La colonisation de l’Afrique de Voulet à Lugan

Au tournant du XXe siècle, la colonne criminelle du capitaine Voulet et du lieutenant Chanoine, en route pour le Tchad, violait, pillait, massacrait et brûlait tout sur son passage, dans la joyeuse débauche d’un grand festin génocidaire. L’historien Bernard Lugan préfère aujourd’hui parler de pacification du continent par une France philanthrope

 

Au tournant du XXe siècle, le Niger et le Tchad ont été « colonisés » par le capitaine Voulet et sa bande de criminels. La progression de cette colonne n’est qu’une succession de massacres et de pillages à faire pâlir de jalousie les plus sadiques des génocidaires rwandais. Hommes, femmes et enfants éventrés, décapités, cultures, récoltes, villes et villages systématiquement brûlés, le récit de ces atrocités, difficilement supportable, est compilé dans un ouvrage de Jean-Claude Simoën (« Les fils de rois », 1996), sur la base d'archives militaires. À Nirni n’Koni, par exemple, les artilleurs avaient été autorisés, pour les récompenser, à violer toutes les femmes qu’ils souhaitaient, avant d’exterminer la population et de brûler la ville. Entre sept et huit mille cadavres furent jetés dans des fosses et recouverts de terre. Le récit de chaque traversée de village est toujours le même : destruction, massacre, viol, pillage. Malgré un rapport du gouverneur du Soudan, les députés, en décembre 1900, décident d’enterrer cette affaire. Une des pages les plus sombres de l’histoire de France est ainsi occultée.

Vingt-sept ans plus tard, après André Gide et Marc Allégret, c’est Albert Londres qui explore l’Afrique coloniale et publie son explosif « Terre d’ébène ». En route pour Tombouctou, Londres fait les observations suivantes au sujet de la construction des routes et chemins de fer et de l’utilisation de la population noire :

«  C’est lui [Le noir] qui creuse le canal de Sotuba. Lui qui a fait et lui qui fait les chemins de fer du Sénégal, du Soudan, de la Guinée, de la Côte d’Ivoire, du Togo, du Dahomey, du Congo !

C’est lui qui, pendant des jours, arpente la savane, trente kilos de manioc en charge, suivi de ses femmes et de ses enfants, lamentable kyrielle pour ravitailler les chantiers de la civilisation !

Un camion ferait beaucoup mieux l’affaire. Mais l’essence revient à des prix fous, tandis qu’il y a beaucoup de bananiers. Lui, c’est le moteur à bananes.

Les routes sont magnifiques ; demandez plutôt aux indigènes ! Elles sont d’autant plus remarquables qu’elles ne nous ont pas coûté un cauri. On n’a dépensé que du nègre ! »

L’auteur poursuit en évoquant « la caisse de réserve de je ne sais combien de dizaines de millions » du gouvernement général. « Il existe des Français qui croient que les colonies coûtent de l’argent à la métropole. Pas un liard !... Elles font vivre des milliers de militaires et de fonctionnaires français. Il en est même une qui sert une rente à la France ! »

André Gide (dans Voyage au Congo) faisait le même constat en décrivant la construction des routes et chemins de fer au Congo par une population locale brutalement mise à contribution et également exploitée de façon inhumaine, entre autres pour le portage ou la récolte du caoutchouc.

