"Du côté des enfants en danger"

Laura Izzo et Christophe Anché, travailleurs sociaux, rendent compte dans un petit livre de leur action éducative et sociale auprès de mineurs et de leur famille. Dans un style clair, à travers des exemples précis, ils donnent à entendre une parole, rare, peu prisée des médias, car non manichéenne.

Laura Izzo est éducatrice spécialisée, Christophe Anché est assistant social. Ils travaillent dans un service d'AEMO, action éducative en milieu ouvert : missionnés par un juge des enfants, ils rendent visite, à leur domicile, aux enfants et à leurs parents, gagnent leur confiance, font le point, prodiguent des conseils, toujours dans la perspective d'améliorer les relation parents-enfants et de protéger l'intérêt de l'enfant.

Christophe Anché et Laura Izzo au micro de L'Antenne du social sur radio Libertaire [Photo Joël Plantet, Lien Social] Christophe Anché et Laura Izzo au micro de L'Antenne du social sur radio Libertaire [Photo Joël Plantet, Lien Social]
C'est un bonheur de lire ce livre : il manquait. Le ton est apaisé, sans chercher à plaire, sans faire mousser un cas bien croustillant pour appâter le lecteur en traficotant si nécessaire la réalité. Les professionnels reconnaîtront, dans ce propos, des collègues honnêtes et intelligents qui ont su ne pas produire un pensum rébarbatif, trop technique, mais ont maîtrisé une écriture limpide, explicative, pour être compris du plus grand nombre. Il est arrivé qu'un auteur se  penche sur ces situations auxquelles s'adressent les travailleurs sociaux, ait voulu éviter le jargon, mais trop souvent il s'agissait d'exploiter la part sombre, plus vendeuse, se complaisant dans la description de drames, noircissant à l'envie le tableau. Non que ces situations n'existent, mais il y a une façon démagogique de s'en repaître.

D'ailleurs, les histoires d'enfants retranscrites dans ce livre sont souvent dramatiques, toujours émouvantes. Les deux professionnels s'en font l'écho en ne cachant rien de leur sensibilité, mais avec beaucoup de tact et sans chercher à faire pleurer dans les chaumières. Car l'objectif est de s'adresser au cœur mais aussi à la raison. La plupart des chapitres s'ouvre sur un extrait de texte législatif, cité en exergue, référence pour la thématique abordée (le danger, la famille avant tout, le placement, l'audience…) : puis un propos liminaire apporte une réflexion courte, sans prétention, claire et cohérente, suivi d'un ou plusieurs exemples. C'est ainsi qu'un livre de 150 pages évoque une tranche de vie de 39 mineurs et de leurs parents, dans des exposés allant à l'essentiel, rendant compte de petites avancées, de réelles réussites ainsi que des « fiascos », que les auteurs ne craignent pas de confesser, admettant même des erreurs, sans chercher des responsables ailleurs, mettant en évidence les bonnes pratiques que l’expérience ou le partage avec d’autres permettent d’acquérir.

Bien sûr, cela suppose une connaissance acquise sur le terrain et une mise en réflexion évidente, une volonté de donner du sens à l’action menée. Cela nous change de cette tendance médiatique désastreuse, assez dominante, qui se contente de traiter quelques "cas" montés en épingle pour en faire une généralité, par des auteurs qui bien souvent ne prennent même pas la peine de se documenter sur le sujet. On peut le comprendre : s'ils avaient une meilleure connaissance de ce qu'ils abordent, ils ne feraient pas le "buzz". En tout cas, leur impact serait différent : car je persiste à penser qu'il peut y avoir un traitement sérieux de ces questions de la protection de l'enfance, qui parvienne non seulement à intéresser l'opinion publique mais qui pourrait aussi avoir des effets sur la mise en œuvre des réformes nécessaires.

[Photo Maxppp Philippe Riedenger, site France Bleu] [Photo Maxppp Philippe Riedenger, site France Bleu]
Il est évident que le travail de fourmis que réalisent ces travailleurs sociaux, patiemment, au quotidien, est difficile à raconter dans un documentaire. D’autant plus qu’on est là dans l’intervention dite en « milieu ouvert », à domicile : le citoyen lambda ne voit pas bien ce que cela représente, il visualise mieux l’établissement, la famille d’accueil. L’action sociale et éducative à domicile est un travail au long cours, qui peut, malheureusement, être exercée de façon routinière, mais qui, bien souvent, et c’est ce que montrent les deux auteurs, est pensée, préparée, menée avec des objectifs, remise en question. La rencontre suppose une mise en confiance préalable puis des entretiens à visée éducative. Rien ne se fait en un jour, cela demande du temps, la progression peut être lente. Ce que Laura Izzo et Christophe Anché demandent c’est d’avoir du temps. Ils redoutent, alors même que les professions éducatives et sociales manquent de reconnaissance sociale et sont mal payées, que les discours sur la rentabilité et les économies budgétaires incitent de plus en plus à aller au plus pressé, en sabrant ce travail d’accompagnement qui pourtant ne peut être bâclé. Les contrats à impact social pourraient se développer en France (à l’image de la Grande-Bretagne) et permettre à tout un secteur privé lucratif d’envahir le champ de la protection de l’enfance. Ce qui serait désastreux. Surtout si, parallèlement, le choix est fait de privilégier à l’égard de la jeunesse les mesures répressives.  

