Amanda, Yomeddine, Lazzaro et les autres

Trois films qui viennent de sortir en salle et dont les réalisateurs mettent l'accent sur un personnage central : Amanda, l'enfant, Yomeddine, le lépreux, Lazzaro le bienheureux, tous confrontés à la violence du monde. Et l'espoir dans tout ça ?

Le choix d'Amanda

amanda
Ce film de Mikhaël Hers est sorti en salle hier (Amanda). Je l'ai vu en avant-première début octobre au très bon Festival Indépendance(s) & Création de Ciné32 à Auch. C'est un beau film, très touchant : le lien entre ce jeune homme, David (Vincent Lacoste), et sa nièce Amanda (Isaure Multrier) est totalement crédible, les deux jouent merveilleusement bien (Vincent Lacoste que j'appréciais moyennement fait là une très belle prestation). Tout est en tension : un coup de tonnerre dans la vie, l'attentat au Bois de Vincennes, l'annonce de la mort, le deuil (comment se faire à l'absence), le choix ou non de la responsabilité pour David envers sa nièce. Et aussi pour Amanda qui va "choisir" son jeune oncle pour être son tuteur. Et cette phrase qui parcourt le film, qu'Amanda avait apprise de sa mère : "Elvis has left the building", Elvis a quitté le bâtiment, phrase rituelle qui était prononcée pour dire aux fans d’Elvis Presley qu'ils devaient s'en aller à la fin d'un concert. Et qui, devenue célèbre, a été utilisée lors de sa disparition.

Mikhaël Hers présentant son film à Auch le 6 octobre [Photos YF] Mikhaël Hers présentant son film à Auch le 6 octobre [Photos YF]
Mikhaël Hers, présent à Auch le 6 octobre, a expliqué qu'il avait voulu filmer Paris, sa ville, les parcs et les promenades dans la ville. Il a joué sur la façon dont les "choses s'agrègent", entre un attentat et "un grand enfant s'occupant d'un petit". Et les tentes de migrants, visibles, sans commentaire, lors des déambulations de David dans Paris, ne sont pas là par hasard. Isaure a 9 ans, elle a été repérée après un très long casting : mais au lieu d'un enfant déjà acteur, rencontrée dans la rue, elle a été retenue à la fois pour son côté juvénile et mâture. J'écris plusieurs semaines après avoir vu le film mais j'ai encore en tête cette bouille d'Amanda, complètement investie dans son rôle. J'ai juste une petite remarque (que j'ai faite au réalisateur) : quand il est question de foyer en vue d'un éventuel placement de l'enfant, le directeur, un grand noir s'exprimant difficilement en français, explique que l'enfant ne pourra sortir que deux fois dans l'année, afin de ne pas faire envie aux autres enfants qui n'ont pas de famille. Il va de soi que cette présentation ne correspond en rien à la réalité des foyers d'accueil en France. Mikhaël Hers a convenu qu'il avait voulu forcer le trait.

. belle musique d'Anton Sanko.

AMANDA Bande Annonce (2018) Vincent Lacoste, Stacy Martin, Film Français © Bandes Annonces Cinéma

 Yomeddine ou la quête des origines

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Yomeddine : ce film d'un jeune réalisateur égyptien A.B. Shawky s'ouvre sur une décharge, montagne de détritus à ciel ouvert : des handicapés fouillent pour y recueillir une maigre pitance. Beshay, guéri de la lèpre, mais disgracieux sinon effrayant, visage parfois simiesque, membres déformés, est là avec son âne et sa carriole. Sur le chemin de retour à la léproserie, il rencontre souvent un enfant surnommé Obama, Nubien orphelin, qui s'accroche à lui. On l'a compris : on s'engage dans une histoire truffée de malheurs, on plonge dans le pire, passage obligé pour faire du périple que ces deux personnages vont accomplir (jusqu'aux pyramides) une sorte de chemin initiatique, que Beshay a tracé au préalable dans le sable. C'est ainsi que l'on pénètre dans un centre de malades mentaux où meurt la femme de Beshay, chrétienne, comme lui. Le lépreux se lavant dans le Nil est chassé par les femmes qui craignent d'être contaminées, elles et leurs enfants, alors qu'elles font lessive et toilette auprès de leur troupeau de vaches qui barbotent dans l'eau. Ailleurs, ce sont les policiers qui le traitent de "vermine quotidienne", car un hadith dit bien : "fuis le lépreux comme tu fuis le lion". Beshay casse une roue, se fait voler par un homme qu'il avait secouru, engueuler par un cul-de-jatte qui défend son territoire de mendicité. La totale, quoi. Mais l'affection qu'il y a entre lui et l'enfant est la rédemption de ce film qui fonctionne finalement comme un conte, ou une parabole. Celle des êtres humains différents qui, comme le dit un nain dans cette monstrueuse parade : "on nous juge sur notre apparence, on est des monstres, on ne sera normaux qu'au jugement dernier, on sera alors tous égaux". Beshay, abandonné dans sa petite enfance (et déclaré mort de la gale), et Obama recherchent tous deux leurs origines, c'est cela qui les fait avancer. Il est vital de savoir pourquoi : Beshay sera-t-il sauvé en apprenant de la bouche de son père : "j'avais peur, mon fils, je l'ai fait pour ton bien, je t'ai donné une chance de vivre".
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. film vu en avant-première au Festival Indépendance(s) & Création de Ciné 32 à Auch, début octobre. Film dont on sort bouleversé mais finalement confiant dans l'espèce humaine. Merci M. Shawky, ainsi que l'acteur Rady Gamal et l'enfant Ahmed Abdelhafiz, tous deux si émouvants. A voir absolument. Il est en salle à partir de ce mercredi 21 novembre.

