C'était tout au début de ma rencontre avec ce bédouin au regard de soie dont j'ai si vite su qu'il allait être le père de mes enfants. Nous nous connaissions encore à peine et mon niveau d'arabe était tel que j'avais encore de lourdes hésitations face à l'accent et aux expressions bédouines. Mon univers avait donc quelque chose de profondément surréaliste d'autant que même si je savais l'avenir, je ne savais pas encore combien mon cœur et mes yeux étaient éblouis de folle passion et je réalise maintenant combien chaque recherche de souvenir est compliquée dans un tel merveilleux nuage.

Par exemple, il me semble bien que ce jour là je n'étais pas la seule occidentale mais ça n'est pas plus précis que cela. J'étais peu-être avec mon ami Mathieu, celui avec qui j'ai rencontré mon futur époux, celui qui n'a rien vu et en a conclue que le soleil tapait trop fort sur ma pauvre tête en ce mois d'aout. Celui , peut-être, qui surtout ne voulait pas voir, mais c'est une autre histoire...

C'est lui qui me semble le plus vraisemblable car dans mon souvenir j'étais en confiance et je ne l'aurais jamais été avec un occidental fraîchement débarqué, voulant comprendre tout seul mais ne sachant parler un mot, pétri d'idées toutes faites et incompréhensibles de moi et surtout à l'éternelle recherche de la photo du siècle, et près à n'importe quoi pour l'obtenir, alors que son pain n'en dépend pas.

Mathieu, ou peut-être Nico, je ne sais plus.

Peut-être personne d'occidental, simplement un autre ami du coin avec qui je me sentais bien, car j'ai tout de suite adoré les proches de ma future belle famille. Une connivence instinctive quasiment impossible à expliquer. La connivence de ceux qui ont le désert dans le dos alors qui n'ont plus peur de grand chose évidemment.....mais je m'égare, je m'égare, et si je me lance sur ce sujet nous n'irons jamais là où j'aimerais vous emmener maintenant.

 Toujours est-il que ce matin là est venu nous chercher Ali, et même si je ne le savais pas encore, c'était en fait à la demande insistante de mon futur qui cherchait, comme tous les amoureux du monde, à m'en jeter plein les yeux.

« Il va nous emmener dans la pièce son père » a dit Messef avec des étoiles dans les yeux « Tu vas voir, c'est totalement fou. C'est un collectionneur milliardaire. C'est fou, fou. Il ne veut jamais que personne n'entre là mais il y reste toute seul, pendant des heures. Moi, c'est parce que je suis très proche d'Ali que j'y ait souvent été et au village tout le monde connait, mais je crois qu'aucun étranger n'est jamais venu là. Enfin si, des koweitis peut-être, mais pas des étrangers/étrangers. »

 

La pièce en question, immense, se trouvait dans la maison qu'occupait Ali et ses parents dans le village d'à côté. Un tout petit village , tout aussi insignifiant sur une carte que celui de mon prétendant.

Nous partons donc à pied pour nous trouver à la porte devant un maison genre carré de béton, sans charme aucun. Nous entrons dans une antichambre où règne un bazar quasiment fatiguant pour le regard, où de grandes cafetière arabes en étain surnagent, avec, à côté, des rakwés en cuivre, tout aussi immenses. Des objets d'apparat magnifiques totalement orientaux mais tellement noyés dans un foultitudes d'autres pièces en cuivre, en étain et en bois que l'on a plutôt l'impression d'être d'en l'arrière boutique, en cours de tri, d'un brocanteur du souk, à Damas.

 

« Viens, viens » me dit théâtralement Ali en m'ouvrant très grand, à la manière des maitres d'hôtel de grand restaurant, la pièce suivante.

Et là, le choc.

Il n'y a pas d'autres mots.

N'oublions pas que nous étions en plein désert, dans un coin franchement pauvre et isolé, dont les noms figurent à peine sur les cartes et au sujet duquel, dans les guides on s'en sort le plus souvent, via cette délicieuse prudence des gens qui ne savent pas trop, par un: « A visiter si vous vous en sortez un peu en arabe et vous aurez la chance d'y découvrir la Syrie profonde ». Un aimable façon de nous faire comprendre que chaque pays à ses priorités touristiques et que là vraiment....même le brave gars payé pour ça n'a pas eu le temps, c'est tout dire.

 

Et pourtant, le choc.

Mais probablement pas un choc pour guide touristique, admettons-le.

 

Une immense pièce où sont posés par ordre de taille le long des murs, les plus grands contre les cloisons et ensuite par ordre décroissant sur un bande de deux mètres à peu près, tous les objets les plus disparates de la planète avec une prédominance marquée, au départ, pour des articles orientaux, mais ensuite une variété sans fin, sans logique, sans explication.

