Quand l’échantillon devient vérité générale

Une députée LREM, pour minimiser les conséquences du recul de l’âge de la retraite, invoque sa mère qui a travaillé jusqu’à 78 ans ! Un éditorialiste dit que chacun connait un chômeur qui « optimise » son chômage tandis qu’Edouard Philippe la ramène sur « le travail qui doit être mieux payé que le non-travail ». Et autres chroniques.

Dans un billet ancien, j’avais cloué au pilori Jean-Louis Borloo qui avait déclaré sur France Inter que le secteur de l’aide à la personne était frappé rien moins que d’un « tsunami », avouant avoir découvert le problème la veille, en croisant trois personnes, dont sa maquilleuse. Il commentait « si mon échantillon d’hier est représentatif c’est très grave ». Il avait l’honnêteté de donner ses "sources" mais combien d’affirmations péremptoires qui ne sont qu’escroquerie et propagande en ne se fondant que sur un échantillon dérisoire ? 

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Sur LCP le 14 juin (N’ayons Pas Peur des Mots), Olivia Grégoire, députée LREM de Paris, causait de divers sujets : d’abord, sur la PMA, elle confie : « je n’ai pas trop d’avis, je suis une femme, je n’ai pas d’enfant » ! Puis sur le recul de l’âge de la retraite, elle s’invoque de sa propre mère pour dire qu’elle a travaillé jusqu’à 78 ans (dans le secteur de « l’aménagement des bureaux ») et s’en portait très bien. J’ai réécouté en replay pour être sûr qu’elle avait bien dit 78. Voilà comment on papote sur les questions politiques en 2019. Je ne récuse pas le témoignage personnel mais le fait qu’il puisse servir de référence. Hier soir, sur France 5 dans l’émission C dans l’air, Dominique Seux [Les Échos et économiste de service sur France Inter] lâchait : « chacun connaît dans son entourage des gens qui ‘optimisent’ leur chômage », pour ajouter, tout de même, qu’il ne faut pas en faire une généralité. Il prétendait cependant que le taux de ceux qui se complaisent au chômage était de 10 à 15 % s’appuyant sur des stats, controversées, de Pôle emploi.

Edouard Philippe procédait de la même façon, connaissant sans doute un voisin de palier chômeur qui glande, il a déclaré devant l’Assemblée Nationale pendant son discours de politique générale : « le travail doit mieux payer que le non-travail ». Démagogie à moindre frais, on s’attend presque à ce qu’il dise qu’il vaut mieux être riche et bien-portant que le contraire : applaudissements. Que le chômage puisse payer mieux que le travail est démenti par tous les observateurs sérieux. C’est donc assez honteux de la part d’un premier ministre, lié au parti de Nicolas Sarkozy qui est le premier à avoir surfer sur cette thématique indigne. M. Philippe persiste, sans doute parce que ses conseillers en communication lui ont dit que c’était bon pour sa popularité.

 Il osait même une petite ironie en prononçant le mot « contrepartie » à propos des employeurs qui se verront infliger un malus s’ils signent trop de contrats courts : « vous savez comme j’apprécie ce terme », faisant allusion à sa tirade en février dernier en faveur de « contreparties aux aides sociales ». Humour déplacé, galéjade insultante.

 

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On aura noté que, pour faire des économies de 2,7 milliards d’euros, le gouvernement sabre les indemnités chômage alors même que la moitié des chômeurs seulement sont indemnisés. L’Institut Montaigne, think tank libéral, avait justement évalué que l’indemnisation des démissionnaires, nouvelle mesure, devrait coûter... 2,7 milliards. Une mesure qui, ceci dit en passant, a pour effet d’augmenter le chômage. Sans parler des indemnités qui seront désormais versées à des indépendants cessant leur activité. Par ailleurs, en supprimant la taxe d’habitation (promesse électorale dont le fondement est fort discutable), le gouvernement restitue à tous les contribuables, y compris les plus fortunés, près de 20 milliards. Il fallait bien en soutirer 2,7 à ceux qui galèrent à cause des échecs d’une économie néolibérale dont ils ne sont en rien responsables.

