Un vieux donne son avis même si on ne lui demande pas

Les anciens n’ont plus le droit de donner leur avis, même s’ils se rassemblent sous le platane de la place du village. Le capitalisme, qui classe les vieux dans la catégorie des "improductifs", les parque : c’est ainsi qu’ils rapportent leur lot de dividendes.

C'est vrai, cette année, pandémie oblige, on évite les regroupements de vieux. C’est encore plus mortel que d’habitude. Ou alors, c’est pour les mettre sous cloche en Epahd ou en gériatrie.

Mais l’année dernière, à la même époque, je recevais dans ma boîte aux lettres une invitation pour le repas des anciens de la commune. Merde ! je me suis dit, ce n’est pas déjà l’heure tout de même ? Novembre, le mois des chrysanthèmes, des feuilles mortes, des commémorations… Ma femme, qui me connaît bien, était pliée de rire. Une invitation comme une injonction à devenir vieux.

Bon, je ne suis plus tout jeune, bientôt 65. Peut-être même que je suis vieux sur critères médicaux ; pour la carte « senior » de la SNCF (ah ! Ce n’est plus vermeil ?) ; pour les têtes d’œufs de banquiers ou des assurances qui me le font payer cher ; pour les fringants boys de Macron (ils ne perdent rien pour attendre). Mais me caser dans un repas d’anciens… c’est me retirer du monde des vivants, du monde qui bouge sans déambulateur. C’est comme si on m’invitait à un repas de mecs qui ont la prostate en vrac pour parler… de prostate en vrac. Je n’ai peut-être plus l’âge de skateboarder (quoique), mais j’adore rencontrer des jeunes qui ont une passion chevillée au corps. Je ne suis pas noir, mais je kiffe les concerts de blues ou de reggae, à condition que les artistes soient des bons. Je ne suis pas une femme, mais j’adore la mienne et la compagnie des autres quel que soit leur âge, sous réserve qu’on puisse échanger sur autre chose que la télé-réalité. Je ne suis pas un intellectuel sachant, mais je dévore des ouvrages ou conférences d’intellectuels savants et adore échanger avec eux dès que je le peux. Je refuse d’entrer dans une confrérie de vieux, mais je suis toute ouïe devant un sage qui a quelque chose à m’apprendre de la vie. Je revendique le droit de choisir mes fréquentations dans toutes les franges de cette société.

Et puis, comme disait Desproges : « On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui. » Pour la bonne bouffe, c’est pareil, j’aime choisir mes compagnes et compagnons de cassoulet.

Parquage de vieux = incarcération sociale

Cette invitation, c’était une incarcération sociale, pour moi comme pour tous ceux qui étaient invités. Je ne suis pas un vieux, je suis un membre de la communauté intergénérationnelle. L’adjectif est vilain mais il décrit bien le concept. D’aucuns vous diront que ça partait d’un bon sentiment. C’est plutôt entériner la condamnation du monde capitaliste : les vieux sont improductifs, on leur file une soupe et au lit.

En plus, je suis autiste (eh oui ! Je cumule). Par bonheur, je n’ai pas encore reçu d’invitation au repas des autistes du canton. Être autiste, c’est avoir un problème de communication avec les autres et d’intégration des rituels sociaux. Comment croyez-vous que je me suis adapté à cette société ? En me frottant à toute la pyramide des âges. Je ne suis ni du passé ni du futur mais du temps présent.

Alors que je concluais ce billet, j’ai lu l’excellent (comme toujours) billet1 du philosophe libertaire Mačko Dràgàn, « L’avis des autres ». Qui relève d’abord l’insondable bêtise de l’intello-suffisant Christophe Barbier. Pour fixer le personnage, rappelons son éditorial de 20092 intitulé Priorité aux élites pour la rentrée. Il explique que « la vraie priorité de l'Éducation » devrait consister à « former une élite toujours plus puissante afin que le pays tienne son rang dans la concurrence mondiale. Il faut que le grand emprunt à venir finance d'abord l'enseignement supérieur, pour renforcer l'excellence française, aider les meilleurs à être plus forts encore, éviter la fuite des cerveaux. Le débat public, accaparé par le sort des exclus du système, oublie que l'essentiel est, sans cynisme, la performance ». Alors la "mise à mort" des improductifs est dans la continuité de la pensée de ce capitaliste pansu, propre sur lui.

La mort, j’y pense, sans angoisse, depuis longtemps. À 17 ans, un vieux est mort dans mes bras. Sa femme tremblait tellement en essayant de lui faire avaler son cachet pour le cœur. Elle pleurait, elle tentait de repousser la mort en chuchotant des mots incompréhensibles. Moi, je sentais déjà l’abandon de ce corps qui me glissait entre les bras. J’aurais préféré enlacer cette vieille femme, sentir ses sanglots de vie. J’ai dû porter le corps jusque sur un lit. C’est lourd un mort pour un gamin de 17 ans.

Tout le monde sait qu’une horloge biologique se met en branle dès la rencontre fatidique du spermatozoïde et de l’ovule. Comme tout le monde j’attends de la faucheuse qu'elle surgisse de préférence dans mon sommeil. Mais peu importe la date, de toute façon, comme Mario dans « Mario kart » (vous voyez, je ne suis pas si sénile que ça), j’ai déjà ramassé un sacré paquet de Bananes, de Bloups, de Bob-omb ou de Cœurs : j’ai réalisé la plupart de mes rêves de gamin autiste, donc je peux mourir sans regrets, sans remords. La seule chose qui m’horrifie dans ma mort, c’est que j’ai l’outrecuidance de croire que je laisserai, ne serait-ce que quelque temps, un vide et que mes proches en souffrent. Ceci dit, Barbier et le coronavirus peuvent aller se faire voir : j’ai bien l’intention de me garder en vie un petit moment, il me reste encore quelques rêves à réaliser.

Quant à l’avis des autres, dont je fais partie, Mačko met le doigt sur l’un des principaux maux de notre société démocratique. Tu votes pour un représentant qui recueille doctement ton avis et qui le balance dans la corbeille à papiers dès son installation sur son strapontin. Dès sa première interview d’élu, c’est des « JE dis que », « JE décide que ». La dernière fois qu’on nous a demandé notre avis, c’était sur la future constitution européenne, et on nous a dit : « c’est pas la bonne réponse, on va recommencer mais avec des gens moins cons », comprendre les députés godillots. Chez les Africains, qui m’ont appris à devenir Homme, l’avis des anciens est recueilli avec intérêt et respect. Le petit Macron se pince le nez quand il croise un vieux.

C’est vrai qu’on ne m’a pas demandé mon avis pour m’étiqueter « vieux ». D’abord en techno-langage de responsable marketing, on dit senior, cible de la « silver économie », réservoir à dividendes. Remarquez qu’avec ma retraite d’indigent et mon aversion des rentiers et multinationales, les dividendes ne sont pas gagnés pour eux. J’ai au moins le pouvoir de choisir ceux à qui je vais redistribuer l’obole que m’octroient les caisses de retraites. On ne nous autorise pas à donner notre avis, juste-à-voter-pour-celui-qui-va-empêcher-Marine-de-passer. C’est pour ça que je donne régulièrement et gratuitement mon avis à qui veut l’entendre : tout vieux que je suis, je conchie Macron, son boys band et sa startup nation qui parquent les vieux.

Salutations libertaires à tous et à Mačko en particulier

1- https://blogs.mediapart.fr/macko-dragan/blog/101120/l-avis-des-autres

2- https://fr.wikipedia.org/wiki/Christophe_Barbier

 

 

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