Au début de « la visite » puisque l'on peut nommer ainsi un endroit où l'on regarde respectueusement un a un, des trucs avec les mains croisées dans le dos, je me demande si le père d'Ali est juste fou, comme le soutient mon mari, ou si c'est un collectionneur de génie. Il est là le brave homme, assis au milieu de ses trésors, dans cet endroit totalement décalé, en train de fumer philosophiquement son narghilé avec un sourire béat. Il ne semble pas avoir une très grande envie de parler mais son attitude n'est ni méprisante ni hostile. Pas même dominante. Une présence un peu étrange qui rimerait plus avec celle du gardien que celle du propriétaire. On me fait d'emblée comprendre qu'il faut lui foutre la paix et qu'il ne répondra pas à mes éventuelles questions. Son fils, n'a pas l'air beaucoup plus à l'aise et mon élu, qui a déjà vu 1000 fois l'endroit, en est un peu lassé et va assez vite vers la porte avec son bon copain pour discuter au soleil. Le fait est que l'endroit est fort sombre puisque sans fenêtre.

Nous sommes dans une antre, dans la version 20ième siècle de la caverne d'Ali Baba.

 

Je longe les merveilles en remarquant leur côté assez vite hétéroclites du genre un évier plaqué or, une petite poupée ayant surement longuement tourné sur elle-même dans une autre vie, une poignée de porte, deux tables en formica, un magnifique guéridon incrusté de nacre avec, posé dessus, un très moche plat à poisson en faïence grossière où est dessiné la pauvre bête qui s'apparente à une carpe à l'œil exorbité.

Et ça continue, ça continue, ça continue...... et Monsieur Père m'envoie régulièrement un charmant sourire à la séduction, à proprement parler, en or, tout en expirant un délicieux nuage à la senteur de pomme qui prend vite le pas sur l'odeur de vieux objets renfermés qui avait frappé mon nez en entrant.

Je ne sais trop quoi dire tant l'idée de « Trésor de guerre » s'impose avec les minutes qui s'écoulent. Mais trésor de guerre fait par qui? D'où? pourquoi stocker? J'en parle à mots cachés avec mon amoureux, mais vous avouerez que ce n'est pas une discussion bien romantique avec un homme qui vous inspire de faire 50 enfants et non de trucider son prochain. J'y vais donc prudemment, tant il semble fier du lieu. Il me dit que c'est possible, qu'il n'y a jamais pensé mais que cet oncle là a toujours été du genre riche et qu'il a toujours adoré ramener des tonnes de choses du souk.

Mais y-a-t-il été , lui, mon ange, avec ce monsieur si dépensier, au souk?

Ah non, lui jamais. Mais c'est toujours ce qu'on lui a dit.

Le Cheikh est-il au courant de l'existence de ce paradis de la brocante?

Oh ben oui, surement, c'est la famille...

Bien bien bien. A mon avis, le souk à un nom libanais mais je vais garder ce genre de considération pour moi.

 

Un frère d'Ali est entré dans la pièce et voyant mon visage aussi mal a l'aise que sceptique (malgré d'évidentes volutes d'amour) il éclate de rire. Son arrivée tranche agréablement avec l'ambiance un peu pesante qui commençait à s'installer. Je pense que mes mots, bien qu'essayant d'y aller doucement, était bien trop précis et que le doute s'est installé dans la tête de mes hôtes sur le fait de m'avoir favorablement impressionné. C'est surtout ça qui semble chagriner tout le monde, bien plus que ce que cet improbable amoncellement pourrait vouloir dire.

Il faut dire que moi je découvre....pas eux.

 

« C'est un endroit comme un autre! » me déclare un peu goguenard le frère d'Ali, après m'avoir serré contre lui « nous, on a grandit dedans. Mon père, je crois que ça l'a un peu mélangé dans sa tête, alors ce qu'il aime c'est regarder (coup d'œil au pacha assis, qui s'assoupit contre son narghilé). Il y a plein de choses amusantes en tous cas. Enfin, moi ce que j'aime le plus, c'est ça... » Il se dirige vers un énorme mappemonde, s'en saisi, jette un regard interrogateur à son père qui ne moufte pas mais qui a bien vu, et m'entraîne sur un tapis épais où il s'assoit après avoir déposé l'imposant globe entre nous deux.

« Tu vois, je tourne la terre comme ça, puis je ferme les yeux comme ça, puis j'arrête le globe comme ça, avec un doigt et je me demande: c'est comment cet endroit là? Irais-je un jour? Où suis-je exactement? De quelle couleur sont les gens? Bon....quand je tombe dans l'océan, comme maintenant, je me dis que c'est problématique parce que je ne sais pas nager!!!... »

« T'inquiète pas, j'arrive avec un bateau et moi je sais nager » dis-je en entrant avec bonheur dans ce jeu qui a illuminé mon enfance « On pourrait peut être commencer la visite par cette petite île là. C'est un peu paumé, je l'admets mais ça a l'air joli et puis ça doit être très exotique et très sauvage..... As-tu pensé aux allumettes? »

« Je dois avoir un briquet. Les bédouins ont toujours au moins un briquet et des graines de tournesols dans la poche droite, tu dois savoir ça » répond-il en éclatant à nouveau de rire

« Tiens, toi qui a beaucoup voyagé d'après ce que dit Messef, est-ce que tu es déjà aller.....là ?»

