La protection de l’enfance: un parcours d'obstacles

Journée internationale des droits de l’enfant : occasion de se faire l’écho des luttes menées dans la protection de l’enfance, contre les restrictions de financement et certaines pratiques de management, par les professionnels éducatifs et sociaux qui sont en première ligne. Pour ce faire, je rends compte ici d’un forum qui s’est tenu vendredi à Toulouse à l’initiative du Collectif Enfance 31.

Les travaillers sociaux et médico-sociaux des Centres médioco-sociaux du Lot-et-Garonne manifestant en octobre devant le Conseil Départemental et protestant contre le manque de moyens dévolus à la protection de l'enfance [Photo Sud-Ouest Thierry Suire] Les travaillers sociaux et médico-sociaux des Centres médioco-sociaux du Lot-et-Garonne manifestant en octobre devant le Conseil Départemental et protestant contre le manque de moyens dévolus à la protection de l'enfance [Photo Sud-Ouest Thierry Suire]

Depuis quelques mois, les professionnels du secteur social sont en ébullition. Confrontés le plus souvent à des restrictions budgétaires, mais aussi à des contextes de management délétères, ils expriment leur ras-le-bol. Que ce soit dans les services traitant de la précarité, de l'immigration, ou de la protection de l'enfance. A l'occasion de la journée internationale des droits de l'enfant, anniversaire de l'adoption de la Convention internationale des droits de l'enfant, il y a 29 ans, le 20 novembre 1989, par l'Assemblée générale de l'ONU, je voudrais évoquer ces luttes qui expriment l'opposition à un dispositif de protection de l'enfance au rabais, du fait de coupes claires dans les budgets depuis quelques années. Ainsi, au début du mois, 650 agents de l'ASE ont manifesté à Lille considérant que le manque de moyens aboutit à une mise en danger de ceux qu'ils sont chargés de protéger. La liste est désormais longue de villes où les protestations s'expriment : Agen, Nantes, Cambrai, Villeneuve-sur-Lot, Auch (Sauvegarde de l'enfance), Muret (où les personnels de la Maison Départementale de la Solidarité, au bord de la rupture psychique, invoquaient lundi dernier leur droit de retrait)…

Manifestation de 650 agents de l'Aide Sociale à l'Enfance à Lille le 6 novembre devant l'Hôtel du Département du Nord ["Libération", Photo Antoine Bruy, Tendance Floue] Manifestation de 650 agents de l'Aide Sociale à l'Enfance à Lille le 6 novembre devant l'Hôtel du Département du Nord ["Libération", Photo Antoine Bruy, Tendance Floue]
Par ailleurs, des juges des enfants de la Seine-Saint-Denis ont lancé le 6 novembre dans Le Monde un appel, reprochant au Conseil Départemental de ne pas financer (contrairement à ce que prévoit la loi) les mesures d'action éducative qu'ils décident pour la protection des mineurs en danger : il faut attendre le plus souvent 18 mois avant que les mesures de protection ne se mettent en place.

Parallèlement, une pétition lancée par la présidente du Conseil national de la protection de l'enfance (le CNPE) a fait couler beaucoup d'encre car il s'agissait de mobiliser des people, comme Françoise Laborde, ancienne présentatrice du journal télévisé, co-appelante et quelques autres, comme Elisabeth Badinter et Flavie Flament. Leur texte comportait quelques erreurs, confondant enfance en danger et en risque de danger avec enfance maltraitée, confondant également enfant placé à l'initiative des parents et enfants placés sur décision judiciaire. Plusieurs professionnels et spécialistes du sujet se sont démarqués de cette opération de com.

Plutôt que de développer correctement les dispositifs existants, le pouvoir préfère surfer sur des annonces, comme celle qui consiste à répondre aux violences à l'école par la création de "maisons de correction du 21ème siècle". Par ailleurs, les autorités sont elles-mêmes responsables de la mise en centre de rétention d'enfants de migrants sans papiers, contrairement aux recommandations de la Cour européenne des droits de l'homme. Enfin, une grave question se pose plus que jamais aujourd'hui : celle du traitement des mineurs étrangers isolés à propos desquels l'État et les Départements se renvoient la balle, plutôt que de régler humainement le problème.

