YVES FAUCOUP (avatar)

YVES FAUCOUP

Chroniqueur social

Abonné·e de Mediapart

904 Billets

2 Éditions

Billet de blog 29 juin 2017

YVES FAUCOUP (avatar)

YVES FAUCOUP

Chroniqueur social

Abonné·e de Mediapart

Le culte du renégat

L'élection de François Goullet de Rugy au perchoir est le point d'orgue d'une longue séquence qui a chamboulé bien des données politiques. De nouvelles pratiques en vigueur, plus morales ? Non seulement les projets socio-économiques ne présagent pas des lendemains qui chantent, mais la violation de la parole donnée, érigée en système, n'annonce pas une quelconque "moralisation" de la vie publique.

YVES FAUCOUP (avatar)

YVES FAUCOUP

Chroniqueur social

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Des gens qui se disaient de gauche se sont précipités, apparemment sensibles aux conceptions plutôt libérales du projet d'Emmanuel Macron sur le plan sociétal (ce qui le démarquait de la droite et du FN), mais sans bien percevoir que ses objectifs en matière économique sont non seulement dangereux quant aux droits sociaux conquis de haute lutte, mais pires que ce que la droite a fait jusqu'alors (le projet de loi d'habilitation pour les ordonnances confirme le danger*). Le terme de "centre droit", du coup, ne parait pas adéquat.
Les propagandistes du néo-libéralisme (des journalistes comme Yves Calvi, Yves Thréard, Christophe Barbier, des défenseurs du monde de la finance comme Philippe Dessertine ou Marc Fiorentino, des prétendus économistes comme Agnès Verdier-Molinié, qui ont squatté depuis tant d'années les plateaux de télé) ont gagné la partie, pour le moment, alors même que la réforme prévue du Code du travail n'est pas nécessaire, elle ne sert à rien sinon symboliquement pour plaire au Medef et à l'Europe (selon les déclarations répétées de Raymond Soubie lui-même, ex-conseiller social de Sarkozy).

Illustration 1

Pour d'autres, ce qui vient de se passer, au-delà des attaques prévisibles au droit social, a valorisé celui "qui renie ses engagements, trahit son parti" (= renégat). Macron a trahi Hollande (après que Hollande ait trahi son engagement de campagne de 2012), Collomb, Ferrand, Castaner, Le Drian, ont trahi le PS, Philippe, Le Maire, Darmanin ont trahi LR. Baylet est allé à la soupe (en échange d'une Dépêche macroniste en Occitanie) .

Photo : François de Rugy, c'est celui qui n'applaudit pas… et qui est debout [capture d'écran LCP, en direct]

S'il est plutôt jouissif de constater que le petit Duce des Alpes-Maritimes, Eric Ciotti n'ait pas eu accès au poste de questeur de l'Assemblée, une sinécure tellement bien payée en plus des indemnités de député, le fait que ce soit Philippe Solère qui décroche la timbale n'a rien de rassurant : alors même qu'il a une affaire sur le dos révélée par le Canard, il fait preuve d'opportunisme et l'on voit bien à quoi se résume bien souvent les positionnements politiques : l'accaparement des places.

De Rugy, un apparatchik qui n'a occupé dans sa vie que des postes politiques (alors qu'on nous serine à tout bout de champ : société civile, expérience professionnelle, entreprise), a participé à la primaire de la gauche pour recueillir 3,82 % des voix. Bien qu'il s'était engagé solennellement à soutenir Hamon, il s'est précipité chez Macron. La liste est très longue, jamais en politique on a assisté à un tel déferlement de renégats. Il va de soi que chacun a le droit de changer d'avis, mais la question que je me pose est la suivante : quelle société construit-on quand ceux qui s'engagent dans la vie de la cité sont si peu respectueux de la parole donnée et que cela est érigé en système ? Dans l'espoir d'occuper les places. Pas sûr que cela contribue réellement à la "moralisation" de la vie publique. Pas sûr, non plus, que cet édifice bancal, sur de telles bases, tienne la distance.

* Voir article de Mediapart : analyse critique et projet de loi intégral, ici.

Illustration 2

On s'y perd
En tout début d'émission (C dans l'air sur France 5) ce mardi 27 juin, Caroline Roux commente l'élection au perchoir de François de Rugy en disant que ce n'est pas un homme neuf, puisqu'il a été "ministre de François Hollande". Et le politologue Roland Cayrol d'approuver (il lâche un "oui" sec, comme surpris mais passe à autre chose). Personne ne relève ni ne rectifie en cours d'émission (pas même Catherine Nay, qui, distraite, devait surveiller les écrans de contrôle). On commence tellement à s'habituer à ces parcours chaotiques que finalement on s'y perd.