Enfin, les auteurs concluent en convenant que ce travail est méconnu parce que ceux qui l’accomplissent n’en parlent pas suffisamment. Je partage sans réserve leur point de vue : je défends depuis longtemps l’idée que les professionnels éducatifs et sociaux doivent absolument prendre la parole en public, et ne pas laisser d’autres le faire à leur place. Laura Izzo et Christophe Anché ont ouvert la voie avec ce livre : ils ont déjà été invités dans plusieurs médias (dont Europe 1 et France Inter), ce qui prouve que leur propos est accessible et que leur démarche vise juste.

Je n’ai qu’un espoir : dans un domaine qui est bien proche, le « placement » d’enfants et l’Aide sociale à l’enfance, les médias font un choix délibéré consistant à ne présenter qu’une face noire du sujet (il en est de même, par exemple, pour les tutelles). Les rédacs-chefs réclament ces approches scandaleuses, réelles ou arrangées, pour faire de l’audience. C’est la raison pour laquelle nous avons droit à des documentaires tendancieux, se délectant des échecs, ce qui a pour effet, plus ou moins voulu, de jeter le discrédit sur tout un dispositif, sur les jeunes qui sont passés par là, sur les professionnels (dont la plupart sont consciencieux),  et sur les sommes, considérées comme trop élevées, consacrées à la protection de l’enfance.  Un documentaire sérieux montrerait certainement des échecs, des dysfonctionnements, des abus, sans pour autant prétendre que c’est une vérité générale, mais exposerait également des parcours positifs (des témoignages existent mais ils sont mis sous le boisseau). Il essayerait, à partir de là, de comprendre ce qui peut favoriser justement une réussite, valorisant de ce fait les bonnes pratiques. Du côté des enfants en danger, tome 2 ?

 

 Entretien avec Laura Izzo et Christophe Anché

. Quelle est votre expérience professionnelle ?

Laura Izzo : Je travaille en AEMO* (pendant un temps, j’ai également exercé des AED*) depuis une quinzaine d'années maintenant. Auparavant, j'ai travaillé au sein d'un foyer éducatif dans le service qui accompagnait les plus grands (17-21 ans) vers l'autonomie, certains vivaient en appartement extérieur, d'autres encore sur la structure même. J'ai également travaillé dans un foyer qui accueillait des jeunes-filles encore mineures mais déjà mères, enceintes ou avec leur bébé de moins de trois ans et j'ai eu une brève expérience au sein d'un service d’accueil d'urgence.

Je suis arrivée à cette profession un peu par hasard : peintre et ayant démarré des études de maître verrier, j'ai rencontré Howard Buten, écrivain, clown et psychologue, auteur de Quand j'avais 5 ans je m'ai tué. Il avait ouvert, au début des années 1990, le centre Cochise, du nom du chef Apache, qui recevait un jour par semaine de jeunes autistes et qui se proposait de les mettre en lien avec des artistes (centre non directif et un peu expérimental). J'ai participé à ce projet quelques temps et j'y ai rencontré là les éducateurs qui accompagnaient les jeunes accueillis par ailleurs dans des structures diverses. Ce métier m'a semblé alors une formidable possibilité de mettre la dimension créative au service de la relation. C'est toujours ce que je tente de faire auprès des familles que j'accompagne, savoir être créative tant dans mon écoute, mon accueil que dans mes propositions.

Christophe Anché :

Après mes études de service social, j'ai suivi un cursus de sociologie (de la culture) et travaillé au sein de cabinets de conseil et d'analyse de dispositifs d'action culturelle. Il m'en est resté un goût prononcé pour la sociologie, l'art et la danse contemporaine et des outils d'analyse des phénomènes sociaux et des organisations. Je pratique également les ateliers d'écritures (dans l'esprit d'Elisabeth Bing) depuis de nombreuses années.

Lorsque l'enthousiasme de la jeunesse et des années Lang s'est estompé, j'ai choisi de me consacrer au travail social de terrain en protection de l'enfance et à la formation. J'y ai vécu quelques belles expériences, rencontré des enfants, ados et parents formidables, et croisé de sévères désillusions en voyant le secteur envahi par les logiques managériales déshumanisantes et livré à l'indicatocratie galopante (entre La médiocratie d'Alain Deneault et les Bullshit jobs de David Graeber). Bref, je suis bien convaincu que le travail social, bien que mutique et déconsidéré, recèle quelques promesses d'avenir fort pertinentes et source de joie (c'est à dire de capacités à peser sur le réel comme l'écrivait Spinoza).

couverture
. Qu’est-ce qui vous a conduit à vouloir écrire un tel livre ? En réaction à quoi ?