« Le Sud d'Oulang Bator? Non. Je sais juste que c'est le fleuve « Amour » qui sépare la Chine de la Mongolie et cette idée me plait (long regard, surement dramatiquement fleur bleue, vers l'Aimé ). Pourquoi? Tu connais? »

« J'y suis allé deux fois pour les faucons , mais on s'est un peu perdu et ce que j'ai compris c'est que les faucons que l'on trouve par là, viennent en fait, de par là (ses doigts galopent sur le globe terrestre et j'ai un peu de mal à suivre parce que je suis déjà extrêmement concentrée pour bien comprendre ce qu'il me dit) . Tu vois en fait, ils arrivent beaucoup plus au Nord. Ce qu'il faudrait, c'est remonter vers... par là. (les environs du détroit de Behring, si mes yeux et ma mémoire sont fidèles) parce que que c'est clairement dans ce coin que les faucons sont les plus blancs. Il y en a même des blancs complets, le ventre le dos, les pattes (il mime). Ils sont magnifiques. Ils commenceraient donc tout blancs , pour se confondre avec la neige, parce que ça doit être plutôt froid là-haut, puis, petit à petit, ils cherchent le soleil , ou à manger, et ils descendent. Mais comme ils sont dans des endroit où il y a moins de glace, ils deviennent plus sombres et ils perdent de la valeur à nos yeux. Tu comprends? Alors je me demandais si tu avais des contacts dans ces coins là, un endroit où ils sont encore blancs......? »

 

Ouh là! J'ai bien compris la question mais là, soyons honnête, je n'ai aucune idée de la réponse. Mais alors aucune.

Je suis déjà assez fière de moi d'avoir pu saisir la démonstration à peu près en entier et encore plus estomaquée par l'idée que la possibilité que j'ai, pif, pouf, quelques efficaces contacts dans le « le coin » du Détroit de Behring, ne semble pas du tout impossible à mon interlocuteur.

J'aimerais le satisfaire pourtant, car je vois dans ses yeux bleus planer le noble rapace et le ciel tout entier autour de lui.

En voilà un en tous cas, qui s'en fout carrément de l'endroit où nous sommes. C'est une leçon vivante pour son père que cet homme là!

 

Sa présence me permet de remettre en perspective cette énigmatique caverne.

Le côté superbe mais surtout dérisoire par rapport aux vrais détournements financiers inhérents à toute guerre. Je suis fort probablement dans une cache de pillards.

Des pillards, des pillards. Les objets viennent de pillage c'est ce qui semble le plus logique mais dans ce cas là pourquoi ce monsieur n'en revend-il pas le plus payant? Qu'a-t-il à faire de ce lavabo plaqué or? Il l'écoulerait en cinq minutes à Alep pour un fort bon prix, lui dont le robinet trône dans la cour au bout d'un tuyau bleu et dont je ne peux point garantir que ses enfants possèdent tous deux gallabiyés correctes.

 

Ce que l'on appellerait des pillards amateurs alors.... et d'un coup, je sens remonter ma sympathie. Illuminés dont le premier souci, une fois fait visiter leur trésor de guerre, est de sortir une mappemonde et de regarder dessus où l'on pourra aller chasser le faucon, où l'on pourra voyager, à rêver en tournant la grosse boule...

 

Que pensent-ils eux-même de cette caverne? Objet de toute leur fierté et de toute leur honte? Elle représente si peu en soit et même si peu pour eux....Elle ne donne à manger ni aux enfants ni aux moutons, car pour cela il faudrait la vendre, c'est à dire la perdre par miette et redevenir un modeste bédouin qui s'est laissé embarquer dans une aventure trop grande pour lui, qui a eu les yeux plus gros que le ventre et la tête tellement affolée qu'elle est devenue plus petite qu'un grain de sable...

 

Étrange alchimie que celle qui mène à trôner dans une grotte d'Ali Baba, si fier et si perdu.

 

Nous y reviendrons, car je n'ai pas fini dans faire le tour de l'affaire.....et c'est trop d'un coup.

 

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La première partie de mes écrits sur la Syrie, se trouve dans l'édition sur les révolutions dans le monde arabe sous les liens suivants:

(cliquez ici pour avoir accès au huitième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie) C'est dans cet article que j'explique mon désaccord avec l'édition spéciale de  Médiapart et à la suite duquel, je suis revenue sur mon blog....

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