Pas étonnant que Muriel Pénicaud, ministre du travail, présentant mardi la réforme, avec sa façon habituelle de débiter, a fait cet aveu involontaire (vite rectifié) : « C’est une réforme résolument tournée vers le travail, vers l’emploi, contre le chômage et pour la précarité ». Contre les précaires, en effet, contre les chômeurs. 

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Salauds de cadres
Le journal du soir de France 2, le 11 juin, a diffusé plusieurs sujets sur le chômage dont l’un précisément sur les cadres. Selon moi, il relève d’une pure propagande. Un patron d’une petite boîte qui fabrique des lampes LED doit embaucher chaque année 15 cadres. En général, prétend-il, 4 candidats qui correspondent aux besoins et ont vraiment envie de venir, refusent car ils veulent attendre la fin de leur allocation ASSEDIC soit 6 mois, un an, un an et demi. Il déclare que les allocations pour les cadres sont trop élevées et approuve la réforme de dégressivité qu’envisage le gouvernement. Deux cadres de l’entreprise approuvent aussi ce projet, l’un disant qu’il retrouverait facilement du travail et que donc la baisse de l’indemnisation ne l’inquiète pas ! Évidemment sur fond de montant d’indemnité affichée à 6615 €, alors même que quelques centaines de cadres seulement perçoivent un tel montant. Donc, même si je ne suis pas habitué à monter au créneau pour les classes moyennes supérieures, je trouve que ce reportage est puant, prétendant montrer une réalité alors qu’il y a tout lieu de craindre qu’il est bidonné, en tout cas qu’il est nullement représentatif. Honte à ces journalistes qui se prêtent complaisamment à ces petites manipulations. 

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[12 juin]

 Navigation à vue
La classe moyenne supérieure (qui a plutôt tendance à soutenir LREM) comptait sur une fin de taxe d’habitation en 2021, puis il a été question de 2022 (à la fin du quinquennat), et voilà-t-il pas qu’Edouard Philippe annonce hier dans son discours de politique générale que ce ne sera qu’en 2023. Et il le fait sur un ton triomphant comme si c’était une mesure nouvelle plus favorable. Bon moi, je ne suis pas concerné car j’ai déjà eu un début de réduction de TH, mais quand même tout cela n’est pas très rassurant : ça fait vraiment navigation à vue. 

. Voir Francetvinfo : ici.

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[13 juin]

 La dette des entreprises
Depuis des années, les « experts » (économistes néo-libéraux, éditorialistes complaisants) agitent la dette publique comme le danger des dangers, expliquant qu’il faut réduire la dépense publique (en particulier sociale, baisser les droits sociaux, bloquer le Smic trop élevé, dénoncer le « pognon de dingues » consacré aux aides sociales). On les sent frénétiquement accrochés au taux d’endettement de la France, qui frise les 100 % du PIB, comme déçus que ce chiffre fatidique ne soit toujours pas atteint, ce qui permettrait d’attiser les peurs et de faire accepter au petit peuple les restrictions drastiques qu’ils prônent. Christian Chavagneux, d’ Alternatives économiques, disait le 8 juin dans l’émission On n’arrête pas l’éco d’Alexandra Bensaïd sur France Inter, que ce taux, qui progresse lentement (car le PIB augmente aussi), n’est en rien inquiétant. Ce qui l’inquiète c’est l’endettement des entreprises, la dette privée : la Banque de France la minimise (en parlant de 80 % du PIB) ne tenant pas compte des prêts entre entreprises. Le taux d’endettement réel serait alors au moins de 130 %. Je vais vérifier : « Les Échos » ont publié en mars dernier un article où il était dit que l’endettement brut des entreprises françaises dépasse 4000 milliards d’euros, soit 175 % du PIB. Avec un risque important si les taux d’intérêt venaient à remonter. Je mets au défi quiconque de me prouver que Philippe Dessertine ou Jean-Marc Daniel, spécialiste de la finance et économiste, en aient parlé dans leurs nombreuses prestations sur les plateaux de télé et de radio où ils déroulent sans cesse, avec componction et délectation, la catastrophe qui menace notre pays à cause de dépenses publiques et sociales trop importantes. 