L.I. : L'écriture de ce livre est né d'une colère et d'une lassitude face aux discours généralement entendus sur la protection de l'enfance, comme nous l'avons écrit en introduction du livre, mais aussi d'un désir de témoigner, en dehors du champ professionnel, de ce que nous faisons. Il me tient vraiment à cœur de diffuser une parole sur notre métier qui sorte de " l'entre-soi" dans lequel se cantonne beaucoup la parole des travailleurs sociaux. Il est, je pense, de notre responsabilité de gagner en visibilité et d'être compréhensible par tous. Cela nous a demandé un travail d'écriture afin de déconstruire le jargon professionnel qui, comme un carcan, nous rend souvent inaudible pour le plus grand nombre. Et pour finir, il est indéniable que la protection de l'enfance traverse une crise profonde, crise de sens notamment, mais aussi déconstruction à l'œuvre par la recherche du moindre de coût et de la rentabilité. Présenter un récit sur la quotidienneté et la richesse de notre métier, nous paraissait un angle intéressant pour mettre en valeur ce que le système de protection de l'enfance peut déployer comme ressource et comme dispositif dans l’intérêt des enfants.

C.A. : Pour donner de l'écho au travail social, j'ai donc choisi depuis quelques années : 

1) de témoigner du travail que nous faisons, et c'est une des idées dans laquelle s'origine Du côté des enfants en danger ;

2) de donner la parole aux travailleurs sociaux, et c'est ce que nous essayons de faire à l'Antenne du Social sur Radio Libertaire

3) de promouvoir les valeurs de nos professions, ce qui justifie mon engagement au sein de l'ANAS [Association Nationale des Assistants Sociaux].

Dans cette effervescence, l'écriture occupe une place particulière car elle laisse derrière elle des traces qui lui confère un poids et une responsabilité appréciable. Avec Laura, lorsque nous avons écrit Du côté des enfants en danger, nous avons essayé de nous adresser au plus grand nombre et à d'être attentif à la qualité de l'expression.

. Qu’est-ce que l’Antenne du social ? Quelle est votre implication dans cette association ?

L.I. : J’anime, avec Christophe Anché, l'Antenne du Social, émission de radio qui a lieu le troisième vendredi du mois sur Radio Libertaire. Nous avons deux heures de direct consacré à des thèmes variés en lien avec le travail social. Il est rare de pouvoir bénéficier d'un vrai temps de radio qui permette sur la durée de déployer une pensée et de proposer un débat de fond. Nous espérons que cette émission participe d'une "infusion", auprès des éventuels auditeurs, des enjeux, des questionnements et des dynamiques propres au travail social. Par exemple, l’émission du 17 mai était sur les Mineurs Non Accompagné, elle est consultable sur le podcast de Radio Libertaire. 

. Du côté des enfants en danger, éditions des Équateurs, avril 2019.

radio-libertaire
Radio Libertaire, 89.4 Mhz FM : ici.

L’Antenne du Social :

. émission du 17 mai sur les Mineurs Non Accompagnés (ou mineurs isolés étrangers) : ici.

. contact : lantennedusocial@gmail.com

. article de Lien Social par Joël Plantet, accessible sur mon Drive : Les bonnes ondes du travail social (19 mars 2018).

 

*AEMO : action éducative en milieu ouvert (sur décision du juge des enfants) : AED : action éducative à domicile (sur décision de l’administration sociale départementale, en accord avec les parents).

 

 Protection de l’enfance en rase campagne

Un amendement gouvernemental a fait capoter la proposition de loi qui visait à prolonger l'accompagnement des jeunes majeurs par l'Aide Sociale à l'Enfance : déjà prévu par les textes, mais insuffisamment mis en œuvre par les Départements. Ce qui en dit long sur le cinéma entretenu par beaucoup, sur l'intérêt d'avoir un nouveau secrétaire d'Etat à la protection de l'enfance, sur Madame Macron qui se serait engagée dans le bon sens, et sur Brigitte Bourguignon, députée LREM, présidente de la commission des affaires sociales de l'Assemblée Nationale, qui portait ce texte mais a dû s'incliner. Par souci d'économies budgétaires, mais aussi pour qu'un texte plus généreux ne conduise pas à devoir prendre en charge les Mineurs Non Accompagnés (MNA, ou Mineurs Isolés Etrangers). Episode lamentable.

. voir mon article récent : L’Aide Sociale à l’Enfance sur la sellette du 6 mai.

 

Lors d'une manifestation de travailleurs socio-éducatifs à Lille, le 6 novembre [Photo Antoine Bruy, Tendance floue] Lors d'une manifestation de travailleurs socio-éducatifs à Lille, le 6 novembre [Photo Antoine Bruy, Tendance floue]

 Billet n° 470

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