Benjamin Griveaux et ces «Salauds de pauvres»

Le nouveau secrétaire d'État auprès du ministre de l'Économie et des Finances, Benjamin Griveaux, devrait, s'il est fidèle à ses écrits, prendre la défense des "assistés" tant décriés par la droite extrême et l'extrême droite : en effet, il est l'auteur de «Salauds de pauvres».

livre
Sous-titre, tout de même : Pour en finir avec le choix de la pauvreté, livre paru en 2012, édité par la Fondation Jean-Jaurès. D'emblée, il s'insurge contre Le Figaro Magazine  qui dans un numéro de juin 2011 stigmatisait les bénéficiaires des minima sociaux. Il considérait alors que la nouvelle cible de la droite française, après les étrangers, était désormais les pauvres (1).  

Et de citer les griefs faits aux pauvres et aux dispositifs qui leur viennent en aide. Il invoquait sa fonction pour justifier qu'il s'exprime sur le sujet : vice-président du conseil général de Saône-et-Loire. Socialiste, mais il ne le dit pas dans l'ouvrage, seule la jaquette l'indique. D'ailleurs, le constat et les préconisations ne prétendent pas émaner d'un parti mais d'un homme seul, qui s'estime compétent et qui élabore un programme. Compte-tenu de ses fonctions jusqu'alors dans le mouvement En Marche, et de celle qui lui a été attribuée hier par le Président Macron, il y a quelque intérêt à se pencher sur ce sujet si délaissé par les politiques, sauf lorsqu'ils en font un cheval de bataille, déversant leur mépris, comme Laurent Wauquiez, par exemple, qui s'est fait une spécialité en la matière.

Et justement, Benjamin Griveaux vilipende l'"incontournable" Wauquiez et démonte ses affirmations répétées (Sarkozy lui avait bien emboité le pas) selon lesquelles il est préférable de ne pas travailler et de toucher le RSA que de se lever tôt pour gagner le Smic (2). Il constate que Wauquiez, conscient de son erreur, avait du coup invoqué les droits connexes et réclamé que l'on ne puisse percevoir plus de 75 % du Smic au total lorsque l'on relève des minima sociaux. Plusieurs candidats à la présidentielle se sont gargarisés de cette proposition, reprise à leur compte. Griveaux disait alors que cela entraînerait des baisses de revenus telles que cela consisterait à "jeter à la rue des milliers de familles".

Il veut dénoncer les "mensonges sur les minima sociaux, les portraits caricaturaux de leurs bénéficiaires". Pour ce faire, il dresse un état des lieux, en déclinant un certain nombre d'idées reçues, un peu comme l'a fait ATD : ainsi, chiffres à l'appui, il conteste le fait que le montant des minima sociaux soit trop élevé et que "des hordes d'immigrés viennent en France pour bénéficier dès leur arrivée des minima sociaux". Sur la "générosité" du système, il a l'honnêteté de dire que les montants des minima sociaux sont moins élevés en France que chez plusieurs partenaires européens. Il remet aussi les pendules à l'heure sur un point crucial : une confusion entretenue bien souvent pas nos "experts" (telle Agnès Verdier-Molinié et tant d'autres, soit par incompétence, soit, tout aussi grave, volontairement, par tactique). Celle qui consiste à noyer dans un même pot les prestations sociales et les aides sociales. On ne rappellera jamais assez que Nicolas Sarkozy osa dire un jour lors d'un discours que la France s'est retrouvée en faillite à cause de l'assistanat ! Griveaux rappelle simplement que les dépenses de prestations sociales (versées aux personnes qui ont contribué par des cotisations) représentent 30 % du PIB, et celles des aides sociales (sans contribution, dépenses d'assistance) 1 % du PIB. Et parmi ces dernières, on ne compte pas seulement le RSA, mais aussi l'allocation personnalisée d'autonomie versée aux personnes âgées dépendantes ou les compléments d'aide sociale pour prendre en charge les séjours en maison de retraite. Enfin, il évalue à 0,5 % la fraude sociale, notant qu'il y a des mécanismes de contrôle. Sans oublier de préciser que le RSA activité (supprimé depuis) n'est demandé que par les 2/3 de ceux qui y ont droit. Il aurait dû ajouter que, pour le RSA de base, il y a également un non-recours puisque 1/3 ne le demande pas. Ce qui fait des sommes considérables non distribuées, qu'il évalue à "des centaines de millions", en réalité à 5 milliards d'euros. Il met, à juste titre, en balance les chiffres de la fraude sociale, peanuts, avec ceux de la fraude fiscale (évasion et fausses déclarations de TVA). Il regrette que les services des impôts aient perdu beaucoup de postes, réduisant de ce fait les possibilités de contrôles, et se plaint de la réduction des effectifs d'inspecteurs du travail sous Sarkozy.