 [8 juin]

 Arnaque
Depuis longtemps, la fachosphère et l’extrême-droite (Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan) se repaissent d’une prétendue arnaque sur la carte Vitale de la part d’individus nés (forcément) à l’étranger. Un "expert" farfelu faisait des extrapolations pour prétendre que le détournement coûtait 14 milliards à la Sécu. Pour ma part, je suis monté plusieurs fois au créneau pour démonter cette fausse nouvelle. Un rapport sénatorial confirme qu’il ne s’agissait que d’une propagande éhontée. Je considère que ceux qui, délibérément, propagent de tels mensonges publics, qui font des dégâts dans le vivre ensemble de notre société, devraient bien davantage être poursuivis que pour leurs petites manœuvres minables avec les assistants parlementaires au Parlement européen. Ce sont de véritables dangers publics. 

. Voir article de L'Humanité : Les gros mensonges des pourfendeurs de la fraude sociale

[6 juin]

 Le Revenu Universel d’Activité : « d’inspiration moralisatrice »
L’assemblée plénière du Conseil Départemental du Gers, sous la présidence de Philippe Martin, ancien ministre, évoquait le 14 juin le Plan Pauvreté (l’État conventionne avec les Départements, allouant généreusement 203.441 € au Gers dont le budget social s’élève à… 135 millions). Le président de la commission des affaires sociales, Claude Bourdil, en abordant la question du Revenu Universel d’Activité (RUA), pour lequel la concertation a été lancée au niveau national le 3 juin, s'il a noté que ce RUA cherchait à réduire les non-recours, a regretté que cela ne concerne pas les jeunes de 18 à 25 ans, que c’est à budget constant (donc il y aura des perdants, dont on évalue le nombre à 3,5 millions de foyers !) et que sera exigée une contrepartie qui entraînera des radiations.

 A noter que le Gers avait travaillé avec 17 autres départements sur une expérimentation de revenu de base qui a été refusée par le pouvoir.

[page Facebook du CD32] [page Facebook du CD32]
Occasion pour Claude Bourdil de dénoncer « une inspiration franchement libérale et moralisatrice du projet gouvernemental ». Il ajoute que la conception du gouvernement est que « les personnes en difficultés le sont par choix, que leur situation relève de leur responsabilité individuelle et qu’ils profitent du système. Elle ne tient absolument pas compte des conditions du marché du travail ni des difficultés qu’ils ont pu rencontrer dans leur parcours. Elle partage les pauvres entre ceux qui sont de bonne volonté et ceux dont les comportements antisociaux méritent d’être punis. » Il cite Manuel Domergue, directeur des études à la Fondation Abbé-Pierre, selon lequel « l’imposition de contreparties aux aides sociales les plus essentielles est injuste et inefficace. Elle est parfois infantilisante, pernicieuse et peut se rapprocher des Travaux d’Intérêt Général imposés aux personnes condamnées. »
Claude Bourdil poursuit : « Cette mécanique entrave l’accompagnement vers l’insertion, la formation et l’emploi. Elle va modifier en profondeur la relation entre les allocataires et les travailleurs sociaux qui vont devoir se transformer en contrôleurs au détriment de la qualité du travail social. L’exigence de nouveaux devoirs en face de tout droit va abolir la notion de respect qui doit exister entre le travailleur social et l’allocataire pour la transformer en relation de défiance réciproque. Quiconque a vu le chef d’œuvre de Ken Loach Moi, Daniel Blake, comprend immédiatement ce que je veux dire. Mais si à l’issue de la concertation le dispositif n’est pas fondamentalement modifié, je crains que pour toutes nos populations en difficulté, cette dérive de notre solidarité vers un modèle d’inspiration britannique, ce ne soit plus du cinéma ! » 
On aura sans doute compris que je partage sans réserve ce regard critique. Et qu’il importe de faire savoir que ces propos ont été tenus dans l’hémicycle d’un Conseil Départemental, sans aucune contestation par les élus de droite.

