Retraites: Jean-Paul Delevoye tiendra-t-il la distance ?

Le haut-commissaire à la réforme des retraites essaye d'être consensuel, comme il l'a été quand il occupait les fonctions de médiateur de la République. Compte tenu des enjeux, il est peu probable qu'il puisse ménager la chèvre et le chou et se contenter parfois d'être confus. Lors des négociations, le «en même temps» ne fonctionnera pas : je doute que le haut-commissaire tienne la distance.

Jean-Paul Delevoye le 11 octobre [France Inter] Jean-Paul Delevoye le 11 octobre [France Inter]
Jean-Paul Delevoye, haut-commissaire à la réforme des retraites, était sur France Inter le 11 octobre au matin. Il a essayé d'utiliser des mots adaptés (comme "collectif", "solidarité", "répartition") pour contourner l'accusation d'une réforme néo-libérale. Il reconnaît que le système est proche de l'équilibre et que ses amis européens lui demandent pourquoi donc changer un dispositif qui est "le meilleur d'Europe". Bin, parce qu'il faut qu'il soit "adapté au XXIème siècle", pardi. Selon lui, les citoyens comprennent que "le système actuel n'est pas adapté, fragile, injuste, inégal". 42 systèmes de retraites c'est trop. Il n'a pas expliqué ce qu'est vraiment cette affaire de "points". Il s'est emberlificoté, avec des interlocuteurs qui ont posé des questions parfois pertinentes mais se contentaient de la réponse, peut-être pour le ménager, à moins que ce soit parce qu'ils ne maîtrisent pas vraiment le dossier.

Pour que les enseignants n'y perdent pas, p'tête qu'il faudrait revaloriser leurs salaires, nous a-t-il dit, manifestement sans mandat du pouvoir là-dessus. Pour les fonctionnaires, il a lancé la petite pique habituelle, mais discrètement, selon laquelle leurs retraites seraient payées par l'ensemble des Français (comme s'ils ne cotisaient pas, comme tout le monde). Il a admis que ceux qui n'ont pas de primes (justement les plus bas salaires) y perdront. On avait droit à des propos imprécis : "on verra", "probablement", "faudra réfléchir", une sorte de méthode pour noyer le poisson. Interrogé sur le niveau plancher des pensions (la CGT dit 1200 €), il répond par une phrase incompréhensible : "le minimum de pension c'est 600 €, on peut monter à 1200 si on cumule 600 et 1200" (texto). Ni Demorand ni Salamé ne lui demandent d'être plus précis. Il glisse rapidement (sans être invité à préciser) que cela se fera de toutes façons dans un budget contraint. Il a surtout avoué ce que jusqu'alors aucun responsable n'a osé dire, même si c'est implicite : il ne faut pas que le montant des pensions soit trop élevé pour ne pas "désinciter le travail et favoriser le travail au noir" (sic). Le salarié qui a travaillé toute sa vie au Smic, "s'il a un salaire à peine supérieur à son niveau de pension, il n'a aucun intérêt à travailler". Il semble bien que l'objectif soit donc de faire travailler au-delà de 62 ans : son explication sur le sujet était d'ailleurs particulièrement alambiqué, c'est 62 mais tout le monde aura intérêt de travailler plus, et manifestement le système de points fait voler en éclats l'âge de départ. Le principe, c'est : chacun se débrouille, mais dans la novlangue, le maître-mot c'est "arbitrage" : "vous faites vos propres arbitrages" !

Jean-Paul Delevoye a déjà travaillé sur le dossier des retraites, avec François Fillon en 2003, alors qu'il était son ministre de la Fonction Publique, de la Réforme de l'État et de l'Aménagement du territoire (loi qui a aligné secteur public et secteur privé sur la même durée de cotisation soit 40 ans), avec pension plancher à 85 % du Smic, des possibilités de rachat de trimestres et des systèmes de décotes et de surcotes pour inciter les salariés à travailler au-delà de l'âge légal de départ en retraite (y compris avec des possibilités de cumuls de pensions très avantageux,  qui ont été, sous Hollande, supprimés).