griveaux
Il constate que la droite française affirme que "les Français en ont assez d'un système trop dispendieux". Les classes moyennes ne supporteraient plus l'assistanat. Or ces conceptions seraient bien la marque de la droite : "la solidarité est l'étendard traditionnel de la gauche, l'assistanat est devenu le nouveau combat de la droite". Il s'insurge contre le terme "assistanat" trop connoté : interroger les citoyens sur l'assistanat c'est induire leurs réponses. Ceux qui l'emploie de façon péjorative cherchent tout simplement à faire "le procès de notre modèle social". Or, les Français sont généreux (dons aux organismes caritatifs et engagements dans des associations à vocation sociale). S'en prendre à notre système de solidarité serait "un suicide politique".

Jusque là tout va bien, je suis en parfait accord avec son diagnostic. Sauf que Benjamin Griveaux va essayer de démontrer ce "choix français de la pauvreté". Puisque les politiques de lutte contre la pauvreté ont échoué. Là ça se corse car justement la progression de la pauvreté est l'argument de la droite pour s'attaquer à notre modèle social. En avance sur son temps (c'est-à-dire macroniste avant l'heure), il renvoie dos à dos droite et gauche qui, pour des raisons différentes, auraient choisi délibérément la pauvreté. Il reprend l'état des lieux, mais pour montrer les ratés : sur le logement, sur l'absence de complémentaire santé pour 4 millions de Français (en 2012) et sur les 5 millions qui sollicitent les associations caritatives pour leurs besoins de première nécessité. Le seuil de pauvreté est une donnée non satisfaisante (c'est vrai), une évaluation de la pauvreté à partir de besoins réels serait plus juste (j'ai plusieurs fois défendu cette idée sur ce blog). Mais il reste dans le constat, sans nous dire ce qu'impliquerait une prise en compte des besoins réels : selon moi, certainement accroître le nombre de ménages pauvres.

Quand il s'agit de démontrer ce qui permet de dire que la France aurait "choisi la pauvreté", il donne comme argument le fait que les anciennes générations sont privilégiées et que les loyers sont élevés : c'est bien la preuve que "la machine à reproduire la pauvreté est en marche". Faut-il s'en prendre alors aux vieux, qui furent longtemps les plus pauvres en France ? Il ajoute le fait que l'assurance est fondée sur le travail et l'assistance sur l'État (qui remplace la solidarité familiale et la charité de jadis qui incombait à l'Église). Là encore c'est très bien de proclamer que notre système reposait sur le principe de plein-emploi, de même que de constater que l'on est davantage dans le curatif et non dans le préventif. Mais c'est un peu tarte à la crème. Tout le monde sait ça, c'est juste un constat pour tribune. La vraie question est : que faire réellement pour y remédier ? Car si l'absence de la prévention, finalement, coûte cher, la prévention aussi, avant qu'elle ne produise ses effets. Donc pendant un temps, l'ensemble des dépenses préventives et curatives est en excès. M. Griveaux est-il prêt à en défendre l'idée maintenant qu'il est au budget ?

La réparation ne suffit pas, nous dit-il, il en conclut que le RMI puis le RSA ont échoué. En effet, beaucoup d'allocataires sont sans formation, parfois même illettrés. Et les RSA sont de plus en plus nombreux, on ne parvient pas à les réinsérer dans le monde du travail, c'est bien la preuve que c'est un échec. Rien sur le chômage, sur la crise économique, sur la crise financière qui jette des gens à la rue… qui survivent grâce au RSA. Selon la formule "en même temps" cher à Emmanuel Macron, il nous explique que recevoir une aide est un frein à la reprise d'un travail. Si de nombreuses études démontrent le contraire (il cite Dominique Méda), il n'empêche que l'opinion publique en est persuadée. C'est bien pour ça que la nouveauté du RSA a consisté à accorder un gain de revenu pour ceux qui retrouvent du travail (il y avait déjà un formule d'"intéressement" dégressif à l'époque du RMI, mais Martin Hirsch s'est tellement appliqué à le dissimuler que M. Griveaux l'ignore peut-être).