 Collectif Enfance 31

La plupart de ces questions ont émergé au cours du forum organisé par le Collectif Enfance 31 le vendredi 16 novembre à Toulouse. Ce forum était intitulé La protection de l'enfance : un parcours d'obstacles ? Divers professionnels du secteur santé et social ont témoigné à partir de situations individuelles concrètes, rendant ainsi compte des conditions de prises en charge de mineurs en difficulté. Educatrice en prévention spécialisée, assistante sociale de secteur, éducateurs de la Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ) ou de l'Aide Sociale à l'Enfance (ASE), psychologues.

Intervenants au Forum du 16 novembre à Toulouse [Ph. YF] Intervenants au Forum du 16 novembre à Toulouse [Ph. YF]
Ces intervenantes mettaient en évidence combien il importe d'avoir une approche pragmatique et non formatée de ces questions : telle adolescente, qu'un collège n'a pu et su intégrer, se retrouve finalement dans une maison d'enfants et fait, comme de juste, voler en éclat le placement au bout de six mois ; telle jeune fille victime de maltraitance, prise en charge dans un premier temps par l'ASE, mais qui demande à retourner dans sa famille, pour rejoindre ses frères et sœurs, après avoir pris conscience de ses capacités de résistance. Le souci constant est de rester autant que possible sur des dispositifs de droit commun, plutôt que des dispositifs d'exclusion.

Des professionnels intervenants dans les quartiers dits difficiles disent leur proximité avec les familles et constatent que la société exige des jeunes qui ne vont pas bien d'aller bien mieux que les autres vivant dans d'autres quartiers. Il faut remettre de l'individualité, au lieu de subir ce "déterminisme de quartier". Ils disent qu'ils croulent sous les injonctions sécuritaires. Occasion pour Jamel El Arch, sociologue, de s'interroger sur le sens du mot "quartier" et sa connotation, alors même qu'il n'est pas censé désigner que les banlieues : "la problématique de ces quartiers n'est pas que sociale mais aussi raciale. Même nés ici, les jeunes sont considérés comme étrangers. Les dispositifs de lutte contre les discriminations ont échoué, car ils étaient infantilisants :"on va vous aider"". Un éducateur de la salle pense, quant à lui, qu'il faut "lutter contre la racialisation du discours", "ne pas laisser à l'extrême-droite la défense de la laïcité".

La façon dont les institutions produisent de la procédure et du dispositif est dénoncée : "tous les jours, on nous annonce qu'une nouvelle instance va se mettre en place sans jamais être consultés". Cela ajoute de la confusion, au lieu de simplifier, de faciliter les fonctionnements. Alors que les professionnels de terrain aspirent à travailler dans le développement social local, avec le pouvoir d'agir des habitants.

Le manque de moyens est également invoqué : telle psychologue note les délais d'attente pour les rendez-vous, du fait de recrutements qui n'ont pas lieu. Une prise en charge peut mettre un an avant d'être effective ! Ce sont des difficultés supplémentaires pour les familles, qui sont perdues face à cette inaction, et pendant ce temps perdu le comportement de l'enfant s'aggrave. Une psychologue de l'Hôpital des Enfants constate que la protection de l'enfance concerne tous les milieux, tout en notant une "grande misère" de certains parents, faisant preuve de violence, de carences éducatives graves. Familles où manifestement "les enfants ne peuvent pas grandir". Situation dramatique qui va en s'accentuant, tandis qu'en dehors de Toulouse on assiste à un véritable désert des prises en charge. Une psychologue de CMPP fait part de son extrême inquiétude devant le fait que des enfants présentent des symptômes préoccupants dès leur entrée en maternelle (comportements violents, morsures).

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"Un pognon de dingue"

Une assistante sociale, formatrice, témoigne : elle a été placée, elle-même, dans son enfance, durant seize années (de 1967 à 1983). Elle réussissait plutôt bien à l'école, alors sa souffrance psychique n'était pas prise en charge. Elle pense que cela n'a pas évolué. Elle interpelle les décideurs politiques sur cet "angle mort": si l'on invoque le coût de la protection de l'enfance, a-t-on calculé le coût que représente la non-prise en charge d'un enfant ? "Un pognon de dingue", selon elle. A 19 ans, elle a été larguée, alors qu'elle n'était pas prête. Elle s'interroge sur le sens de la prévention : "soit on veut laisser se fracasser des vies humaines, soit on veut leur permettre de vivre comme tout un chacun".