YOMEDDINE Bande Annonce (Cannes 2018) © Bandes Annonces Cinéma

 Heureux comme Lazzaro

 

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Sorti en salle le 7 novembre, ce film d'Alice Rohrwacher est un conte mystique, dont on ne sait pas exactement s'il se passe dans le monde contemporain ou il y a bien longtemps. Dans ce hameau  perdu, L'Inviolata, propriété d'une marquise, la communauté paysanne reste ancestrale dans les plantations de tabac, serve, soumise à des conditions de métayage d'un autre temps. Même pour se marier, il faut l'autorisation d'Alfonsina de Luna. Lazzaro (Adriano Tardiolo) est un jeune homme qui est dans les nuages, gentil, docile pour les basses besognes, affecté ni par la pluie diluvienne qui le transperce ni par la misère qui l'entoure. Tout à sa béatitude, il se prend d'amitié pour Tancredi, le fils fantasque de la marquise. Mais comme Sherlock Holmes, il tombe d'une falaise et disparaît.

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Il pourrait être mort mais quand il réapparait ses amis d'autrefois ont vieilli. Pas lui. Qui est-il, un ange ou un démon ? Antonia, son amie d'enfance (impressionnante Alba Rohrwacher, sœur de la réalisatrice, fascinante interprète de La Vierge sous serment), reconnaît en lui un être exceptionnel, une sorte de Saint François dont la bonté désarme la violence (le loup de Gubbio). Mais elle est bien seule. Le monde d'aujourd'hui n'a plus de place pour les Lazzaro. Film aux paysages magnifiques, tourné dans plusieurs régions d'Italie.

HEUREUX COMME LAZZARO Bande Annonce (2018) Drame © Bandes Annonces Cinéma

 "Sophia Antipolis"

Le film de Virgil Vernier, Sophia Antipolis sorti en salle récemment est un film étrange constitué de séquences successives dont les liens n'apparaissent pas toujours, violence permanente, ambiance parfois sordide pour nous raconter, au choix : des jeunes femmes aux belles poitrines qui viennent dans une clinique dite esthétique se faire refaire les seins, une secte qui prévoit la fin du monde et vient l'annoncer à domicile espérant faire des adeptes, un cadavre carbonisé et une enquête pour tenter de l'identifier, une milice d'autodéfense qui s'entraine, des policiers qui disent que les numéros de leurs voitures sont affichées dans les cités, un campement de migrants détruit par le feu par la dite milice. Bref plein de choses mêlées qui doivent vouloir dire que la civilisation s'éteint à petit feu. Le Monde écrit que c'est une "plongée dans le vide sidéral du technopôle" (de Sophia Antipolis, Alpes-Maritimes). Heureusement qu'on n'a pas droit à Eric Ciotti parmi les horreurs présentées, parce que ce serait la totale. Pour ma part, ayant vu le film dans le cadre du Festival de Ciné 32, Indépendance(s) & Création à Auch (Gers), en avant-première début octobre, j'ai effectivement eu le sentiment d'un vide sidéral : il faudrait que je retourne le voir, car je ne comprends presque rien à mes notes prises dans le noir. Mais j'ai tellement d'autres bons films à voir.

SOPHIA ANTIPOLIS Bande Annonce (2018) Drame © Bandes Annonces Cinéma

. Ces petites chroniques sont auparavant parues sur mon compte Facebook

Billet n° 430

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