Le succès d'une avocate des sans-papiers

Illustration 3

Claire Dujardin, avocate militante, spécialisée dans la défense des sans-papiers, disponible pour conseiller les associations humanitaires, a bien failli être élue pour La France Insoumise à Toulouse, face à un candidat se prétendant soutenu par LREM (alors même que le mouvement de Macron l'avait désavoué). Avec 49 % des voix, alors qu'elle n'avait que 18 % au 1er tour, elle gagne 8000 voix entre les 2 tours (alors qu'il y a 9000 suffrages exprimés en moins). Ce qui signifie certainement un bon report PS, PC, EELV… Quant à l'élu, il semble avoir récupéré en partie les voix FN. Le même scénario (ce gain en voix de LFI) se retrouve ailleurs, en particulier sur Toulouse, dans 5 autres circonscriptions.
Je note par ailleurs, à l'étude des résultats partout en France, que, grosso modo, les électeurs FN se rabattent sur le candidat LR au 2ème tour, les LR confortent les LREM, et il semble bien que des électeurs de gauche viennent voter pour LREM quand celui-ci est face au FN. Le mouvement d'Emmanuel Macron peut jouer ainsi sur son image centriste, alors même que, s'il l'est sur le plan sociétal (je n'ai pas dit "social"), il est, sur le plan économique, plus à droite que certains de droite. Tout le discours sur les "populistes", sur des voix qui se baladeraient entre FN et LFI, semble plus destiné à discréditer cette gauche "insoumise" qu'à décrire une réalité politique et électorale, alors même que ce qui est fondamental dans le vote Le Pen, (sur lequel la présidente n'a cessé de jouer pendant toute sa campagne, abandonnant même ses diatribes à l'encontre des "assistés"), c'est le refus de l'étranger.

[21 juin]

Optimiste
D'accord, les salariés vont morfler, les fonctionnaires aussi, et il n'y a aucune raison pour que cela s'arrange pour les chômeurs et citoyens condamnés aux minima sociaux. Emmanuel Macron est le représentant d'une économie pour le coup ultra-libérale, qui peut toujours prétendre que le chômage, à un tel niveau, ça ne peut plus durer, sauf que son objectif est clairement de faciliter les choses pour le patronat, non pour créer de l'emploi, mais pour que leurs affaires fleurissent, quitte à licencier, quitte à accroître encore davantage le nombre des chômeurs. C'est la thèse classique du ruissellement : la croissance de la richesse pour les plus riches favorisera une sortie progressive de la pauvreté pour les plus pauvres. Sauf que cela n'est pas démontré. Il n'y a pas que les "économistes atterrés" pour affirmer que c'est le contraire qui se produit. Donc les lendemains ne devraient pas chanter…
Ils devraient d'autant moins chanter qu'on ne sera pas confronté qu'aux petites magouilles, style Richard Ferrand ou emplois détournés du Modem, et aux pressions piteuses sur les journalistes, mais surtout à l'incompétence de certains candidats dits de la "société civile", qui sont ainsi propulsés sans aucun engagement militant préalable. Certains, en bons godillots, ressassent les consignes données, parfois avec peine comme le montre cette vidéo qui circule où une candidate En Marche est incapable de répondre aux questions qu'on lui pose et se perd dans ses papiers comme une vulgaire MLP dans un débat de second tour. Selon "le Canard", Collomb a confié qu'il faudra leur donner "des cours de politique accélérés" !

Illustration 4

Cependant, ce serait une erreur de bouder notre plaisir, et je trouve qu'on ne l'a pas assez dit, il y a tout de même de bonnes nouvelles : en premier lieu l'échec de Marine Le Pen et du Front National (comme dirait Poutou : "bon, ça c'est fait"), la mise au rancart de Sarkozy, de Fillon, de Valls, de Goasguen, de Guaino (qui ne cessait de larmoyer pour qu'on le croit gaulliste de gauche), de Cambadélis (l'apparatchik ruisselant). Souhaitons que ce sera vite le cas de Ciotti, le petit Duce des Alpes-Maritimes, et de Dupont-Aignan, le supplétif du FN. Et dommage que Wauquiez, malin, n'ait pas été candidat, lui qui est la honte de Rhône-Alpes, qui flirte tellement avec les thèses du Front National que ce dernier lui fait régulièrement des appels du pied. Je n'ai pas assez de places (ni le cœur) pour citer les autres bonnes raisons d'être optimiste.

