La battante de Brest

«La Fille de Brest» sort en salle demain. Il raconte le combat mené par Irène Frachon contre le Mediator des laboratoires Servier. L'actrice Sidse Babett Knudsen est admirable pour exprimer le culot, le courage et la constance d'une lanceuse d'alerte déterminée contre le mensonge et l'injustice.

 

 

Emmanuelle Bercot, la réalisatrice, avait montré avec son précédent film, La Tête haute, le sérieux et la pertinence de son travail. J'avais ici (1) décrit l'honnêteté de son approche des questions autour de la jeunesse délinquante, à cent lieues du traitement habituels de ceux qui, par des reportages et documentaires, cherchent davantage à faire le buzz plutôt qu'à montrer la complexité d'un sujet.

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Irène Frachon, pneumologue au CHU de Brest, dès qu'elle découvre l'effet désastreux du Mediator sur les valves cardiaques et donc l'immense responsabilité des laboratoires Servier qui ont commercialisé ce médicament en connaissance de cause, va mener un combat sans répit pour que la vérité éclate. Ce combat exemplaire méritait d'être présenté au cinéma, car il est époustouflant. Emmanuel Bercot et Carole Scotta, productrice, ont expliqué à Auch le 9 octobre, en avant-première, la genèse du choix de Sidse Babett Knudsen pour interpréter le rôle. Actrice danoise, elle a joué dans 25 films, dont L'Hermine de Christian Vincent et la série télévisée Borgen, une femme au pouvoir. Elle a reçu plusieurs fois des prix de la meilleure actrice, le producteur tenait à ce que ce soit elle qui incarne la lanceuse d'alerte. Elle fait preuve d'un engagement, d'une force de conviction remarquable : choix judicieux malgré ce petit accent qui ne fait pas très breton, mais rajoute à un charme fou, à un charisme infernal.

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Irène Frachon a dit combien elle était honorée d'être représentée par une telle actrice ("c'est un rêve d'être incarnée par cette femme"). Je l'avais entendue raconter l'aventure de ce combat contre le Mediator lors du Festival international du journalisme vivant à Couthures cet été. On sentait la force d'âme de cette femme, et Sidse Babette Knudsen fait corps avec elle. Elle se bat avec acharnement face aux autorités médicales, dans les commissions qui la convoquent, et où on la rabroue, car on préfère palabrer sur la pandémie H1N1 plutôt que sur un empoisonnement délibéré d'un laboratoire. Elle se décarcasse pour convaincre les craintifs, qui redoutent de perdre des contrats de recherche (2). Elle est hypermotivée, dit revoir le visage de chacune de ces femmes "tuées par cette saleté". Saleté que la Sécurité sociale a remboursée pendant 30 ans !

Certes, le projecteur est mis sur une personne, à la pointe du combat, mais elle a su entraîner avec elle tout une équipe : "j'étais chef de bande", dit-elle (la "Dream Team brestoise", ironisait la bande à Servier, tandis que des pontes de la médecine plaisantaient sur le même ton). Mais les recherches tendent à montrer que 70 % des valvulopathies sont dues au Mediator, ce qui conduit le laboratoire coupable à concéder 15 % de risques et à modifier sa notice. La Fille de Brest hurle que c'est une "affaire criminelle" mais les autorités sanitaires n'agissent toujours pas, alors même que l'aveu de Servier (15 %) est énorme : cela concerne au moins dix mille cas !

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Entre les évaluations d'une étudiante en médecine qui fait sa thèse sur le sujet (elle évalue à 960 le nombre de morts) et un informateur secret de la Caisse nationale d'assurance maladie, Irène Frachon publie un livre qui, dans son sous-titre, demande : "combien de morts ?" Un tribunal lui interdit un tel sous-titre, un autre l'autorisera. Le conseil de l'ordre la convoque et l'accuse de "narcissisme". Elle avoue sa peur : un collègue lui rétorque que "les résistants ont peur". C'est Le Figaro qui, dans la presse, émet l'hypothèse d'un bilan du Mediator entre 500 et 1000 morts : une journaliste, réticente au début, a fini par creuser le sujet.

Le film, irréprochable sur le plan technique, est mené comme un thriller : bien que l'on sache à peu près comment l'histoire évolue, on suit les péripéties de façon haletante, entraîné par cette pêche d'enfer du personnage principal. Certaines scènes sont stupéfiantes, comme cette autopsie dont il est vraisemblable que jamais le cinéma n'avait montré de telles images. Pour Emmanuel Bercot, il était essentiel de montrer les corps. Avec une telle histoire, il n'y a pas à prendre des gants. Irène Frachon, sur France inter le 18 novembre, a expliqué que "ce ne sont pas des malades mais des personnes empoisonnées".