L'agglomération de Toulouse augmente d'environ 15 000 habitants chaque année : or on a fermé de nombreux établissements et services et supprimé beaucoup de personnels. Carole Castelbou, éducatrice PJJ, choisit le moyen du sketch (sorte de conférence gesticulée) pour exprimer ce à quoi elle assiste et qu'elle dénonce : un tournant répressif dans lequel un éducateur ne peut se reconnaître. Le ministère les incite à n'intervenir qu'au pénal (ordonnance de 1945) et non plus au civil alors même que les éducateurs PJJ ont toujours juridiquement compétence au civil (l'assistance éducative) mais le ministère de la Justice s'y oppose et refuse d'en assurer la prise en charge financière. Elle précise que pour trouver une place pour une jeune fille dans un établissement, elle a dû effectuer 80 demandes ! Et aujourd'hui, après la fermeture de nombreux établissements habilités justice au cours de ces dix dernières années, la norme c'est le Centre éducatif renforcé (CER), le Centre éducatif fermé (CEF) ou l'Établissement pénitentiaire pour mineurs (EPM). Faute de place d'hébergement, un mineur peut être incarcéré.

Un  éducateur de l'ASE regrette que les placements d'enfants se fassent toujours dans l'urgence et sans analyse du meilleur lieu pour l'enfant. Tout est fait dans la précipitation et, après-coup, on justifie le choix. Il note également que certaines maisons d'enfants ont souvent du personnel insuffisamment formé et, sans respect pour leur habilitation, cherchent à n'accueillir que les enfants les moins perturbés, remettant en cause l'évaluation faite par les professionnels demandant le placement.

En 2018, en Haute-Garonne, 70 mesures de placement prises par un juge des enfants n'ont pas été appliquées. Les mesures d'Action éducative en milieu ouvert (AEMO) ne peuvent être exercées faute de financement par le Conseil départemental, alors que le CD ne peut faire obstacle au jugement rendu par le juge des enfants (la mise en place d'une mesure éducative judiciaire ne peut dépendre du bon vouloir du Département financeur). Lorsqu'enfin une mesure s'applique, les familles disent : "on s'est débrouillés sans vous".

[Photo YF] [Photo YF]
Pour réduire ses dépenses en matière de placement (en établissements ou en familles d'accueil, sachant que 100 d'entre elles vont partir en retraite), l'autorité départementale mise sur le placement à domicile (mesure inventée par la loi du 5 mars 2007 consistant, dans des situations lourdes, en un suivi intensif, avec placement immédiat en établissement de repli dès le moindre dérapage familial), en créant 200 places. Y compris pour des enfants de 2 ou 3 ans, qui seront dans l'incapacité de prévenir d'un  danger, qui est le principe même de ce dispositif. Du coup, selon le témoignage d'une juge des enfants, membre du Syndicat de la Magistrature (qui adhère au Collectif) : faute de pouvoir faire exécuter de "simples" mesures d'AEMO, des mesures de "placement à domicile"  sont ordonnées à la place ! Ce qui est ubuesque. Il se dit par ailleurs que des stratégies consistent à laisser se dégrader certaines situations afin que la logique de soins puisse être entendue.

Des professionnels invoquent leur conscience professionnelle et leurs valeurs pour ne pas déraper, mais ils s'insurgent contre ce qu'ils considèrent comme l'abandon du projet politique de protection de l'enfance, alors même que ces enfants sont l'avenir de notre société. Les jeunes accueillis par l'ASE sont mis à la rue le lendemain de leur 18 ans (tel responsable de l'ASE demande sans cesse l'âge du mineur pour prévoir sans délai sa sortie des fichiers).

 Claire Dujardin, avocate membre du Syndicat des Avocats de France (SAF), très engagée dans la défense des sans-papiers, explique l'adhésion  du SAF au Collectif Enfance 31. Elle critique la dichotomie que les institutions cherchent à installer entre les "bons" et "mauvais" mineurs (ceux qui relèvent du pénal, délinquance, et ceux qui relèvent du civil, assistance éducative). Le jeune délinquant a aussi besoin d'écoute, d'école et d'accompagnement dans son parcours. Elle dénonce le fait que les familles ne peuvent avoir de conseil juridique, car ce n'est pas pris en charge par l'aide juridictionnelle, déjà très mal rémunérée (ce qui favorise les services de protection juridique privés).

