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Billet de blog 21 févr. 2018

Le «cancer de l'assistanat», c'était du bullshit !

Laurent Wauquiez a fini par avouer que ce qu'il disait dans les médias c'était de la foutaise : bullshit ou de la «merde de taureau». Et des politologues s'ingénient à proclamer qu'il est malin, que tout est calculé, tellement il est intelligent. Il s'essaierait à faire du Trump pour que ça lui réussisse.

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On se souvient que le ministre Laurent Wauquiez, sous Nicolas Sarkozy, avait proclamé que l'assistanat, c'était le cancer de la société (sur BfmTv, le 8 mai 2011). Il ajoutait qu'il fallait faire travailler ces faignants 5 heures par semaine, pour qu'ils comprennent ce qu'ils doivent à la dite société (plus tard, ce sera 7 heures). On avait bien compris qu'il renouait là avec une tradition ancestrale consistant à désigner à la vindicte publique les "mauvais pauvres" (les "bons" étant les vieux ou les handicapés : longtemps, au Puy-en-Velay, il veillait à toujours bien se montrer accompagné d'une personne en fauteuil roulant).

L'hypocrisie était manifeste, puisque l'on sait que lors de l'élaboration du RSA il réclamait par ailleurs à son collègue Martin Hirsch de surtout ne pas exiger que les "bénéficiaires" du RSA soient tenus à s'inscrire à l'ANPE, afin de ne pas faire exploser les chiffres du chômage (ne pas oublier qu'à l'époque, il était secrétaire d'État chargé de l'Emploi). A noter en passant qu'il a occupé quatre postes ministériels sous Sarkozy, sans rien réaliser de notable.

Depuis, il s'en est donné à cœur joie, au point qu'aujourd'hui c'est le plus hargneux sur cette question de l'assistance. J'ai eu l'occasion d'écrire que pendant la campagne présidentielle François Fillon, étant mal placé pour ironiser sur les plus pauvres, avait été contraint de lever le pied. Marine Le Pen, comprenant qu'il y avait peut-être à faire des voix du côté des plus démunis, cessant donc de considérer qu'ils ne sont pas électeurs, avait elle aussi suspendu  ses diatribes contre les assistés, préférant cibler ses attaques contre les seuls immigrés. Reste Laurent Wauquiez qui est reparti de plus belle dans l'exploitation de ce thème, lors de la campagne pour la présidence du parti. Plus récemment, alors qu'il veillait à tenir un langage non pas de "plouc" comme souvent, mais plus châtié, dans L'Émission Politique (sur France 2), le bonimenteur était revenu à la charge sur le cancer de l'assistanat, précisant : "il y a des gens qui sont victimes de cette maladie". Il avait alors réclamé qu'il fallait creuser l'écart entre le RSA et le Smic, sans proposer une hausse du Smic, donc laissant entendre qu'il fallait réduire une allocation déjà inférieure à la moitié du seuil de pauvreté (voir mon billet ici).

Pourquoi le fait-il ? Parce qu'il connaît les sondages : après avoir été longtemps compatissant envers les plus démunis, les Français (71 %) ont fini par leur en vouloir, pas seulement parce qu'ils suspectent que parmi eux il y ait des tire-au-flanc, mais tout simplement parce qu'ils redoutent de basculer eux-mêmes dans la pauvreté, et ont une sorte de hargne à l'encontre de ceux qui n'ont pas su, pas pu y échapper.

Le propre d'un homme ou d'une femme politique est, devrait être, de lutter contre ce genre de préjugés, facteur de tensions sociales : il n'est pas dans leur fonction d'attiser des haines conduisant à clouer au pilori une partie de la population, d'autant plus lorsqu'elle est la plus victime d'un système économique injuste. Système qui cultive les inégalités, dont Monsieur Wauquiez est d'ailleurs porteur, partageant les règles économiques qui jettent sur le carreau un dixième de la population, tout en versant des larmes de crocodiles sur un chômage qui tous comptes faits l'arrange bien puisqu'il joue à la baisse sur les salaires.  

Photo, facétieuse, de Stéphane Lemouton, Bestimage

On savait déjà que les propos répétés du président des LR sont indignes, et qu'ils mériteraient d'être poursuivis en justice, comme je l'ai déjà écrit, pour  incitation à la haine sociale, et diffamation à l'encontre de ceux qui sont condamnés à solliciter les secours de survie, secours pourtant exigés par la Constitution. Laurent Wauquiez a finalement avoué que tout ce qu'il disait dans les médias n'était que de la "merde de bison", "foutaise" ou "conneries". Souhaitons que dès qu'il ira désormais sur ce terrain, ses contradicteurs seront nombreux à le lui rappeler.  

Les politologues se perdent en conjectures : a-t-il gaffé à l'Ecole de Management de Lyon, en se payant Macron, Merkel, Darmanin, mais aussi Sarkozy, Juppé, Pécresse ? Certains sont prêts à croire que tout ça est calculé, il est trop intelligent pour se planter de la sorte. S'il a insisté pour ne pas être enregistré ce serait justement pour que la consigne soit violée. Je pense qu'on lui fait trop d'honneur en croyant qu'il est à ce point rusé. Ses divers diplômes seraient la preuve de son intelligence ? Certes, il frime un peu avec ça, ce serait presque de bonne guerre, sauf qu'il est loin d'être le seul à avoir accumulé les réussites scolaires, universitaires, à avoir été le premier de la classe, tout en étant totalement déphasé dans la réalité quotidienne. Souvent fils à papa, cocoonés dans des familles de la grande bourgeoisie, puis prêts à tout pour conserver la première place. C'est bien ce que nous montre Wauquiez depuis plusieurs années. Tout en conservant cette allure d'enfant gâté, poupon, pas toujours bien à l'aise quand il est pris la main dans le pot de confiture.