[14 juin]

 Le RUA, un RSA amélioré ?

Le Président de la République, en annonçant la création d’un Revenu Universel d’Activité, est resté imprécis. Il s’agit de fusionner le plus grand nombre possible de prestations sociales, au risque de compliquer en voulant simplifier. Pour donner l’impression d’un dispositif nouveau, rivalisant avec d’autres projets existants, il l’a nommé d’une part « revenu universel », alors qu’il ne sera pas ni universel ni inconditionnel, qu’il tiendra compte des revenus du ménage, sans être cumulable avec d’autres droits ; d’autre part, « d’activité » : pour bien signifier qu’il ne sera versé qu’à ceux qui recherchent un travail.

Il s’agit donc d’une sorte de RSA qui serait, désormais, versé automatiquement, ce qui aurait l’avantage de supprimer le non-recours et coûterait, de ce fait, environ trois milliards d’euros supplémentaires. Ce RUA fera-t-il reculer la pauvreté ? Oui, s’il est attribué à davantage d’ayants droit. Cependant aucune indication n’a été donnée sur son montant, sinon qu’il doit « permettre à chacun de vivre décemment ». Cela pourrait indiquer une volonté d’un minima social unique (au niveau de l’AAH et de l’ASPA).

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Ce dispositif, s’il est sans dépenses supplémentaires, suppose des économies, soit en réduisant d’autres droits, soit en assurant un meilleur retour à l’emploi. Le Président aurait ainsi pu prôner un « droit à un accompagnement social et professionnel » adapté aux besoins de la personne. Sauf que cela est déjà inscrit dans la loi sur le RSA  de 2008. Si l’accompagnement des personnes est déficient c’est que les moyens en matière d’insertion manquent, que les départements ont réduit, à tort, leur voilure en ce domaine. Un service public de l’insertion ne sera qu’un effet d’annonce, à moins qu’une coordination renforcée des intervenants existants s’accompagne d’importants investissements dans la formation et dans un réel soutien à la création d’emplois.

[Le mensuel Liaisons sociales m’avait demandé de répondre à la question suivante : Le revenu universel d’activité, remède à la pauvreté ? Ma réponse ci-dessus est parue dans le numéro de juin]

La précision du journal de France 2 !

Le 13 juin, au journal du soir de France 2, une journaliste, sur un ton assuré, présente le projet fixant un âge de responsabilité pénale en France. Et de préciser qu’une convention internationale signée par la France « il y a vingt ans » l’incitait à fixer cet âge, ce que la France n’a pas fait. Un téléspectateur un peu tordu (comme moi) se dit : tiens, tiens, une convention, il y a 20 ans ? Difficile de ne pas connaître celle de 1989, la Convention Internationale des Droits de l’Enfant adoptée le 20 novembre de cette année-là (c’est désormais la journée internationale des droits de l’enfant, même des enfants le savent) mais cela fera 30 ans cette année. La France l’a ratifiée le 7 août 1990, avant l’entrée en application fixée au 7 septembre 1990. Mais il y a 20 ans, je ne vois pas. Je suis même aller rechercher au cas où un texte m’aurait échappé. Que nenni ! C’est une erreur : minime certes, mais erreur quand même qui signifie peut-être que certains sujets sont quelque peu bâclés. Elle n’a même pas été rectifiée sur le site de France Télévision. 

 [15 juin]

. Le premier texte est inédit. Les suivants sont parus sur mon compte Facebook aux dates indiquées entre crochets (excepté celui paru dans le magazine Liaisons sociales). 

Billet n° 476

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   [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans le billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, les 200 premiers articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200. Le billet n°300 explique l'esprit qui anime la tenue de ce blog, les commentaires qu'il suscite et les règles que je me suis fixées. Enfin, le billet n°400, correspondant aux 10 ans de Mediapart et de mon abonnement, fait le point sur ma démarche d'écriture, en tant que chroniqueur social indépendant, c'est-à-dire en me fondant sur une expérience, des connaissances et en prenant position.]

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