Le social à l'épreuve néo-libérale

Comme prévu, tel le Petit Poucet, Emmanuel Macron trace son chemin en déposant chaque jour ses petits cailloux néo-libéraux. A la fois, en présurant les plus modestes, et en satisfaisant une élite qui l'a porté au pouvoir, à une condition : qu'elle puisse accroître ses royalties, sous prétexte que ce serait la condition sine qua non de la création d'emplois.

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Favoriser les riches, pénaliser les pauvres !

Tandis qu'Emmanuel Macron reçoit en grandes pompes Rihanna et Bono (pour parler petits fours et pauvreté), le grand hebdo allemand Die Zeit de centre-gauche titrait hier : "Emmanuel Macron : seuls les riches se réjouissent encore", ajoutant que si sa popularité a chuté "dramatiquement" c'est à cause de ses premières mesures : "elles favorisent les riches et pénalisent les pauvres" (1).

Kiro, dans "Le Canard enchaîné" du 26 juillet Kiro, dans "Le Canard enchaîné" du 26 juillet
Le dernier exemple en date est évidemment cette réduction de 5 € du montant des APL, touchant tous les bénéficiaires (6,5 millions de Français). Si effectivement le dispositif  est coûteux (deux fois la dépense totale du RSA) et finalement favorise la hausse des loyers, il y avait certainement d'autres mesures à prendre (plus "structurelles" pour parler comme ces jeunes cadres dynamiques de la politique, si "pragmatiques") plutôt que ce coup de rabot. Et ces commentaires, bas du plafond, d'élus LREM, relayés sur les réseaux sociaux, estimant que 5 € c'est pas grand-chose, comme s'ils ne comprenaient pas qu'au-delà du montant, non négligeable pour les plus démunis, c'est la menace que cette baisse fait peser sur les prestations sociales qui préoccupe.

Macron fait du Verdier-Molinié

Le Premier ministre Édouard Philippe, suivant en cela le projet d'Emmanuel Macron pendant la campagne présidentielle, a annoncé à l'Assemblée Nationale début juillet que les économies sur le budget de l'État seront de 60 milliards. C'est pile poil ce qu'Agnès Verdier-Molinié (AVM), la pasonaria du laisser-faire/laisser-passer, l'égérie du Medef et de la droite réunis, réclamait jusqu'à en faire un livre paru en 2013 chez Albin-Michel : 60 milliards d'économies ! Elle rajoutait en sous-titre : Oui… mais tous les ans. L'ultra-libérale de choc (comme je l'ai appelée dans un billet) sillonne les plateaux des médias pour porter sa bonne parole (en substance, "réduisez de façon drastique non seulement les dépenses publiques mais plus particulièrement les dépenses sociales"). Elle ne s'insurge jamais contre les aides aux entreprises, ni contre les avantages fiscaux dont bénéficie son institut, l'Ifrap. Se faisant abusivement passer pour économiste, elle a trouvé son créneau en poussant l'agression à l'encontre du service public et de la protection sociale comme personne n'a osé le faire auparavant.

Des économistes "libéraux" concèdent parfois que la protection sociale a son importance, même certains avouent qu'elle a joué un rôle dans l'amortissement des effets de la crise financière. Mais pour Mme Verdier-Molinié, que nenni ! Elle pousse le bouchon tellement loin, que dans les salles de rédaction, quand les rédacs-chefs cherchent un avis pour contester une déclaration à teneur sociale, c'est tout trouvé : Coco, c'est bon, AVM fera l'affaire. Elle a souvent sévi durant toute la période des élections. Encore la semaine dernière, France 2 nous imposait ses plaintes : trop peu de Français payent l'impôt sur le revenu (IR). Elle réclamait cette idée banale selon laquelle chaque citoyen devrait payer même si c'est peu : "Vous êtes imposables, donc vous faites partie de la cité". Sous-entendu, ceux qui ne payent pas l'IR, ne sont pas des citoyens : des "qui ne sont rien" en somme, comme dirait M. Macron. Au risque de surprendre, je suis d'accord sur le principe de la participation citoyenne à l'impôt, sauf que sur le revenu c'est difficile quand les gens ont de très faibles revenus, et tout le monde paye l'impôt : le plus productif, la TVA. Aujourd'hui, le discours moraliste sur le paiement de l'IR est marqué, on sait d'où il vient : de cette droite racornie, dont Mme Verdier-Molinié est une "digne" représentante.

