Pour éclairer un peu nos réflexions sur cette abondance de "cousins" aux rôles multiples, j'aimerais vous faire partager  le point de vue et la vie de Sacker. Je crois bien que c'est avec Sacker que j'ai le plus parlé du sujet, et ce jeune homme ce n'est pas  n'importe qui. 

Déjà, je le tiens en haute estime et j'aimerais que vous compreniez pourquoi...

Sacker , c'est le mari de Lina, la soeur chouchoute  de mon mari parce qu'il y a eu toujours entre eux une complicité totale dûe sans doute au fait que, dans cette grande fratrie de 11 enfants, ces deux là étaient assez rapprochés et mon mari  le modèle absolu que Lina suivait partout. Lina m'a vu arriver d'un oeil on-ne-peut-plus critique au départ, et comme "last but not least" c'est une beauté fatale assez distante, j'ai beaucoup ramé pour trouver grâce à ses yeux. 

Mais Lina et moi avons aussi des points communs, dont l'un , et non des moindres vous le comprendrez facilement, est que nos choix amoureux ne se discutent pas. Le jour où Sacker est rentré dans la cour de la maison pour saluer son bon ami Hassan, mon beau-frêre,  nous avons tous très bien compris que c'est "toute la famille" à qui il venait dire bonjour, voir peut-être même, entamer une campagne d'approche dans les règles vis à vis de mon beau père. Sacker s'est vite mis a discuter avec moi puisque, étant la seule femme qui pouvait rester là quand il venait voir Hassan, j'étais....comment dire...un relais poste idéal. 

L'amitié entre Hassan et Sacker n'a pas eu plus de franc succès que celle entre Sacker et mon mari, mais le valeureux prétendant  revenait avec une constance que j'ai trouvé fort louable, sachant combien son manque de biens et quelques incompréhensibles brouilles d’ancêtres rendaient son projet improbable.

Lina n'en finissait plus de circuler dans la cour quand il venait et lui cumulait les petits boulots pour avoir trois sous, ou des corvées auprès de mon beau père (qui fit dépierrer quelques grands espaces grâce à cette énergie si disponible). Jusqu'au moment où l'on m'a annoncé que Lina allait se marier et que d'ailleurs la soeur de Sacker allait elle-même épouser un autre de mes beaux frères, coutume assez classique et totalement détestable à premiere vue, qui consiste à annuler les dots respectives en croisant les deux familles. C'est assez classique dans le désert où les garçons n'ont pas d'autre option, s'ils veulent se marier un jour et qu'ils sont pauvres.

En l’occurrence tout le monde avait l'air de très bien s'en satisfaire et je m'abstiendrais donc de commenter cette entente là, ayant vu Lina à moitié s'évanouir de bonheur à l'annonce de la nouvelle et la soeur de Sacker finalement assez joyeuse, pour une femme a qui je présumais que l'on avait laissé bien peu de marge de choix. Au moins, mon autre beau-frère était-il aussi jeune et plein d'énergie... 

 

En plus, je ne savais pas d'où était venu l'idée de cet échange standart. Tout ce que j'ai vu, c'est Sacker charrier des pierres par centaine et faire passer 1001 petites attentions à Lina, avec qui j'ai très vite eu des relations beaucoup plus chaleureuses!

Après les mariages, Lina est partie vivre chez ses beaux parents où elle a eu un magnifique petit garçon a qui elle a donné a le prénom de mon mari. Nous nous sommes vus assez souvent et nous discutions beaucoup avec Sacker d'un moyen de renflouer les caisses.

Mon autre beau frêre est quant à lui parti à Homs avec son épouse mais il s'y ennuyait des siens et ne trouvait pas de travail.

 

Comme c'était la saison, les deux nouvelles familles décidèrent donc de partir vivre sous la tente, à la frontière irakienne, pour engraisser les moutons. 

Bon, il faut ici que je fasse un point sur cette histoire, toujours très énigmatique pour les occidentaux, de s'acharner à aller faire paître les moutons dans ce qui semble les coins les plus reculés du désert, alors qu'en vérité la Mésopotamie ("entre les deux fleuves" au sens etymologique du terme: le Tigre et l'Euphrate) et ses environs, c'est comme la Beauce locale. Il y a au moins trois mois où les immenses champs de verdure n'ont rien a envier aux alentours de Notre Dame de Chartres. Le tout, c'est de connaître les coins et de suivre la pluie et les pousses (d'où  l'intérêt de la tente...).

Une vie au grand air indiscutablement , mais pas très commode pour les deux jeunes mamans, Lina et mon autre belle soeur.

J'ai voulu aller les voir mais elle étaient à 300 km de nous et je ne pouvais pas me lancer dans cette expédition seule avec mes deux bébés, en bloquant notre véhicule pour au moins une semaine.

Malheureusement, voilà qu'un beau matin , aux aurores, ce sont elles qui sont venues à moi.

 Vers 6 heures du matin des cris et des bruits de camions qui manœuvrent devant notre porte. Hurlements divers.Mon mari se lève précipitamment, assez rapidement suivie par moi, qui ait juste été vérifier que les enfants ne s'étaient pas réveillés.

 Derrière la porte, c'est le radeau de la méduse que nous accueillons. 