Les trois tiers

Il reprend la répartition en trois tiers des bénéficiaires du RSA : ceux qui sont prêts à reprendre un travail rapidement, ceux qui ont besoin d'un accompagnement et d'une formation, et ceux qui sont très éloignés de l'emploi. Cette typologie n'est vraiment pas nouvelle : je l'ai entendue pour la première fois dès le début du RMI. Le président d'un Conseil Général (Christian Proust, Territoire de Belfort) l'a soutenue en 1990 à la Maison de la Chimie à Paris lors d'un colloque pour les Deux ans du RMI. Le nouveau secrétaire d'État nous dit dans  son livre que cela nécessiterait "une approche personnalisée des politiques sociales". Le fait que ce ne soit pas le cas est "la première raison qui explique l'échec de nos politiques d'insertion". Je conteste cette façon de voir : en réalité, nos politiques sociales sont très axées sur des accompagnements individualisés. Je pense justement que notre système en crève et qu'il vaudrait mieux avoir des approches plus collectives, avec entraide, prise de conscience de problématiques partagées. Mais le collectif pourrait avoir des effets quelque peu subversifs, allez savoir quand les gens dans la mouise s'aperçoivent que ce n'est pas de leur faute, que d'autres, qui n'ont pas démérité, galèrent aussi : p'tête bin que le système est en cause ! 

Par contre, il a raison quand il regrette que les moyens d'accompagnement vers l'insertion soient insuffisants. Il va certainement désormais se battre pour qu'il n'en soit plus ainsi. Dommage que cette inégalité de moyens entre départements lui permet de trouver une autre cause à l'échec : la décentralisation. Comme si la modernité aujourd'hui consisterait à recentraliser les actions sociales de proximité !

Il étudie le workfare (l'obligation d'avoir une activité en contrepartie d'une aide sociale, principe venu des États-Unis, à la base du RMI-RSA) et le care. Franchement, ça fait sérieux, mais sur le care, il ne craint pas de caricaturer quelque peu la position de Martine Aubry sur le sujet (elle dut rebrousser chemin tellement elle fut moquée de vouloir s'engager pour "une société du soin"). Il va jusqu'à lui reprocher d'avoir finalement préféré "implicitement la charité à la solidarité". Donc critique de gauche ! Et de récuser et le workfare, et le care. Ce qui compte selon lui c'est de passer de "l'État providence qui répare" à "l'État social qui investit". Chiche !

Il reproche à l'État providence de considérer les hommes égaux, du coup de les traiter tous de la même façon : or l'expert nous dit qu'il faut per-so-nna-li-ser ! Comme si ce n'était pas déjà le cas. Il évoque un "panier de biens premiers", idée intéressante : elle devrait permettre, nous dit-il, par l'implication des citoyens dans la définition de ce panier, une meilleure acceptation du système d'aides publiques par l'ensemble de la société, et la fin des réactions de rejet et discours caricaturaux sur les minima sociaux. Sauf que cette individualisation de l'assistance comporte le risque de ne plus vraiment définir des droits sociaux. Justement, il considère que l'on s'est enfermé à tort "dans une logique de réduction des inégalités".

Et l'on arrive à la proposition du siècle : envisager un montant du RSA ou du minimum vieillesse différent selon que l'on réside à Paris ou dans une ville moyenne (c'est le retour au bon vieux montant dégressif, avec cinq niveaux, des allocations familiales d'antan). Il prend pour exemple le loyer d'un logement, variable selon les régions, alors même que l'allocation logement prend en compte cette disparité. Ainsi il assume le fait que l'État social ne doit plus être fondé sur "l'égalité des moyens alloués à chacun".

Non ce qui compte c'est "le capital de départ", pour en finir avec "la pauvreté en héritage". C'est beau comme l'Antique. En somme, il s'agirait de donner à chaque individu dès sa naissance un capital qui le mettrait à égalité avec les autres, et après débrouille-toi. Si tu n'y arrives pas, c'est que tu l'as bien voulu. On reconnaît là une proposition du programme Macron.

Il soutient l'insertion par l'économique, mais attention, pour ce faire, il faut mettre en place un "business plan" : les grandes entreprises pourraient participer au capital des sociétés d'insertion, en échange de crédits d'impôts. Afin de rapprocher le monde de l'entreprise et celui de l'insertion. Pas sûr que ce genre de proposition fasse un tabac chez les acteurs de terrain concernés.

