La lutte contre la pauvreté en ordre dispersé

Le Secours Populaire vient de publier avec Ipsos un baromètre sur la pauvreté, prochainement le Secours Catholique devrait faire connaître son rapport annuel sur ce même thème. D'une part, l'insistance sur "9 millions de pauvres" risque de noyer le sujet, d'autre part la lutte contre la pauvreté se mène en ordre dispersé.

Illustration Secours Populaire Illustration Secours Populaire

Le Secours Populaire a publié, pour la 11ème année consécutive, son baromètre élaboré avec Ipsos sur la perception de la pauvreté par les Français. Les gazettes s'en sont fait poliment l'écho. Même l'Agence Reuters s'est fendue d'un communiqué (que Mediapart a publié). On apprenait que plus d'un tiers des Français avaient déjà fait l'expérience de la pauvreté (37 %). Près de la moitié d'entre eux (46 %) considère qu'une personne est pauvre si elle ne dispose pas de "plus de 1000 €" par mois, et 26 % si elle n'a pas au moins 1000 €. En faisant abstraction de l'imprécision étrange d'une telle question ("plus de 1000 €"), on peut retenir cependant que 72 % des Français estiment qu'une personne seule n'ayant pas au moins 1000 € est pauvre. Le seuil de pauvreté subjectif moyen établi lors de cette enquête est fixé à 1113 € (tandis que le Smic est à 1149 € et le seuil de pauvreté officiel, à 60 % du revenu médian, est à 1008 €).

Banderole lors de la manifestation contre les ordonnances [Ph. YF] Banderole lors de la manifestation contre les ordonnances [Ph. YF]
Ce chiffre de 1113 € est en progression de 43 € par rapport à 2016 (donc 516 € de plus en un an). Le Secours Populaire publie les variables : les hommes évaluent ce seuil à 1139 et les femmes à 1090. Les plus de 60 ans donnent un chiffre plus élevé que les moins de 35 ans. Ceux qui ont de faibles ressources le déterminent à 968 € (moins élevé que le seuil officiel), tandis que ceux qui gagnent 3000 € et plus le fixent à près de 200 euros au-dessus (1157). Enfin, on ne note pas une grande différence entre les habitants d'Ile-de-France (1171) et ceux de Province (1100).

84 % des personnes interrogées pensent que leurs enfants connaîtront un risque de pauvreté plus ou beaucoup plus élevé que leur propre génération. 20 % ne parviennent pas à équilibrer leur budget en fin de mois. 44 % des foyers modestes (qui perçoivent moins de 1200 euros nets par mois) "assurent avoir du mal à se procurer une alimentation saine permettant de faire trois repas par jour". 55 % des foyers ont du mal à prendre en charge les frais médicaux, certains renonçant à des soins pourtant nécessaires. Et ne parlons pas de l'accès à la culture, aux loisirs et aux vacances (45 % ne partent pas en vacances).

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Le tout évidemment créant des sentiments de crainte permanente pour ceux qui sont déjà dans la pauvreté, et d'angoisse de basculer pour d'autres. Oui, mais alors : que faire ?

Déjà l'an dernier, le baromètre Ipsos-SPF relevait que 55 % des Français jugent que leur vie quotidienne est menacée par la pauvreté, et 83 % que leurs enfants ne connaîtront pas une vie meilleure (contre respectivement 57 % et 84 % cette année). La situation s'aggrave donc.

Ces chiffres, pourcentages, statistiques, outre ce qu'ils disent de la pauvreté bien réelle en France, soulèvent à mon sens deux importantes questions : qui est vraiment pauvre ? et quel est l'impact de cet affichage répété par un nombre important d'instituts et d'associations caritatives divers ?

Rapports, études, mesures en tout genre [Photo à Nantes : YF] Rapports, études, mesures en tout genre [Photo à Nantes : YF]

Qui est pauvre ?