La députée de Haute-Garonne, LREM, Sandrine Mörch, qui fait l'effort de rester toute la journée, rappelle qu'elle a été 30 ans journaliste, réalisatrice de films sur l'enfance et… mère (personne n'avait pensé jusqu'alors devoir préciser que leur intérêt pour l'enfance en danger était lié à leur éventuelle parentalité). Ayant eu à intervenir sur une situation personnelle, elle dit avoir perçu qui est éducateur et qui ne l'est pas, qui est juge des enfants et qui ne l'est pas ! Et d'appeler à la nécessité que tout le monde travaille ensemble. Que l'éduc PJJ bosse avec celui de l'ASE, que l'éduc accepte de parler à la police, comme cela s'est produit avec la question de la radicalisation, que "tout le monde se retrouve autour d'une table". Étrangement, ce propos n'est pas contesté : peut-être par tolérance pour une non-professionnelle qui pense exprimer un avis de bon sens, alors même que la question est plus complexe. L'avocat n'est pas le juge, le travailleur social n'est pas le policier. S'il importe de définir des modalités de coopération, cela ne signifie pas que tout cela doit se faire à la bonne franquette.

Forum du Collectif Enfance 31, Espace Duranti, salle Osete, le 16 novembre à Toulouse [Ph. YF] Forum du Collectif Enfance 31, Espace Duranti, salle Osete, le 16 novembre à Toulouse [Ph. YF]

Mineurs étrangers

La loi du 4 mars 2016 a fait apparaître une nouvelle catégorie de mineurs relevant de l'ASE : les mineurs privés temporairement de leur famille, les MNA (terme désormais consacré pour n'avoir pas à dire la réalité, à savoir : mineurs isolés étrangers MIE, comme on les appelait auparavant). Une éducatrice intervient auprès d'eux : 1053 mineurs (et majeurs) étrangers en Haute-Garonne. Les placements se font dans toutes la France, et les 16 éducateurs et éducatrices chargés de leur suivi sillonnent le pays, pour trouver des solutions. Un travailleur social d'une maison d'enfants constate qu'ils accueillent de plus en plus des cas psychiatriques, aux symptômes aigus. Des éducateurs sont agressés. Alors, les directions décident d'accueillir plutôt des MNA, car posant moins de problèmes et permettant aux éducateurs de souffler un peu !

Une avocate, membre de l'ADE, association de défense des étrangers (qui adhère aussi au Collectif), indique qu'une association spécifique a été mis en place pour évaluer l'âge de  ces jeunes : désormais 80 % d'entre eux sont déclarés majeurs, alors qu'auparavant c'était l'inverse (1). Elle décrit le cas d'un  jeune Congolais écartelé entre la Préfecture qui refuse d'effectuer les tests osseux et prend une OQTF (obligation à quitter le territoire), le Tribunal administratif qui annule l'OQTF reconnaissant sa bonne foi (il a toujours été clair sur son état-civil, conformément aux documents qu'il a produits), et son hospitalisation nécessitant, puisque mineur, le consentement d'un adulte ! Occasion de citer cette autre affaire : une bénévole de RESF est poursuivie à Avignon pour "usurpation" de fonction, pour avoir inscrit un mineur dans un établissement scolaire, puisqu'elle n'est pas le représentant légal de ce mineur. En résumé, la question de la Convention internationale des droits de l'enfant se pose en France : car l'évaluation de la minorité pour ces jeunes étrangers se fait sans bienveillance, mais le plus souvent à charge.

Un collectif AutonoMIE s'est créé à Toulouse pour venir en aide à ces jeunes : si 160 sont hébergés dans des hôtels, la plupart vivent dans des squats. Pour dénoncer aussi la façon dont sont faites ces évaluations : un jeune "dynamique" est considéré aussitôt comme forcément majeur, un autre de 1m80 ne peut pas avoir moins de 18 ans. Une professionnelle sociale de l'association chargée de ces évaluations conteste ce dispositif.

Mixité

Une habitante, faisant partie de l'Assemblée parents profs-habitants de La Reynerie (un "quartier" de Toulouse), explique ce qui a été vécu dans ce quartier : la municipalité, invoquant la nécessaire mixité scolaire et sociale, a décidé de supprimer tout simplement un collège, "pour sauver la République" leur a-t-on dit. On parlait de "collège ethnicisé". Une inspectrice de l'Éducation Nationale a dit que le collège avait une mauvaise image, il fallait donc casser le collège.