[écrit le 16 juin, avant le second tour des législatives]

La famille : dans son édition du 21 juin, "Vanity Fair" raconte comment Fillon a accepté les costumes de luxe offerts par le sulfureux Bourgi, comment ce dernier a magouillé pour "appuyer sur la gâchette" et faire chuter Fillon, avec la complicité de Sarkozy, qui dira : le "loser", "on l'a bien niqué" !

Mais de quoi je me mêle ?
Un soir d'élections, comme ça, tard, je lis un article dans le supplément économique du Monde (ici). Il s'agit de l'interview de Philipp Hildebrand, de BlackRock, premier gestionnaire mondial d'actifs financiers et ex-patron de la banque centrale Suisse. Rébarbatif. Mais que dit-il ? Qu'il souhaite "une majorité claire et forte à l'Assemblée Nationale pour le parti du président". Parlant pour l'Allemagne, il assène que cette dernière avait "perdu confiance dans la capacité de la France à se réformer". Et d'accuser la France d'avoir dépensé de l'argent pour créer des emplois publics. Et il cause de réforme du "marché du travail", de "marché de l'emploi", de "flexibilité", de réduction du "poids des charges sociales".
C'est le meilleur moment pour réformer, conclut notre "expert" qui se plaint que le système financier soit confronté à des taux d'intérêt "durablement proches de zéro". Mais de quoi je me mêle ? Pourquoi la politique économique de la France devrait obéir aux injonctions de ce financier, qui en bon banquier suisse a été impliqué dans une affaire de délit d'initié et qui est le compagnon de la veuve de Robert Louis-Dreyfuss, une des plus grosses fortunes de France.
Seul éclair de lucidité : il déclare que "les États-Unis ont été l'épicentre de la dernière crise". Eh oui, la dérégulation financière a provoqué un séisme mondial, a répandu le malheur à la surface de la terre, et ces gens-là, comme ce Philipp Hildebrand, ce monde de la finance qui a donc bien un visage (réjoui), qui a bien un parti, qui se présente bien aux élections, se croit habilité à donner des leçons. Et à prôner des lois de casse des droits sociaux ! Sans vergogne, sans pudeur.

[12 juin]

Illustration 5

. J'ai publié certains passages de ces textes sur mon compte Facebook.

L’État "dérape" et les 500 fortunes s'engraissent

. Challenges publie ce 28 juin son sempiternel classement des 500 fortunes de France. L'an dernier, j'avais noté (voir La provoc annuelle de Challenges : le palmarès des fortunes) que le cumul de ces 500 fortunes s'élevait à 458,6 milliards d'euros : je l'avais calculé moi-même car Challenges faisait preuve d'une certaine pudeur en disant juste que le montant équivalait celui de l'année précédente. (460 Mds€). Ce qui tend à prouver ce que j'ai déjà émis comme hypothèse : la publication des salaires des hauts dirigeants du privé comme de ces fortunes est faite pour tétaniser les braves gens (écrasez-vous, vous ne faites pas le poids ; au mieux, rêvez d'être un jour aussi riche). Cette année, Challenges se réjouit de pouvoir annoncer le chiffre : 570 Mds ! Soit 112 Mds de plus. Et au même moment Edouard Philippe vient gémir parce la Cour des comptes annonce un "dérapage" de 8 Mds sur le budget 2017 de l'État. Il fait son petit effet en disant que c'est le budget de la Justice et presque trois fois le budget de la Culture. Moi, je dirais que c'est le montant total du RSA qui bénéficie à … deux millions de foyers. Pas sûr qu'il soit vraiment offusqué, même s'il parle de "chèque en bois". Lui n'y est pour rien, le président Macron, c'est autre chose. Mais on a droit à la traditionnelle remarque immonde : évoquant la dette publique de 2147 milliards d'euros, il lâche : "Nous n'avons pas le droit de faire cela à nos enfants. Il ne leur revient pas de payer cette note". Immonde, parce que c'est fait pour affoler le petit peuple (qui ignore que le patrimoine de la France est 7 fois supérieur) et parce qu'il se garde bien de dire que les 500 plus riches de France ont une fortune qui s'est accrue d'un montant 14 fois supérieur au fameux "dérapage".

Billet n° 331 

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

Lien avec ma page Facebook

Tweeter : @YvesFaucoup

  [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, tous les articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200. Le billet n°300 explique l'esprit qui anime la tenue de ce blog, les commentaires qu'il suscite et les règles que je me suis fixées.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.