La quasi-totalité de ceux qui secouent le cocotier insistent sur le fait qu'il y aurait près de 9 millions de pauvres. Avec, sans doute, le secret espoir que cela sensibilisera l'opinion publique et les politiques. Je ne peux ici que renvoyer à l'article pertinent de Louis Maurin, directeur de l'Observatoire des inégalités qui le 12 septembre dénonçait cette façon de présenter les choses : Neuf millions de pauvres, un chiffre exagéré.

Il montrait, comme il l'a déjà fait dans des textes précédents, que le calcul du seuil de pauvreté n'est pas satisfaisant parce qu'il mélange des situations disparates (carrément le quart-monde et des milieux sociaux modestes). Pourquoi ? Parce que ce seuil prend en compte le revenu médian (1692 € en 2015, la moitié des citoyens ont plus, la moitié ont moins), et est fixé à 60 % de ce revenu. 60 % est arbitraire [on pourrait tout aussi bien retenir 40 ou 50]. Selon l'Insee, ce seuil est de 1015 € pour une personne seule, 1523 pour un couple sans enfant, et de 2132 pour un couple avec deux enfants de moins de 14 ans. Louis Maurin estime qu'"il faudrait distinguer la population pauvre des catégories les plus modestes". C'est pourquoi l'Observatoire préfère utiliser le taux à 50 % du revenu médian.

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Je partage ce point de vue : dans l'étude de l'Insee publiée le 12 septembre donnant les derniers chiffres détaillés sur le seuil de pauvreté, il est indiqué que pour un couple ayant deux enfants de plus de 14 ans, le seuil de pauvreté est fixé.. à  2538 €. Alors même que ce couple se considère vraisemblablement "classe moyenne", à tort, il est classé dans la statistique nationale dans la catégorie "ménage pauvre". Qui l'imagine vraiment lorsque l'on parle des 9 millions de pauvres ?

Il va de soi qu'il ne s'agit pas de minimiser la question de la pauvreté (1). Louis Maurin estime que "derrière ce débat se profile une façon de comprendre la société". Il écrit : "Exagérer un phénomène social, même avec la meilleur volonté du monde, n'aide pas à le résoudre, bien au contraire. Cela peut galvaniser les troupes des convaincus mais certainement pas mobiliser plus largement. Et au final, c'est le modèle social qui en pâtit". Et de considérer qu'avec 5 millions de pauvres (à 50 % du revenu médian), nous sommes à "un niveau suffisant pour justifier tous les appels à la solidarité".

J'ajoute que ce n'est pas toujours "avec la meilleure volonté du monde" : il y a une instrumentalisation de la précarité, de la pauvreté, du chômage. Comme par exemple se complaire en affichant 7 millions de chômeurs. Ou en larmoyant sans cesse sur le chômage comme problème numéro 1 (dans la bouche de commentateurs dont on est à peu près persuadé qu'ils n'en ont rien à faire). Soit on exagère un phénomène pour encourager le défaitisme, soit on fait mine de s'en préoccuper pour justifier tous les reculs sur les droits sociaux. Avec des affirmations du genre : "la France a fait le choix du chômage"… en indemnisant trop ses chômeurs. Et puis, s'il y a beaucoup de malheureux, de quoi vous plaignez-vous ?

Pléthore de rapports

Document Croix-Rouge Document Croix-Rouge

Donc le Secours Populaire publie son baromètre le 14 septembre, l'Insee son étude le 12 septembre, étude que l'Onpes (Observatoire national de la pauvreté et de l'exclusion sociale) a commenté le 15 septembre. Le Cnle (Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale) a été mobilisé sur le suivi du Plan pluriannuel contre la pauvreté et pour l'inclusion sociale (qu'avait acté Jean-Marc Ayrault). Le Secours Catholique devrait publier son rapport sur l'état de la pauvreté en France, comme chaque année, en novembre prochain. La Fondation Abbé-Pierre, sur un des aspects de la pauvreté, le logement, a rendu public un rapport sur "l'état du mal-logement" en janvier dernier. Le DAL  mène des actions régulières sur le droit au logement. La Croix-Rouge se mobilise auprès des SDF en effectuant des maraudes ou en publiant des études sur les enfants pauvres. Et, déjà nommé, l'Observatoire des inégalités tient une veille sociale documentée et utile sur la question de la pauvreté et des inégalités (Les inégalités de niveau de vie continuent d'augmenter, dernier article en ligne, daté du 15 septembre).

