé de l'ONU est venu enquêter sur place : lien avec le texte intégral en anglais. 

  

Billet n° 363

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