Les avocats de Servier (parmi lesquels un certain Nicolas Sarkozy, qui, en pleine tourmente, n'eut aucun scrupule à décerner la grand-croix de la Légion d'Honneur au vieux PDG) n'ont cessé de pratiquer des manœuvres dilatoires, pour toujours gagner du temps, y compris des tentatives d'arnaques envers les malades. Marisol Touraine, ministre de la santé, a dû faire voter une loi permettant de contrer ces arnaques pour "troubles à l'ordre public". Ces "gangsters" (dixit Irène Frachon), coupables en toute connaissance de cause de 2000 morts, n'ont toujours pas été jugés, ce qui promet encore du rififi et un combat qu'il faudrait décrire. On plaisante déjà sur La Fille de Brest, le retour.

 

 

. Film vu au Festival Indépendance(s) et Création de Ciné32 à Auch (Gers) le 9 octobre. Le film n'avait alors été projeté qu'une seule fois, à Paris, au Festival Le Monde 2016 AGIR, le 17 septembre. Les avocats du labo Servier étaient présents et n'avaient pas réagi. Wait and see.

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(1) "La Tête haute", ou le carrefour des enfants perdus

(2) Le personnage Antoine Le Bihan, joué par Benoît Magimel (qui a pris 20 kg), est particulièrement craintif : s'il apprécie sa collègue, il ne cesse de l'inciter à la prudence et a peur pour ses recherches. Dans la réalité, le professeur Grégory Le Gal a soutenu Irène Frachon, et comme Emmanuel Bercot l'expliquait à Auch, il a payé ce soutien par l'obligation de quitter la France : il a dû s'expatrier au Canada où il réalise aujourd'hui ses recherches.

 

[Ph. YF] [Ph. YF]

 

Intervention magistrale d'Irène Frachon au premier "festival international du journalisme vivant" : Les Ateliers de Couthures ! qui s'est tenu à Couthures-sur-Garonne, près de Marmande (Lot-et-Garonne), du 29 au 31 juillet 2016. A l'initiative de 5 revues dont deux françaises (XXI et 6 mois). [Photos Yves Faucoup]

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. Dès 1995, le Mediator aurait dû être retiré de la vente, car le danger du benfluorex avait été décelé. En tous cas, au moins en 1999, car à cette date on disposait d'assez déléments pour que le principe de précaution s'applique (c'est en tout cas ce que dit un rapport de l'Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS) de janvier 2011). Dès 1997, il est interdit en Suisse, puis dans de nombreux pays. Il faut attendre 2009 pour qu'il soit interdit en France : en juillet de cette année-là, les experts de l'Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps, devenue, suite à l'affaire, depuis 2012, Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé, Ansm), après avoir longtemps tergiversé, se posent des questions. Il faut attendre encore novembre pour que l'interdiction soit effective. Irène Frachon s'interroge sur le nombre de malades qui ont été ainsi encore atteints entre juillet et novembre. On sait que des experts étaient rémunérés de façon occulte par des sociétés écran.

Une ancienne visiteuse médicale de chez Servier témoignait au téléphone sur France Inter le 18 novembre : un jour, alors qu'elle faisait du training (entraînement à la vente) pour un produit du laboratoire contre-indiqué pour des malades de Parkinson, pendant la mise en scène, on lui pose la question de savoir s'il est indiqué pour un malade atteint de la maladie de Parkinson, elle répond spontanément : "non", et se fait engueuler après l'essai : "De quoi vous mêlez-vous, Fabienne, vous pensez au nombre de boites qui ne seront pas vendues ?". Elle a été rapidement renvoyée du laboratoire : "c'était des ordures", conclut-elle en direct sur la radio.

. 9000 demandes d'indemnisations ont été présentées. 2800 ont reçu des acomptes (avant qu'un tribunal ne fixe le montant des indemnités), 44 millions d'euros ont été versés. Et des milliers de personnes sont condamnées à vie à une invalidité majeure. Le témoignage d'Irène Frachon au Festival de Couthures était particulièrement émouvant quant elle décrivait ce que certaines de ses patientes ont vécu (dont le calvaire de Mireille) et aussi lorsqu'elle fustigeait l'attitude immonde des "experts" de Servier se comportant avec un mépris total envers les malades qu'ils expertisaient (Mireille : "ils ont bouzillé ma vie et en plus ils me terrorisent").

. Voir article détaillé de Michel de Pracontal sur Mediapart le 21 novembre, avec interview d'Irène Frachon : Irène Frachon : "Le Mediator, c'est l'histoire d'un déni sans fin"

. Voir billet d'Arthur Porto du 21 novembre : La fille de Brest… et du Mediator !

. Wikipedia publie un dossier complet sur le benfluorex (voulant manifestement éviter de mettre l'accent sur le Mediator, nom commercial) : https://fr.wikipedia.org/wiki/Benfluorex

. Rapport de l'IGAS de janvier 2011 : Enquête sur le Mediator®

. Voir mon billet, compte-rendu du Festival Les Ateliers de Couthures, Les Ateliers de Couthures : Daech, Rwanda, Mediator...

J'ai calculé que, jusqu'à présent, avant jugement définitif, le préjudice physique a été évalué à 1/10 000ème de l'indemnité pour préjudice moral accordée à Bernard Tapie par un tribunal arbitral cousu main.

. Bande-annonce :

© Les cinémas Gaumont Pathé

 

 

 

Billet n° 293

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