Puis il a été médiateur de la République (de 2004 à 2011) puis Président du Conseil Économique, Social et Environnemental (le CESE). En tant que médiateur il a publié en 2009 un rapport qui fit, en son temps, grand bruit. Dans l'introduction, il écrivait que "notre société est fracturée" : il notait que les citoyens méconnaissent leurs droits et en face les fonctionnaires se considèrent "comme de simples pions dans un système qui les dépasse et leur impose sa force d'inertie". Il critiquait même la reforme d'EDF-GDF, ouverture à la concurrence qui s'est soldée par "un recul qualitatif de l'offre de services" et qui "a parfois été source de préjudices". La crise financière est passée par là aggravant la situation, "accroissant le contraste entre la richesse collective de la France et la situation des moins favorisés. Jamais le risque de basculer dans la précarité n’a semblé si grand à autant de nos concitoyens". Il notait que les politiques de solidarité n'étaient pas efficaces. Ménageant comme à son habitude la chèvre et le chou, il trouvait normal que l'État se préoccupe de lutter contre les fraudes (sociales) tout en déplorant que cela ait conduit "à un durcissement du régime de la preuve, qui pénalise aujourd'hui les honnêtes gens […] en les plaçant en position de présumés coupables". Il voulait militer en tant que médiateur pour "un juste équilibre entre défiance et confiance"… "car il n'est pas possible de vivre dans un système où l'administré fait figure d'éternel suspect". Il dénonçait la culture de la performance qui ne permet plus l'écoute de l'usager, la prise en compte de la dimension psychologique, alors même que le citoyen demande à être considéré comme une personne. En somme, il réclamait plus d'humanité, plus de solidarité, et "la reconstruction du "vivre ensemble", ce qui ne pourra  se faire sans offrir à chacun une place au sein du collectif, indépendamment de sa valeur sur le marché du travail, une place où son utilité d’être social soit affirmée et sa dignité d’être humain respectée." Il s'exprimait en cherchant un consensus, mais à l'époque il avait donné l'impression d'avoir su, en ce début de mandat de Nicolas Sarkozy, repérer cette ambiance délétère qui régnait, et qui finalement n'a pas cessé. Evidemment, ces belles paroles ont vite été oubliées.

 Plus tard, et donc plus récemment, intervenant dans des débats publics, il cherchait toujours le consensus, balançant d'un bord à l'autre, disant son souhait de trouver des solutions équilibrées. Allant jusqu'à s'alpaguer avec Agnès Verdier-Molinié quand cette ultra-libérale de choc poussait ses fers un peu trop loin (ce fut le cas à C dans l'air le 27 novembre 2014 quand elle sortait, à propos des collectivités locales, des chiffres farfelus que Delevoye lui contestait). De même qu'il ne l'approuvait pas quand elle réclamait une imposition des revenus sociaux. Il se faisait traiter d'"élu qui ne veut pas perdre son siège", par Yves Calvi (6 mai 2014) lorsqu'était abordée la réforme des départements. Ce jour-là, il se coltinait encore Verdier-Molinié à qui il demandait de ne pas être "schématique", de ne pas tomber dans "la caricature", après qu'elle ait livré sa litanie habituelle commençant pas "Arrêtons.."

 Il croit semble-t-il au "en même temps", il s'agit peut-être d'un homme de bonne volonté, pas un tueur, qui court le risque à de telles fonctions d'être vite dépassé. C'est ce que je ressens quand je l'entends parler des retraites, le souci qu'il a de faire consensus et de réussir sa mission le conduit à être quelque peu confus, à botter en touche (il n'est évidemment pas le seul) : je ne crois pas que c'est ainsi qu'une négociation qui s'annonce dure pourra être menée. C'est ce qui me conduit à penser qu'il ne tiendra pas la distance.

 . interview sur France Inter : ici.

. voir mon billet précédent : Retraites : équilibre financier jusqu'en 2070 !

