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Billet de blog 16 juin 2019

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Victor Hugo et les caves de Lille

Rappel de son célèbre texte de 1851 sur les conditions de vie misérables des familles ouvrières du textile du Nord. Discours qui ne fut pas prononcé à l’Assemblée, car, selon François Ruffin, il avait compris que les descriptions qu’il faisait, cette « effraction du réel », jusqu’à évoquer les latrines, n’auraient pas été supportées par Messieurs les Députés.

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Statue de Victor Hugo place Granvelle à Besançon [Ph. YF]

Récemment, je visitais la Maison Victor Hugo à Besançon (où il est né le 2 février 1802). Ce petit musée valorise moins le très grand écrivain et l’immense poète que l’homme politique luttant pour la liberté, la liberté d’expression, son combat pour les peuples, pour les droits des femmes (« une moitié de l’espèce humaine est hors de l’égalité, il faut l’y faire rentrer, […] donner pour contrepoids au droit de l’homme le droit de la femme »), pour les droits de l’enfant (premier à les évoquer à l’Assemblée), contre la misère, contre la peine de mort, contre l’ignorance. Dans la seule lettre adressée aux Bisontins, en 1880, il écrit : « l’homme n’est le maître ni de sa vie, ni de sa mort. Il ne peut qu’offrir à ses concitoyens ses efforts pour diminuer la souffrance humaine ».

Gavroche, Musée Victor Hugo [Ph. YF]

Un panneau rappelle que le 10 février 1851, en tant que député, Hugo se rend à Lille avec l’économiste Adolphe Blanqui, qui avait publié en 1848 une enquête sur les classes ouvrières. Hugo prépare un discours qui fait une description époustouflantes des conditions de vie des ouvriers du textile, entassés dans des caves insalubres (« ce morne enfer »). J’ai souvent lu ce texte, glaçant. Extrait : « le travail sans relâche, le travail acharné, pas assez d'heures de sommeil, le travail de l'homme, le travail de la femme, le travail de l'âge mûr, le travail de la vieillesse, le travail de l'enfance, le travail de l'infirme, et souvent pas de pain, et souvent pas de feu, et cette femme aveugle, entre ses deux enfants dont l'un est mort et l'autre va mourir, et ce filetier phtisique agonisant, et cette mère épileptique qui a trois enfants et qui gagne trois sous par jour ! Figurez-vous tout cela, et si vous vous récriez, et si vous doutez, et si vous niez... Ah ! vous niez ! Eh bien, dérangez-vous quelques heures, venez avec nous, incrédules ! et nous vous ferons voir de vos yeux, toucher de vos mains les plaies, les plaies saignantes de ce Christ qu'on appelle le peuple ! ».

 Les chiottes d’Hugo

Jean Valjean, Musée VH [Ph. YF]

Ce constat terrible qu’il fait résume en lui-même, en quatre pages, ce que des historiens ont démontré depuis : durant la Révolution industrielle, le capitalisme, pour assoir sa puissance, n’a pas craint de faire reculer la civilisation (1). Hugo précisait : «  Figurez-vous ces cours qu'ils appellent des ʺcourettesʺ, resserrées entre de hautes masures, sombres, humides, glaciales, méphitiques, pleines de miasmes stagnants, encombrées d'immondices, les fosses d'aisance à côté des puits ! Hé mon Dieu ! ce n'est pas le moment de chercher des délicatesses de langage ! Figurez-vous ces maisons, ces masures habitées du haut en bas, jusque sous terre, les eaux croupissantes filtrant à travers les pavés dans ces tanières où il y a des créatures humaines.»

Cosette, Musée VH [Ph. YF]

Ce texte s’adressait aux députés, mais il n’a jamais été prononcé ! François Ruffin, député France Insoumise, invité ce dimanche matin de la belle émission d’Eva Bester (Remède à la mélancolie) sur France Inter, s’expliquait sur un de ses articles paru l’an dernier dans son journal Fakir, intitulé Les chiottes d’Hugo. Il dit que c’est « l’effraction du réel , dans sa crudité » qui choque, encore aujourd’hui à l’Assemblée Nationale. « Hugo parle des toilettes, il parle de la merde », et une des raisons qui font que ce discours n’a pas été prononcé, outre peut-être des raisons politiques, c’est parce qu’Hugo « sentait combien cette effraction massive du réel allait heurter l’auditoire ».

"Victor Hugo est né au 138, grande rue, moi plus modestement au 23" (Tristan Bernard) [Photo YF]

. Les Caves de Lille (texte intégral).  

. François Ruffin dans Remède à la mélancolie : http://bit.ly/31ybPm2 [à 40 mn]

. article de François Ruffin dans Fakir [février-mars 2018] : Les chiottes d’Hugo.

Musée Victor Hugo [Ph. YF]

_____

(1) Dans 150 ans de luttes ouvrières dans le bassin stéphanois, Pierre Héritier, Roger Bonnevialle, Christian Saint-Sernin et mon professeur de sociologie et ami Jacques Ion ont écrit : « A l’usine ou à la mine, la barbarie atteint son paroxysme : dans aucune civilisation antérieure, on n’avait fait travailler ainsi les femmes et les enfants (5 ans) à des travaux de force qui déforment leur constitution non seulement mentale mais même physique». On sait qu’après la rapport Villermé qui listait ces excès, la loi du 22 mars 1841, première loi sociale, réglementa le travail des enfants : les dirigeants les plus éclairés du capitalisme s’inquiétaient de la déformation physique de ces enfants qui, une fois devenus adultes, n’étaient plus bons ni pour l’usine ni pour l’armée.

Billet n° 475

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   [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans le billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, les 200 premiers articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200. Le billet n°300 explique l'esprit qui anime la tenue de ce blog, les commentaires qu'il suscite et les règles que je me suis fixées. Enfin, le billet n°400, correspondant aux 10 ans de Mediapart et de mon abonnement, fait le point sur ma démarche d'écriture, en tant que chroniqueur social indépendant, c'est-à-dire en me fondant sur une expérience, des connaissances et en prenant position.]

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