Défaites, les deux épouses sont assises sur des pierres en état de choc. Leurs maris essaient de descendre du camion les épaisses toiles de tente gorgées d'eau. D'ailleurs tout est gorgé d'eau, jusqu'aux deux bébés qui hurlent dans les bras de leur mères respectives. Il s'est à peu près arrêté de pleuvoir mais il est évident que c'est la tornade de la nuit, la grande coupable du dénuement terrible qui s'étale devant nous. 

Lina est rouge écarlate, et je comprendrais le lendemain que c'est parce que sa peau est en train de lutter pour ne pas geler complètement. J'arrive, avec l'aide ma belle mère, à lui prendre le bébé, qui n'est qu'un paquet trempé et hurlant. On l'emporte au chaud. 

"J'ai crû qu'il était mort! J'ai crû qu'il était mort! Que Dieu le protège!" répète-t-elle en boucle. Elle éclate en sanglot contre moi et je la réchauffe comme je peux en essayant de l'entraîner vers notre chambre. "Il faut aider Sacker! Sinon l'homme qui nous a amené ici va nous demander des fortunes! Il faut vider le camion! Sinon on a plus rien Adeline!"

Tous les hommes de ma belle famille sont sur le pont. On porte les grosses poutres, les piliers moins lourds, une armada de bâtons, les énormes toiles tissées de laine, en chameau pour le dessus, et en mouton pour les côtés. De gros tas de vêtements en vrac, une toile avec les matériels de cuisine entassés pêle-mêle , d'où sort un jus noir car tout y est mélanger avec les cendres. 

Des vivres complètement trempées, à moitié trempées, presque sèches. Un énorme sac de riz éventré. Un énorme sac plein d'une farine dont on présume qu'elle ne pourra plus faire grand pain....Des carabines, d'énormes barils d'eau totalement dérisoires quand l'eau est l'envahisseur premier.

"Adeline! Ya Adeline! Tu sais quoi!? Le pilier central de la tente s'est arraché et est tombé entre Sacker et moi ! Comme ça tchac! D'un coup!

Et là tout les petits piliers ont commencé à s'effondrer vers nous parce que la toile s'est déchirée au dessus!!!Et là.....là.... Oh ya Adeline! Le bébé!!!Le bébé, était séparé de moi aussi par un pilier et plein de choses Tout était bloqué par la toile trempée! Je voyais rien moi! On était en pleine nuit! Sacker se débattait d'un côté pour venir me chercher et moi je hurlais que j'avais perdu le bébé et le bébé il ne criait pas. Je pensais qu'il était mort sous le choc mon bébé Adeline! Alors je ne voulais pas sortir de là-dessous et Sacker quand il a réussi à soulever le pilier, au début, il ne comprenait pas pourquoi je ne voulais pas venir et on ne s'entendait pas avec le bruit de la pluie et du tonnerre et puis les autres cris. Quand il a compris, il est venu me rejoindre et on a déplier des niveaux de toiles amoncelés en espérant ne pas faire mal au bébé. On ne voyait rien. Rien...ça a duré des heures et on ne voulait pas qu'on bouge quoi que ce soit de l'extérieur de peur que le mouvement de la toile n'étouffe le bébé.

Que Dieu soit loué j'ai eu peur! j'ai eu peur!

On l'a retrouvé Adeline! Ya Habibi! Il ne pleurait même pas. Il avait été un peu protégé par les bords d'une caisse, mais il était très rouge et il avait les poings tellement serrés que pendant toute la route, il n'a pas voulu les dessérer. J'espère que maman y arrivera.

Sacker il portait tout: le gros pilier, les toiles de tentes , les piliers et moi à ses pieds je fouillais, je fouillais, je retournais tout en appelant le bébé! ça a duré au moins deux heures ...Mais il est vivant et Sacker est vivant et je suis vivante! Ya Adeline Dieu est grand!" Et elle pleurait, elle pleurait ma belle Lina...et j'en tremble en vous l'écrivant....

 Ils ont beaucoup perdu durant cette terrible nuit d'orage. La tente a demandé un colossal travail de réparation, de même que l’investissement dans de nouveaux piliers. Sacker est retourné près des moutons qui attendaient dans leur enclos, que personne n'avait touché, et il a fallut qu'il s'installe là bas jusqu'à la fin du printemps avec notre beau-frère commun et une petite tente.  Avec Lina, on passé des journées à démêler les affaires, laver, sécher pendant que ma belle mère veillait son petit fils qui a eu beaucoup de vomissements mais n'a pas semblé avoir d'autres séquelles.

Lina était souvent prise de quinte de larmes et de spasmes en regardant son fils.

Grace à des frictions à l'huile et des crèmes nourrissantes, sa peau est redevenue soyeuse. Le bébé lui même est redevenu joyeux. Sacker est revenu avec de gros et gras moutons, et nous nous sommes remis à penser à des projets d'avenir mais "dans du dur", avait-il juré à la belle Lina. 

 

(A Suivre..)

 

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La première partie de mes écrits sur la Syrie, se trouve dans l'édition sur les révolutions dans le monde arabe sous les liens suivants:

(cliquez ici pour avoir accès au huitième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie) C'est dans cet article que j'explique mon désaccord avec l'édition spéciale de  Médiapart et à la suite duquel, je suis revenue sur mon blog....

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