Catherine Nay disait assez justement hier, à C dans l'air, que Wauquiez, qualifié depuis si longtemps de "bad boy", avait fait preuve d'une "immaturité totale". Je l'ai si souvent vilipendée que je peux dire qu'exceptionnellement je suis d'accord avec elle. Même si elle monte au créneau parce qu'il n'a pas été gentil avec son chouchou, l'"impétueux" Sarko (tout autant gamin, comme PPDA le lui avait dit, ce qui a valu à ce dernier d'être viré de TF1). Pascal Perrineau parlait lui de "logique enfantine" (en discréditant Sarkozy, Wauquiez "tue le père"). Ce n'est pas rien ce qui se passe, car Catherine Nay est collaboratrice de Valeurs Actuelles, le canard qui souhaite tellement que LR puisse s'allier au Front National. VA semble avoir un peu lâché Marine Le Pen depuis que ça flotte au FN, et misait manifestement sur le président de la Région AURA (dans une interview de septembre, Wauquiez y faisait son Zemmour).

Hier à C à vous, un professeur de sciences politiques a dit, sans prendre trop de risques, à propos de Laurent Wauquiez : "soit il est con, soit c'est calculé". Je crois que ce n'est pas calculé. Mais il n'empêche : par les temps qui courent, où l'irrationalité a le vent en poupe, à la façon Trump, défendre pour thèse une foutaise peut s'avérer efficace.

Pitbull-shit s'en prend à l'illettrisme

Réduire toutes les dépenses sociales à presque rien.

Laurent Wauquiez n’en rate pas une. Déjà, en Région Auvergne-Rhône-Alpes, il avait prétendu augmenter de 100 millions d’euros les fonds destinés à la formation, en réalité il les a réduit de 44 millions. Des associations ont dû supprimer des centres de formation et ne pas prolonger des contrats. Du coup, on évalue entre 300 et 500 le nombre de formateurs ayant perdu leur emploi. Et là il s’en prend aux actions de lutte contre l’illettrisme. Le Canard enchaîné du 14 février nous apprend que dans sa Région, Wauquiez exige, pour valider des contrats d'aide et de retour à l'emploi durable (Cared), en faveur de personnes illettrées, que celles-ci soient "méritantes" !

Agnès Verdier-Molinié dans le collimateur de Marianne

Bien sûr, Laurent Wauquiez n'est pas le seul à tenir des propos humiliants à l'encontre des citoyens contraints de solliciter l'assistance : beaucoup de politiques, peut-être un peu moins graves que lui, et aussi des journalistes ou "économistes", comme Agnès Verdier-Molinié. Voilà que Marianne sur son site la descend en flamme, décortiquant la tromperie que constitue l’iFrap, l’institut qu’elle dirige, qui n’a aucune compétence scientifique en économie (malgré ce qu’il prétend) et qui perçoit des sommes énormes provenant d’un secteur du patronat. Au même moment, le journal militant Le Grand soir, qui l’appelle "le loup télévisuel déguisé en mère-grand", dénonce ses propos ultra-libéraux. AVM, sans cesse présente sur tous les plateaux de télé et de radio, est ma tête de Turque depuis longtemps. La plupart des médias, y compris Marianne, ne disaient rien jusqu’alors sur ce "lobby ultra-libéral". Serait-ce le début de la fin ?

. L'Ifrap d'Agnès Verdier-Molinié : faux institut de recherche et vrai lobby ultra-libéral, par Étienne Girard, 8 février.

. Mon texte d’avril 2015, parmi plusieurs autres, sur "l’ultra-libérale de choc"

Députés LREM contre la politique migratoire

Photo YF prise au colloque, F.M. Lambert aux côtés, pour la photo, de Marie-Arlette Carlotti, ancienne ministre, et Michel Pouzol, ancien député, tous deux PS

Des députés de La République en marche se sont exprimés le 2 février dans Le Monde pour dire que la France devrait aider davantage les pays africains et pour déplorer que le ministère de l'intérieur ait une compétence quasi exclusive sur l'immigration, alors qu'avant Brice Hortefeux ces questions étaient du ressort des ministères des affaires sociales et des affaires étrangères.
Un autre député LREM s'est exprimé sur le sujet la veille, le 1er février, au colloque sur la Solidarité organisé par Habitat Alternatif Social et l'Uriopss à Marseille. François-Michel Lambert, ancien député écologique des Bouches-du-Rhône, ayant été réélu député (LREM) en 2017, a déclaré que "ce n'est pas au ministre de l'Intérieur de traiter de ces questions de l'intégration". "Cette réponse sécuritaire flatte certaines parties de la population", alors que "la France a moins de personnes migrantes que la croissance démographique naturelle. Pour d'autres pays, c'est l'inverse. On n'est loin du Grand Remplacement". Après avoir souhaité que les débats de société puissent avoir lieu et avoir dit son intérêt pour le revenu universel (depuis sa lecture d'André Gorz quand il est entré en politique), il a conclu son intervention en se prononçant en faveur d'un grand rendez-vous national sur la question de la Solidarité. Des États Généraux de la Solidarité, en quelque sorte. Il me confiera en aparté que la question de l'immigration devrait être traitée par un" ministère social".

Billet n° 378

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  [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, tous les articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200]

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