En quelques décennies, la France mettait en place un système d’exploitation des ressources naturelles locales basée sur une main-d’œuvre quasiment impayée et excluant toute idée de valorisation des richesses du continent par la création d’une industrie de transformation locale. En Haute-Volta (actuel Burkina Faso), la production de coton était avant la colonisation assortie d’une industrie textile qui jouait un rôle important dans l’économie de la région. Au début des années vingt du siècle dernier, le colon, loin de toute idée de faire prospérer et de moderniser cette industrie textile pourtant déjà existante, mit en place la culture forcée du coton, dans lesdits « champs du commandant ». L’objectif était clair : produire et exporter en métropole un maximum de coton « brut » à moindre coût. Aucun des gouvernements successifs de la France n’a à ce jour tenté d’infléchir cette ligne dans le but de développer l’économie du Continent et de permettre l’épanouissement de sa population. Au moment des indépendances, des « accords de coopération » furent proposés aux futurs états africains, reprenant, mais sous un autre titre, le « Pacte colonial » cher à De Gaulle. Ces contrats de dupes, garantissant le monopole de la France sur les richesses naturelles en échange de quelques sucettes, furent largement signés par des dirigeants soigneusement corrompus et mis en selle par l’Hexagone. Beaucoup de ces marionnettes (ou de leurs enfants) sont d’ailleurs aujourd’hui encore au pouvoir. Celui qui refusait de passer sous les fourches caudines du Grand Charles faisait l’objet de « représailles », et le mot est faible. C’est ainsi que la France recruta et entraîna au Sénégal une bande de mercenaires pour aller renverser le régime de Sékou Touré en Guinée puis, le pot aux roses ayant été découvert et le projet abandonné, imprima sur les presses de la Banque de France de faux billets guinéens dont elle inonda ensuite le pays pour en ruiner l’économie.  

Aujourd’hui, cent vingt ans après la conquête et soixante après les indépendances, la version officielle de la colonisation reste écrite par des historiens dont personne ne songe vraiment à questionner les affirmations. Je prends ici l’exemple de Bernard Lugan, qui considère, dans un article publié le 14 janvier 2020, que la colonisation n’a été qu’une « brève parenthèse dans l’histoire de l’Afrique », durant laquelle nous n’aurions globalement fait que du bien : « Durant ses quelques décennies d’existence la colonisation n’a pas pillé l’Afrique. La France s’y est même épuisée [il ira jusqu’à dire « ruinée » dans d’autres articles] en y construisant 50 000 km de routes bitumées, 215 000 km de pistes toutes saisons, 18 000 km de voies ferrées,… »

Au terme d’un bref exposé (« dans tout le Sahel, les sédentaires furent libérés de la tenaille prédatrice Touareg-Peul, dans la région tchadienne, les sédentaires furent débarrassés des razzias arabo-musulmanes »- il serait peut-être plus honnête de dire que nous avons évincé et remplacé ces prédateurs), n’hésitant pas à parler du « philanthropisme » du colonisateur français, qu’il estime ne plus être du tout impliqué dans les affaires du continent depuis les « indépendances », l’auteur en arrive à conclure que « les véritables victimes de la colonisation sont les Européens »

Dans un autre article (Réflexion sur la migration africaine dans une Europe « terre à prendre », publié sur le site d’Alain Soral, ou l’auteur a pignon sur rue), Bernard Lugan explique que l’immigration va s’aggraver en raison de la croissance démographique galopante de l’Afrique. N’importe qui peut faire ce constat, qui n’est en soi pas inexact. Lugan constate que le taux de fécondité en Afrique est bien supérieur à celui du reste du monde. Il a bien entendu encore raison, mais il en occulte, peut-être délibérément, les causes. Il n’est pourtant pas très difficile de constater que c’est dans les pays les plus pauvres où les systèmes d’éducation et de santé sont les moins développés que l’on trouve les taux de fécondité les plus élevés. Le Niger illustre bien ce propos : pays comptant parmi les plus pauvre du monde (PIB/habitant de 412 dollars par an en dépit de ses richesses minières considérables), il est aussi le dernier du continent en matière d’alphabétisation (15% seulement des Nigériens savent lire et écrire) et le champion de la fécondité (7,2 enfants par femme). À l’autre extrémité, on trouve le Botswana et l’Afrique du Sud, cette dernière affichant un PIB/habitant de 6350 dollars (15 fois celui du Niger), un taux d’alphabétisation de 94 % et un taux de fécondité de… 2,5 enfants par femme. Entre ces deux extrêmes, la corrélation entre ces chiffres se confirme. Le peloton des derniers de la classe est en outre essentiellement constitué des ex-colonies françaises (Mali, Tchad, Burkina Faso, Bénin, Côte d’Ivoire, République centrafricaine, Guinée, Sénégal et Cameroun), avec les PIB/habitant et les taux d’alphabétisation les plus mauvais de l’Afrique et des taux de fécondité supérieurs à 4,5 enfants par femme.