Cela a été d'une grande violence pour les parents et les enfants. Les parents sont inquiets devant le développement des trafics. Mais leur objectif, pour leurs propres enfants, n'était pas la répression mais la prévention. Alors que L'Express se permettait de titrer à propos du lycée Galieni Enquête sur un  lycée en état de guerre (31 janvier), la dite Assemblée réclamait la tenue d'États Généraux de la jeunesse. En vain.   

Lors de l'intervention des membres de l'Assemblée parents-profs-habitants de La Reynerie [Ph. YF] Lors de l'intervention des membres de l'Assemblée parents-profs-habitants de La Reynerie [Ph. YF]
Deux parentes d'élèves, membres de cette Assemblée, s'expriment dans ce forum : la première, mère de deux filles scolarisées au collège, raconte comment le Conseil Départemental s'y est pris. On a annoncé que c'était au choix : des enfants pourraient être scolarisés ailleurs, d'autres pouvaient rester et certains d'autres secteurs de la ville pouvaient venir dans ce collège. Voilà comment se ferait la mixité sociale. Le projet avance sans concertation avec les parents, puis soudain l'annonce tombe : les enfants iraient à Balma, mais aucun enfant ne viendrait à La Reynerie, les parents considérant que c'est "trop loin". Donc le collège de La Reynerie serait supprimé !

Cette jeune mère dit posément sa colère devant ce genre de comportement : "ils nous disent tout le temps que les parents ne sont pas investis, mais je ne laisse pas à Méric (le président du CD) le droit de me dire ce qui est bien pour mes enfants. Qu'a-t-il fait en faveur de ces enfants de 9/10 ans qui étaient en maternelle avec mes propres enfants, qui ne sont pas scolarisés, qui aident les trafiquants ? Comment juger qu'un enfant de 10 ans sera demain un terroriste ? Tout cela a mis tout le monde en colère. On a compris qu'on ne peut plus faire confiance à nos institutions. Les parents de Fermat [centre ville de Toulouse] et de Balma ont le droit de décider mais pas nous ? Il faut déjà subir tout ce qui se passe dans ce quartier. Nos enfants ne s'endorment pas avant 4 h du matin à cause des jeunes qui se tiennent bruyamment au bas des immeubles." M. Méric avouait que depuis 35 ans les politiques de la ville avaient échoué. "On lui a dit : si depuis 35 ans vous n'avez rien pu faire, alors comment peut-on vous faire confiance. Si nous, on n'est pas capables avec nos enfants, alors vous n'avez qu'à les prendre en charge !".

Une autre mère dit son émotion : "ce sujet, ça nous travaille tout le corps". "On est fiers de s'être battues. On a des maris courageux qui nous ont soutenues". Et les enfants ont été fiers de leurs parents qui luttent pour leur dignité. Elle dit la difficulté de vivre dans ces cités : "A cause des dealers, on ne vit plus, on ne sort plus. On a la peur au ventre, il n'y a plus de lumière. Mais que font les autorités pour que les jeunes enfants retournent à l'école".  Ces deux femmes ont dit avec simplicité et réalisme leur engagement dans l'éducation de leurs enfants et leur incompréhension devant les politiques publiques. Elles ont exprimé le refus de nombreux parents d'être amalgamés à ceux qui se comportent mal, qui ne sont pas exigeants envers leurs enfants. Du fait de leurs remarques incisives et de leurs propos de bon sens, elles ont été chaleureusement applaudies.

En conclusion, plusieurs commentaires stigmatisaient cette peur des autorités envers la jeunesse et le fait que l'État, au lieu d'agir, préfère laisser le pouvoir dans les cités aux mains de groupes mafieux. Jamel El Arch dénonçait l'évolution du capitalisme, passé d'une version sociale d'après-guerre (les services publics) à un système très libéral, financiarisé, où l'argent est roi. Face à cette attaque en règle contre le bien commun, il importe de sortir des corporatismes afin de faire opposition aux pratiques "libérales" qui s'exercent de façon inhumaine, comme, par exemple, la destruction d'un collège ou d'immeubles sans concertation avec ceux qui y vivent.