Agnès Verdier-Molinié interviewée dans les locaux de l'Ifrap le 18 juillet [tweet Fondation Ifrap] Agnès Verdier-Molinié interviewée dans les locaux de l'Ifrap le 18 juillet [tweet Fondation Ifrap]
Quant à la sollicitation répétée de cette libérale de choc, ou de certains de ses congénères, il peut s'agir parfois d'une certaine ignorance de jeunes journalistes donnant l'impression d'être totalement déconnectés des réalités économiques et sociales, dans d'autres cas d'une volonté délibérée de journalistes persuadés qu'elle se ridiculise, tellement elle est la caricature d'elle-même, ne servant finalement pas les intérêts des libéraux. Ce dernier point de vue est sujet à caution car il semble bien que des auditeurs et téléspectateurs, dans le contexte actuel de méfiance envers la chose publique, approuvent ce qu'elle dit, même si ses sources et ses études sont approximatives.

Donc 60 milliards d'économies. Autre coïncidence : c'est le montant habituellement admis quant à l'évasion fiscale (60 à 80 milliards), dont, notons-le en passant, AVM ne parle jamais. Une auditrice, s'adressant à Pierre Moscovici le 24 juillet sur France Inter, s'insurge contre "les 60 milliards d'évasion fiscale qui nous sont volés". Et le Commissaire européen, également chargé de la Fiscalité, de rétorquer qu'il lutte contre "la fraude fiscale à la TVA qui, à elle seule, représente 50 milliards d'euros". Il ajoute, contre toute attente, s'adressant à Pierre Weill, journaliste de la radio : "les chiffres sont beaucoup plus importants que ce que disait votre auditrice, beaucoup, beaucoup plus importants, sans doute 160 milliards d'euros" (sous-entendu d'évasion fiscale, apparemment). Compte tenu de la nature de la question de l'auditrice, il répond manifestement pour la France.

Ainsi ces énormes manques à gagner pour le budget de l'État sont reconnus officiellement, au moment où le montant des APL est baissé pour récupérer une centaine de millions cette année, le projet étant de réduire, sur "le logement, la formation professionnelle et le social", 4,5 milliards d'euros de dépenses (parallèlement à une suppression importante de l'Impôt Solidarité sur la Fortune qui rapportait lui… 4,5 milliards d'euros). Et on se souvient de la mine compassée d’Édouard Philippe à propos du déficit supplémentaire, "caché" selon la Cour des Comptes, de 8 milliards et "révélé" pour justifier toutes les mesures sociales restrictives.

Les collectivités locales devront serrer encore les boulons : alors que, comme l'a montré le mensuel Alternatives économiques, le coût des collectivités locales est, en pourcentage du PIB, le même qu'en 2010. Elles n'ont quasiment pas de déficit et sont peu impliquées dans la dette publique. Certainement que des améliorations de gestion sont possibles, des gaspillages peuvent être évités, des dépenses somptuaires supprimées, mais beaucoup a déjà été fait. Or le pouvoir actuel veut réduire leurs dépenses de fonctionnement de 13 milliards, et les inciter à supprimer 50 000 postes, ce qui entraînera de graves conséquences sur les services rendus aux populations. De nombreux "experts" pourtant approuvent ces restrictions, comme Christophe Barbier, qui ne connaît rien ou presque rien aux administrations territoriales, tout en devenant de plus en plus macroniste.

Le choix des plus fortunés

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Lorsque le projet d'imposition pour l'an prochain a été annoncé, France 2 n'a pu faire moins que d'avouer que les mesures fiscales sont "porteuses d'inégalités" (quitte à se retrancher derrière "certains détracteurs" du gouvernement d'Édouard Philippe). Il est clairement indiqué que les salariés du privé y gagneront "mais les plus fortunés en profitent plus". Quant à "certains retraités et fonctionnaires, ils seront les grands perdants". Un couple de fonctionnaires avec 3330 € (deux retraites de 1665 €) verra son impôt augmenter de 546 € !

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Et un fonctionnaire seul avec un revenu de 2000 € de 318 €. Tandis qu'un couple avec deux enfants percevant 25 000 € par mois bénéficiera d'un allègement de 4655 € : le choix est fait manifestement en faveur des plus fortunés pour satisfaire une caste arc-boutée sur ses privilèges (2). Pas sûr que de telles décisions passeront comme lettre à la poste. La rentrée, ou même avant, risque d'être chaude, sans parler de la réforme visant délibérément à saboter les protections que garantit le Code du travail.

 Et avant même que la nouvelle loi travail s'emploie à fixer un montant maximal aux indemnités décidées par le Tribunal des Prud'hommes, voilà que la Cour de Cassation rend un jugement ordonnant la restitution d'indemnités perçues suite à un licenciement ! Ubuesque.