Au terme de cet essai traitant de la pauvreté, on n'avait pas vu le moindre mot sur les travailleurs sociaux et médico-sociaux, en première ligne dans ce domaine de l'État social, de lutte contre la pauvreté. Sauf juste une allusion aux "assistantes sociales incompétentes", pour dire que... c'est un cliché. J'ai remarqué un principe macronien : invoquer une critique pour s'en démarquer tout en s'arrangeant pour qu'elle soit dite. En somme, jouer sur les deux tableaux, "en même temps", en somme. Lors de son premier grand discours à Paris, début décembre 2016, Emmanuel Macron déclare qu'il veut faire en sorte que "partout dans notre pays, vous ne puissiez plus entendre qu'il est plus intéressant de ne pas travailler ou de travailler moins que de se mettre au travail". Subtile : il l'a pas dit, il la dit. Il est ovationné, et qui a donné le feu vert de l'ovation ? Benjamin Griveaux. Voir mon billet sur le sujet avec photo de l'impétrant, capture d'écran prise à la volée, en direct, où on voit l'auteur de Salauds de pauvres, porte-parole du mouvement En Marche, se lever et entraîner la salle bondée (Le meeting-pot d'Emmanuel Macron). En février 2017, Emmanuel Macron, à Lyon, fait mine de prendre ses distances avec certaines assertions tout en distillant insidieusement leur part de venin : " je ne veux plus entendre que dans notre pays il est plus intéressant de faire autre chose que de travailler". La foule l'applaudit à tout rompre.

Coach social

Dans les toutes dernières lignes de son livre, il évoque enfin "le monde des travailleurs sociaux", mais juste pour dire qu'en matière d'insertion, il "n'est pas armé pour gérer ce changement" (certains lui ayant même confié qu'ils avaient appris sur le tas). Non, il faut créer un nouveau métier : "coach social". Et de décliner des actions à mener, preuve s'il en fallait, qu'il a mal exercé sa fonction de chargé de l'économie, de l'insertion et de l'emploi dans son conseil général et n'a pas su se renseigner sur ce qui se fait. Beau mépris à l'encontre des professionnels de terrain, qui ont dû lire, s'ils l'ont lu, ce pensum comme un devoir de Sciences-Po, gentiment fait, en trois chapitres et avec l'affichage d'"idées neuves", mais parfois déconnecté de la réalité sociale.

Il finit par dire que le "handicap social" devrait être pris en compte : il ne voudrait pas qu'on l'accuse de parler de "classes dangereuses" (!), mais enfin il faut bien voir que certains bénéficiaires de minima sociaux sont dans l'incapacité absolue d'occuper un poste de travail (alcooliques, toxicos, marginaux). On ne peut rien attendre d'eux, ça n'a aucun sens que d'exiger d'eux une insertion concrète (ils seraient 400 000). Que faire ? Déterminer un "indicateur de handicap social" et assurer "un suivi plus personnalisé des personnes en grande détresse". L'État pour ce faire ne doit pas se défausser sur les associations, car et c'est sa dernière phrase : "nous ne laisserons personne au bord du chemin". Bravo.

Pour conclure, ce livre tient globalement un discours qui ne ressemble pas à ceux de la droite extrême, style Wauquiez ou Sarkozy. Il ne déverse pas du mépris à l'encontre des plus pauvres, au contraire il s'en démarque. Mais, alors même qu'il n'utilise pas le terme "pragmatique", si cher aujourd'hui aux fidèles à Macron, tout en relève : cette sorte d'idéologie qui fait abstraction des rapports de force, des différences d'intérêts, et qui donc ne s'embarrasse pas d'un discours sur les inégalités. Perte de temps. Soyons concret. Quitte à déverser un certain nombre de lieux communs, et finalement d'agiter des idées sans réellement proposer de réforme d'envergure. Comme s'il fallait que tout change pour que rien ne change (philosophie qui a souvent animé ce secteur, comme la création du RSA).

Cependant, il parle d'un État social qui investit. Et bien, prenons-le au mot. Monsieur Benjamin Griveaux, maintenant que vous avez voix au chapitre financier, faites en sorte que l'État investisse vraiment le secteur social, accepte de dépenser plus pour à terme dépenser moins. Concertez-vous avec Nicolas Hulot puisque son ministère comprend la solidarité. Et  avec Agnès Buzyn, chargée de la santé mais aussi des solidarités. Sans négliger Jacques Mézard, chargé de la cohésion des territoires. Et n'oubliez pas le travail de fourmis que font des centaines de milliers de travailleurs sociaux et médico-sociaux dans ce pays, dans l'ombre, car, en général, les médias et les politiques ont plutôt tendance à les ignorer. On dit que la députée Brigitte Bourguignon pourrait devenir présidente de l'Assemblée Nationale. Est-ce une bonne nouvelle ? Elle est assistante sociale de formation initiale.

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 (1) Voir mon article paru dans Le Monde du 26 avril 2017 sur le fait qu'après les pauvres ce sont les étrangers : version web et version papier sur mon drive (http://bit.ly/2q2HHza)

(2) Juste un rappel : le ministère de Roselyne Bachelot avait démontré publiquement la fausseté des allégations de Sarkozy et Wauquiez.

 

Billet n° 329 

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