De façon générale, il y avait là dans ce forum une forte attente pour que les professionnels puissent encore affirmer les valeurs du travail social, dans un contexte délétère où ces valeurs sont fortement contestées par les décideurs et des managers, dont beaucoup sont déconnectés des réalités de terrain, pour ne les avoir jamais connues ou pour les avoir oubliées.

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(1) Dans le même ordre d'idée, le nombre d'étrangers malades obtenant des papiers est en chute libre depuis que les médecins évaluateurs dépendent du Ministère de l'intérieur. Ce qui démontre bien qu'en démocratie un des principes fondamentaux est l'absence de confusion des fonctions. Les évaluateurs de la minorité d'un jeune étranger ou de la maladie éventuelle d'un étranger ne peuvent être inféodés au pouvoir qui, en dernier ressort, décide. Voir article du Monde du 16 novembre : ici.

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Le Collectif Enfance 31, créé en 2015, regroupe des professionnels de l'enfance pour faire face au constat alarmant de la saturation des dispositifs de prise en charge concernant la santé et la protection des mineurs sur le territoire de la Haute-Garonne. Ces professionnels relèvent du champ social, éducatif, médico-social, juridique et socio-culturel, syndiqués ou non. Avec le soutien du Syndicat de la Magistrature, du Syndicat des Avocats de France, de la FSU, de Sud, de la CGT, de la CGT-PJJ, du SNPES-PJJ, de la Ligue des Droits de l'Homme.

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Pour en savoir plus :

. article de France Bleue Occitanie annonçant le Forum : ici.

. voir article de Sarah Smaïl du BondyBlog : En Seine-Saint-Denis, nous ne sommes plus en mesure d’assurer notre mission de protection de l’enfance sur la mobilisation des travailleurs sociaux en Seine-Saint-Denis dénonçant "la prise en charge catastrophique des enfants".

. Protection de l'enfance : mouvement d'inquiétude dans le Nord,  Libération, le 6 novembre.

. Pourquoi les travailleurs sociaux de la protection de l'enfance "craquent", 20minutes

. texte intégral de l'appel des juges de Seine-Saint-Denis sur mon drive : ici

. sur l'appel du CNPE, voir l'article de Didier Dubasque sur son blog Ecrire pour et sur le travail social

. voir article de Bérengère sur la situation des MNA dans le Tarn, sur le site ReSPUBLICA (26 septembre) : Accueil et « désaccueil » des mineurs isolés étrangers :  le cas du Tarn

. voir mon article sur ce blog sur le fait que l’État peut déjà prolonger l'accueil d'un jeune majeur... depuis une loi de 1975 ! 

. voir mon article sur ce blog (Nombre d'enfants tués par leurs parents) sur l'étude approfondie de mon ami Laurent Puech sur le nombre d'enfants tués par leurs parents. Depuis la parution de son étude, plus personnes n'osent annoncer les chiffres délirants qui étaient évoqués jusqu'alors, pour faire le buzz (deux enfants tués chaque jour), que certaines associations et les médias reprenaient comme s'il fallait exagérer (730 morts) pour être entendu. Même Agnès Buzyn a bien veillé à dire aujourd'hui sur France Inter, ce 20 novembre "un enfant tué tous les 5 jours" (70 morts, c'est déjà beaucoup).

. Un film réalisé par AutonoMIE, La tragédie du miel amer, retrace les difficultés auxquelles sont confrontés ces jeunes isolés étrangers. Treize jeunes y témoignent du système de discrimination organisé par le département pour écarter les migrant-es d'Afrique subsaharienne du dispositif d'aide sociale à l'enfance.

La tragédie du miel amer © Autonomie 31

 . voir la vidéo de L’École pour Tous, lettre parlée de jeunes s’adressant au Ministre de l’ Éducation à l’occasion de la Journée internationale des droits de l’enfant :

Lettre parlée au Ministre de l'Education Nationale © #EcolePourTous Le Collectif

 

Billet n° 429

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   [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans le billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, les 200 premiers articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200. Le billet n°300 explique l'esprit qui anime la tenue de ce blog, les commentaires qu'il suscite et les règles que je me suis fixées. Enfin, le billet n°400, correspondant aux 10 ans de Mediapart et de mon abonnement, fait le point sur ma démarche d'écriture, en tant que chroniqueur social indépendant, c'est-à-dire en me fondant sur une expérience, des connaissances et en prenant position.]

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