Ainsi en ce début de quinquennat, nous ne sommes pas seulement confrontés à un porte-parole du gouvernement, Christophe Castaner, qui bafouille le plus souvent (comme lorsqu'il déclare que le nouveau chef d'état-major est un "néros" ou confond dépositaire avec despote, expérimentés avec expérimentaux, la ministre Pénicaud avec Pinocchio), à une inexpérience inquiétante des élus LREM à l'Assemblée avec une organisation ubuesque des débats, à des prises de position condamnables du gouvernement sur la loi de moralisation de la vie publique (cherchant à atténuer les promesses du candidat Macron, en protégeant des élus au casier judiciaire non-vierge, en tolérant des députés cumulant des fonctions de lobbyistes, en maintenant le "verrou de Bercy" en faveur des fraudeurs fiscaux les plus fortunés), à des comportements farfelus d'élus propulsés à l'Assemblée sans avoir fait leur preuve : la liste est longue, citons cette députée de Haute-Loire, dont le suppléant est Laurent Wauquiez, également élue à la Région, percevant donc 7757 €, sans compter les frais de représentation, et continuant à vendre de (vraies) salades sur les marchés !

Des propos lénifiants sont tenus devant les micros, mais dans la coulisse la police de l'État matraque des réfugiés, les gaze, comme à Calais, tandis que l'on expulse 3000 migrants Porte de la Chapelle sans rien organiser pour eux ("le plan migrants est sans vision", selon le président du Samu social), que certains Départements n'assument pas leur responsabilité de prise en charge des mineurs étrangers non accompagnés ou que des militants sont tabassés à Nantes. Par ailleurs, aucune mesure n'est prise face à la multiplication des enfants, parfois très jeunes, mendiant dans les rues, en particulier à Paris. Je ne suis pas de ceux qui larmoient quand un chef d'état-major, qui outrepasse ses fonctions, est écarté (3). Mais j'attends du chef de l'État les mesures majeures qui s'imposent : cesser de favoriser les riches et de pénaliser les pauvres, partir en guerre contre les inégalités sociales, car la victoire à la présidentielle, avec si peu de représentativité, ne signifie pas que les citoyens soient prêts à marcher au garde-à-vous, à accepter l'inacceptable et à consentir des efforts qui épargneraient les plus nantis.

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(1) Relevé sur un post Facebook du 26 juillet de Guillaume Duval, rédacteur en chef d'Alternatives économiques.

(2) Le Canard enchaîné du 18 avril annonçait qu'une mesure Macron permettait aux cadres du CAC 40 d'alléger leur fiscalité de 900 millions (près d'un milliard) ! Le Canard parlait de "hold-up" !

 (3) Voir mon précédent billet : La fronde des officiers supérieurs : se souvenir de 1981.

Égalitarisme

On sait d'expérience que le discours sur l'égalitarisme est un discours de droite, si ce n'est pire. Il tend à vouloir discréditer la devise républicaine d'égalité (contre, en réalité, une invocation de la liberté seulement pour quelques uns) en laissant croire que ceux qui la défendent, l'égalité, voudraient que tout le monde soit logé à même enseigne. Le début du totalitarisme, quoi ! Et voilà comment les défenseurs des inégalités sociales croient pouvoir faire passer la pilule.

Jean-Michel Blanquer, le ministre de l'Éducation, s'épanche sur l'"égalitarisme", estimant dans Le Journal du Dimanche, que "c'est l'ennemi du service public". Alors une de ses premières mesures est de laisser chaque commune choisir le fonctionnement de l'école primaire en 4 jours ou 4 jours et demi. En bon néo-libéral, il dit : "nous devons avoir une approche pragmatique". Pragmatisme, pragmatisme, que de crimes commis en ton nom. Tenir compte des situations locales, organisez-vous comme vous l'entendez. C'est comme dans les entreprises, faites comme bon vous semble, en vous entendant gentiment avec votre patron.

Avec cette mesure, sans coup férir, en tout cas sans aucun effort d'inventivité de la part du ministre, mais avec une belle dose de démagogie (car beaucoup d'instits et de parents sont contents, même si c'est contre l'intérêt des enfants), l'État va économiser 400 millions d'euros. Et virer 250 000 animateurs du péri-scolaire (25 000 équivalent temps plein).