Avant d’évoquer un « refus des Africains d’envisager un strict contrôle des naissances », information dont il ne précise pas la source, Lugan reconnaît du bout des lèvres que la réduction de la natalité pourrait passer par le développement de l’économie, de la santé et de l’éducation mais écarte tout de suite l’idée d’exploiter cette piste faute de temps ( « À supposer qu’il ait une efficacité, le développement ne pourrait en effet avoir que des résultats à très long terme. Or, il y a urgence »). Je pense pour ma part que nous aurions largement eu le temps, depuis la fin du XIXe siècle, et qu'il est toujours temps de mettre en œuvre cette politique de partenariat « gagnant-gagnant » dont nos chefs d’états font si volontiers étalage dans leurs discours successifs. Toutes ces belles phrases semblent à chaque fois émaner d’un responsable enfin conscient des réalités et apparemment disposé à y remédier. Mais tout cela n’est malheureusement que poudre aux yeux. Quelques extraits du discours de Macron à Ouagadougou en 2017 : (les suites données à ces « promesses » peuvent être lues dans divers billets sur mon blog : https://blogs.mediapart.fr/ahg-randon/blog/080620/macron-l-africain-ou-le-bonheur-est-dans-l-auchan ; https://blogs.mediapart.fr/ahg-randon/blog/090620/macron-ouagadougou-soyez-riches-et-en-bonne-sante-plutot-que-pauvres-et-malades ; https://blogs.mediapart.fr/ahg-randon/blog/140720/saint-louis-du-senegal-de-faidherbe-macron.)

« Parfois, notre aide publique au développement ne répond pas aux besoins. Elle fait plaisir à des gouvernements français ou africains… La France, elle n'investira plus pour que des grands groupes participent parfois à des opérations de corruption organisée ; elle n'investira plus pour que la jeunesse n’ait aucune retombée de ce qui se passe et qui s'investit ; elle n’investira plus et leurs entreprises avec pour qu'il n'y ait pas un développement de l'emploi local. » (voir les contrats de protection côtière accordés à Eiffage malgré ses échecs successifs, la main mise d’Auchan sur la distribution et ses effets destructeurs sur le petit commerce et l'emploi local, l’irruption de Free qui, après le rachat de Tigo, se partage le marché de la téléphonie et de l’internet avec Orange, ce dernier en ayant tout de suite profité pour augmenter ses prix, etc.).

Les projets ne sont pas plus brillants dans le domaine de la santé :

« Mais la santé, ce n'est pas seulement l'accès aux médicaments, c'est la mise en place d'un véritable système de santé, comme ont réussi à le faire des pays, comme le Rwanda, et là aussi, dans ce domaine, il faut changer de modèle… Concrètement, je veux que des financements privés français servent demain à ouvrir des cliniques de qualité à Abidjan, Dakar, Ouagadougou. La France doit aussi avoir ce rôle. ». Monsieur Macon oublie que les cliniques privées, dont les tarifs sont absolument inabordables pour les Sénégalais, sont loin de manquer en Afrique. Ce sont des postes de santé et des hôpitaux publics dont les populations ont besoin.

Il est aujourd’hui plus important que jamais de tout faire pour éveiller les consciences, « en attendant le vote des bêtes sauvages ». Non, monsieur Lugan, la colonisation n’a selon moi pas été « une brève parenthèse dans l’histoire de l’Afrique » mais un long pillage et un désastre humain qui perdurent aujourd’hui en version plus moderne mais tout aussi tragique et qu’il convient de reconnaître en toute franchise et de corriger de toute urgence, dans notre intérêt comme dans celui des « moteurs à bananes ».

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