 

La ministre trompe ou se trompe

Muriel Pénicaud le 14 octobre [site France Inter] Muriel Pénicaud le 14 octobre [site France Inter]
Muriel Pénicaud, ministre du Travail, invitée par France Inter à midi le 14 octobre, s’exprimant avec ce débit rapide habituel lui permettant peut-être de démontrer qu’elle est dans le coup, a vanté l’action du gouvernement pour lutter contre la pauvreté, affirmant : « on a augmenté l’AAH [c’est vrai], on a augmenté le minimum vieillesse [c’est vrai], on a augmenté le RSA » C'est faux ! Le RSA n’a pas été augmenté. Comment une ministre peut-elle soit commettre une telle erreur, soit proférer un tel mensonge. Elle a tenu à préciser aux journalistes qu’augmenter l’AAH de 35€ par mois c’est beaucoup pour les petites gens, sans se préoccuper de ce que peuvent éprouver 2 millions de foyers dans la précarité quand ils l’entendent annoncer, à tort, que leur minimum vital va augmenter. S’ils l’écoutent.

« Vrais salaires »

Le Président MRSL (Mouvement Radical Social Libéral) du Département des Hautes-Pyrénées met en place un dispositif (Ha-Py Actifs) qui ne consiste plus à verser une allocation au demandeur d'emploi mais à l'employeur. Ainsi d'envisager des emplois pérennes, plutôt qu'une allocation d'assistance. Très bien, mais ce que je note tout d’abord c’est qu’une étude menée par le service insertion du Conseil Départemental montre que sur les 245 bénéficiaires du RSA ayant terminé un contrat aidé entre 2012 et 2014, 90 % ne sont pas revenus au RSA à la fin de l'année 2017. Ce qui condamne sans détour la mesure du gouvernement qui a consisté à supprimer la plupart des contrats aidés. Ensuite, financer de vrais emplois plutôt que des revenus d’assistance, permettant ainsi à une personne sans emploi de bénéficier d’une vraie insertion, c’est préférable : c’est même une évidence, presqu’une lapalissade. Reste à savoir comment cette mesure se mettra en œuvre, si les employeurs joueront le jeu, car des dispositifs publics comparables ont déjà existé. Wait and see.

. article de La Dépêche : ici.

Rapport sur la Pauvreté en France

rapport-pauvrete-observatoire
L'Observatoire des inégalités a rendu public le 11 octobre un "premier" rapport sur la pauvreté, un état des lieux qui s'appuie sur une étude effectuée par le bureau d'études Compas pour Emmaüs France en 2016. Le rapport a été élaboré sous la responsabilité de Louis Maurin, directeur de l'Observatoire, avec ses textes, ainsi que ceux de Noam Léandri, président de l'Observatoire, d'Anne Bruner, de Xavier Saint-Martin, Bernard Schlemmer, Nina Schmidt et Valérie Schneider.

Les auteurs veulent produire un document de référence sur le sujet, "afin d'interpeller l'opinion publique la plus large". Sur le nombre de pauvres, fidèle à sa position, l'Observatoire ne souhaite pas que l'on dramatise à l'excès "car l'exagération est souvent contreproductive et se retourne contre ses auteurs au détriment de la solidarité envers les personnes précaires".

Je compte présenter ici ce rapport ultérieurement. En attendant, je fournis le lien : Rapport sur la pauvreté en France 2018 (100 pages).

 

 Billet n° 424

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

Lien avec ma page Facebook

Tweeter : @YvesFaucoup

   [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans le billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, les 200 premiers articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200. Le billet n°300 explique l'esprit qui anime la tenue de ce blog, les commentaires qu'il suscite et les règles que je me suis fixées. Enfin, le billet n°400, correspondant aux 10 ans de Mediapart et de mon abonnement, fait le point sur ma démarche d'écriture, en tant que chroniqueur social indépendant, c'est-à-dire en me fondant sur une expérience, des connaissances et en prenant position.]

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.