Le libéral social

Christophe Itier, directeur général de la Sauvegarde de l'Enfance du Nord, en bon fidèle d'Emmanuel Macron, rêve d'un secteur social livré aux "libéraux" c'est-à-dire au capitalisme pur et dur, et n'hésite pas à proclamer "la fin de l'État-Providence".  Il se présentait aux couleurs de LREM aux législatives mais a été battu par un candidat Insoumis, Adrien Quatennens, qui fait preuve d'une grande pugnacité à l'Assemblée, pour y défendre une conception du social qui est l'exact inverse de celle d'Itier. Pour avoir longtemps travaillé dans une Sauvegarde, et même si je n'avais aucune illusion sur nombreux de ses dirigeants (notables locaux qui s'affichaient dans cette bonne action), j'enrage de voir ces petits "cadres dynamiques" investir le secteur.

. Voir dans La Brique, journal local d'enquête et de critique sociale, Le talentueux Monsieur Itier

Sujet tabou

Grévistes des Opalines, dans le Jura. Grévistes des Opalines, dans le Jura.
Reportage de Florence Aubenas, au plus près des personnes (pensionnaires et salariés), comme elle sait si bien faire. Le Monde en fait sa Une le 19 juillet. Les Opalines, maison de retraite (EHPAD) privée à 2500 € par mois (alors que la moyenne dans cette zone du Jura est à 1800 €). Le personnel déchiré entre sa volonté de bien faire, et des cadences de travail génératrices de maltraitance. La "révolte des raviolis", le jour où les pensionnaires posent la fourchette en guise de protestation contre les menus. Une pensée me vient : ces derniers jours, j'ai vu comment une employée a rassuré réellement une pensionnaire stressée, en lui parlant doucement, en se mettant à sa hauteur, en lui caressant la joue. Cet instant d'humanité, j'ose le dire, était bouleversant. Ne pas désespérer donc, mais il importe plus que tout que ce sujet tabou, le vieillissement avec la perte d'autonomie qui va avec, si absent de la campagne présidentielle, soit enfin abordé en face. Courageusement. Et que l'on fasse honneur aux petites mains qui, en établissement ou à domicile, se dévouent, mal payées, pour nos anciens.

. On ne les met pas au lit, on les jette.

Les Opalines

Suite à l'article de Florence Aubenas, intervention percutante de Caroline Fiat (France Insoumise) à l'Assemblée Nationale, en particulier sur les 14 besoins d'un patient et la façon dont ils sont assurés, ou pas, dans les établissements de santé en France aujourd'hui . Elle fait aussi allusion à la grève des aides-soignantes des Opalines dans le Jura, dont Florence Aubenas a rendu compte dans Le Monde (voir ci-dessus), avec ce SOS lancé par les "filles" : "Faudra-t-il, pour être entendu, que l'une se suicide sur le parking ?"

Caroline Fiat, députée de la France Insoumise, aide-soignante de profession © La Luciole Mélenchantée

Caroline Fiat et François Ruffin se sont rendus sur place, dans le Jura, entendre les revendications des employées de l'EHPAD.

La Nomenkaltura

Cette vidéo pose, me semble-t-il, bien le problème : une classe dominante réunit son "élite" chaque mois au Club du Siècle à Paris (ils ne semblent pas apprécier d'être filmés). Contrairement aux théories complotistes, il ne se décide là pas grand-chose. Les principes qui consistent à présurer les classes populaires et une partie des classes moyennes au profit d'une élite, qui a des économistes et des journalistes serviles pour la servir, moyennant royalties, n'ont pas besoin de concertation pour s'exercer. Ces gens-là partagent leurs affinités, leur conception d'un monde injuste, la nécessité de protéger leurs passe-droits. Comme le dit Frédéric Lordon, "tout ce petit monde est comme poisson dans l'eau et copains comme cochons". Et ils déversent leur propagande avec une certaine efficacité. Ce qui n'empêche pas, bien sûr, une extrême-droite d'asséner en permanence que tous les journalistes sont de gôche. Un des plus odieux est Michel Godet, ex du CNAM, n'hésitant pas à déclarer en public que le Smic est le "fossoyeur de l'emploi".

Il s'agit d'un extrait du documentaire de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat Les Nouveaux chiens de garde. Le lien que j'avais fourni ne fonctionnant pas, je mets ce lien avec un compte Facebook qui a diffusé l'extrait très parlant sur cette élite économique, politique et médiatique qui se concerte à guichet fermé : https://www.facebook.com/A.Lecouillard/videos/1022042317896180/

 

Billet n° 335

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  [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, tous les articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200. Le billet n°300 explique l'esprit qui anime la tenue de ce blog, les commentaires qu'il suscite et les règles que je me suis fixées.

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