J'étais allée au marché de Hama pour acheter des pommes que je planquais discrètement dans nos pièces pour les enfants du coin, quand je tombe sur une énorme caisse de grenades, vendue à même le sol l'équivalent de deux euros. Ça ne s'appelait même plus une affaire, c'était une vraie bénédiction pour une occidentale comme moi, même s'il y a tellement de grenades pendant la saison que ce genre de deal en or arrive assez souvent, d'après ma belle mère.

Revenant toute contente avec mes dix kilos de grenade (au bas mot), je chantais sur la route, en prenant bien garde néanmoins à ne pas glisser sur le côté quand je croisais une voiture, puisque toutes les routes du désert sont surélevées, à cause des inondations de pluie.

Subitement je me souviens que dans les 1001 Nuits, on n'a de cesse de chanter les mérites de la confiture de grenade, qui rend les hommes fous d'amour.

Dans les 1001 nuits, ça tourne même quasiment à l'évidence: quand une femme veut un homme, elle n'hésite pas une minute et se mets à ses chaudrons. La gelée de grenade fera le reste. Maintenant que j'y pensais d'ailleurs, je n'étais plus bien sure que l'on parle de confiture, ou bien de gelée... Enfin, le fait restait, on pouvait cuisiner un truc délicieux avec de la grenade et des méthodes à la Bonne Maman.

Il me fallait séance tenante, essayer d'en faire, pour savoir...

L'occasion était trop belle et j'avais enfin avec moi des quantités assez respectables de matière première pour me lancer dans une aussi folle entreprise.

 

Je préviens donc mes belles-sœurs de l'incertitude possible du résultât et de la certitude que c'est très bon et nous nous mettons vaillamment à égrener les grenades, pendant que je réfléchissais à comment retirer les grains durs, dont je doutais qu'ils puissent avoir le moindre effet magique sur un organisme normal. Mon problème étant que, comme vous n'êtes pas sans l'ignorer, les 1001 nuits, n'est pas un livre de recettes et que je n'avais donc que les effets de cette énigmatique confiture de grenade mais en aucun cas, la méthode pour l'obtenir. Les 1001 nuits sont bien plus fortes pour vous expliquer comment dissimuler un corps sans tête ou faire passer un nain de foyer en foyer en pleine nuit, mais là n'était pas mon besoin, sur ce coup là.

 

Je décide donc de tout faire bouillir avec du sucre et un peu de pectine et, ce faisant, réalise avec bonheur que tous les grains remontent à la surface (je vous donne le truc, étant plus pragmatique que les 1001 nuits...). A force de bouillir et de mélanger, j'obtiens un beau sirop épais, du type miel, que je mets en bocaux dans la cour, en ligne, près du mur,

Je prends soin de les renverser la tête à l'envers (encore un truc qui ne me vient pas des 1001 nuits) pour les stériliser. Il y avait là des bocaux de toutes sortes et toutes tailles, une vingtaine à peu près. L'envie me prend d'en fixer la photo, mais l'heure n'était point à l'art mais à la cuisine. C'était bouillant et magnifique. D'un exotisme romantique à toute épreuve, au milieu du désert, ce joyau directement inspiré par les 1001 nuits....Ma belle mère trouvait ça très amusant et mes belles-sœurs, les enfants et moi même nous brulions les doigts à racler les bords de l'immense casserole dégoulinant de ce chaud suc couleur or, du miel de grenade aux reflets de rêve, dont je m'étais bien gardé de dévoiler les nombreuses vertus à mes marmitons.

 

Avec le soir qui tombait, les pots refroidissaient petit à petit et chacune a repris ses occupations, pendant que je m'attelais, par terre, à grands coup de jets d'eau à la vaisselle de tous mes ustensiles de cuisine. Avant de nous coucher, j'allais avec mon mari faire un tour dans le désert, regarder les étoiles et me faire moquer de moi et de mon bonheur d'avoir réussi à rendre concrète une histoire des 1001 nuits... En rentrant nous sommes passer par la tente, où le tric-trac battait son plein autour de mon beau père, qui n'accorda qu'une oreille distraite à mes expériences culinaro-littéraires.

 

La nuit passa. Une sur 1000, rien d'extraordinaire...

Au matin, accompagnée des enfants, je me précipitais le long du mus pour pouvoir gouter le fruit de nos efforts.

Stupeur! Il n'y avait plus rien. Rien du tout.

Consternée, j'interrogeais ma belle-sœur, me disant qu'elle avait du ranger les pots, par souci d'ordre. "Pas du tout" me répondit-elle avec un joli sourire "J'ai pensé que c'était toi qui avait voulu les mettre dans tes pièces. Mais moi, je voudrais bien en gouter un peu! »

 

Enquête familiale de haut niveau, accompagnée par toute une ribambelle d'enfants « par l'odeur alléchée ». Rien, rigoureusement rien.

Je fonce sous la tente où je ne trouve qu'odeur de tabac à la pomme et dormeurs assoupis.

 

Un bruit de moteur.

Ma belle-mère n'a pas le temps de descendre de la voiture du voisin que la meute des curieux en colère lui a fait part de nos recherches, de nos questions, de notre attente...

 

Elle éclate de rire:

« Tu avais mis quoi dans ta confiture Adeline??? Mon mari et deux de ses amis en ont pris un pot en passant, histoire de gouter car ils devaient partir et je ne sais pas ce qui s'est passé mais ils ont décidés que tout le monde restait là , ils m'ont demandé du pain, et ils ont vidés tous tes pots jusqu'à l'aube, où ils sont tous aller se coucher sous la tente et où moi, j'ai dû partir au four, parce qu'avec tout ça, je n'ai plus de pain....Je n'ai rien pu faire Adeline, je n'ai rien compris! C'est qu'ils n'ont rien laissé.

J'ai mis les pots à l'écart dans la cour, et ils sont totalement vides. A trois, ils ont tout mangé!....c'est incroyable....Quand je pense que je n'ai même pas pu en savoir le goût!..Les hommes, parfois c'est stupéfiant hein! Mais quand même, Adeline …..c'est quoi ton secret? » et tous les yeux de se tourner vers moi, qui n'arrive pas à y croire, qui vit un rêve éveillé: il n'y a que dans les contes que l'on entend des histoires pareilles....

 

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La première partie de mes écrits sur la Syrie, se trouve dans l'édition sur les révolutions dans le monde arabe sous les liens suivants:

(cliquez ici pour avoir accès au huitième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie) C'est dans cet article que j'explique mon désaccord avec l'édition spéciale de  Médiapart et à la suite duquel, je suis revenue sur mon blog....

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