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Mais à force de lire ces études, rapports, et autres constats, on en vient à se demander pourquoi cela n'a pas davantage d'impact. Pourquoi le pouvoir en place peut se permettre d'insister sans cesse sur le fait qu'il souhaite donner du pouvoir d'achat aux "actifs" : c'est-à-dire ni aux retraités, mais surtout ni aux plus démunis, qui ont ou non des indemnités de chômage, ou seulement le RSA (puisque, nous dit-on, une exception sera faite pour l'allocation d'adulte handicapé et pour le minimum vieillesse) ? Pourquoi ce même gouvernement croit pouvoir, véritable provocation, réduire sans vergogne les APL y compris pour les plus pauvres tout en favorisant considérablement les grandes fortunes ? Pourquoi le RSA reste à un niveau particulièrement bas, inférieur à la moitié du seuil de pauvreté pourtant tellement invoqué ? Pourquoi finalement le thème de la grande pauvreté est passé sous silence, sauf de temps en temps pour faire pleurer Margot ? Lors du débat sur le revenu universel, on a gambergé jusqu'à plus soif sur l'idée que chacun pourrait avoir un revenu minimum que certains fixaient allègrement à 800 €, mais sans que cela provoque une réelle mobilisation pour que le montant du RSA soit revu à la hausse.

Le Front National avait les plus pauvres en ligne de mire : d'où ses attaques répétées contre les assistés. Puis, sa mobilisation contre l'islam, les réfugiés, les immigrés, l'Europe, l'a conduit à lever le pied (2). Et à ne plus s'en prendre aux bénéficiaires d'aides sociales. Je redoute que, compte des évolutions actuelles de ce parti d'extrême-droite, cela redevienne son combat. Et qu'il fasse surenchère avec Laurent Wauquiez qui est le fer de lance des agressions méprisantes de l'élite en place à l'encontre de ceux qui sont condamnés à faire appel à l'assistance pour survivre, à cause de politiques économiques libérales dont il est le propagandiste par ailleurs. Il revient à la charge sur cette question de l'assistanat dans son interview cette semaine dans le canard de la droite-extrême Valeurs actuelles, où il ose confier qu'il s'est émancipé des idées centristes précisément "au moment de la bataille sur le RSA".

Face à ce retour en force vraisemblable de la propagande anti-sociale, et face à la pauvreté dont de nombreux organismes s'accordent pour en reconnaître la réalité dramatique, il semble qu'il serait de la première importance de ne plus se contenter de constats mais de se mobiliser tous ensemble pour dire non ! Et que des marches de lutte contre la pauvreté soient enfin organisées.

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(1) On néglige le plus souvent le fait que lorsque le pays globalement s'enrichit (et donc le revenu médian augmente) le seuil de pauvreté augmente (et avec lui le nombre de pauvres). Inversement, quand le pays s'appauvrit, le nombre de pauvres... diminue. Je pense que pour évaluer la pauvreté il serait préférable de s'entendre sur un budget type, en-dessous duquel il n'est pas possible de vivre dans notre société. Si cette solution n'est pour le moment pas retenue c'est parce qu'elle mettrait d'emblée en évidence que certains minima sociaux permettent tout juste la survie.

(2) Voir mon article Les "assistés" cessent d'être une cible pour devenir des électeurs potentiels paru dans Le Monde du 25 avril 2017 (accès aux deux parutions, sur le web et dans le journal, sur mon drive : http://bit.ly/2q2HHza)

. Baromètre Secours Populaire-Ipsos 2017 : ici.

. Revenu disponible correspondant  au seuil de pauvreté selon le type de ménage en 2015, Insee, 12 septembre.

 

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Billet n° 343

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