Alain Verdi
Journaliste (France Télévision, France 3 Corse à la retraite). Alimente, de manière irrégulière, un blog: "E Pericoloso sporgersi"
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Billet de blog 16 sept. 2022

Alain Verdi
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Banditisme, Mafia: la Sardaigne un cas à part ?

La Sardaigne n’a pas de Mafia endogène. Cela n’empêche pas l’Île de posséder SA criminalité « ordinaire » et même une criminalité « typique » dans une des cinq provinces de la région. Cette criminalité peut-elle se transformer en Mafia ? C’est une question que posent les autorités italiennes en charge de la lutte contre les délits mafieux. La Sardaigne est située à 20 Km de la Corse.

Alain Verdi
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La Sardaigne, une île à part ?

La Sardaigne est une île géographiquement proche de la Corse et de la Sicile.  On pourrait s’attendre à retrouver  de fortes similitudes. C’est le cas, mais avec des nuances biens marquées.

Les traits communs sont bien là :

Importance de la famille, tradition de vendettas, expression politique d’une certaine volonté d’autonomie.  Cependant,  les différences sont bien réelles et la Sardaigne se distingue. 

La Sardaigne est plus grande (24 090 Km2) que la Corse (8 722Km2) et plus peuplée (1 649000 hab.) que la Corse (338 554 hab.).

La Sardaigne possède un statut d’autonomie depuis 1948.

Historiquement, la Sardaigne a connu une longue période de banditisme. Cependant, à ce jour, les autorités ne notent pas l’existence d’une « Mafia sarde ».

 Le banditisme sarde  

En 1963 un anthropologue italien, Franco Cagnetta réalise une enquête dans une région sarde où le banditisme est encore très actif.

Son travail raconte la vie d’un village du centre montagneux de la Sardaigne, dans la région de la Barbagia.  Il y décrit un monde pastoral attaché à ses traditions. Parmi celles-ci, on trouve la vendetta et le banditisme.  L’auteur estime que ces « brigands » n’ont rien  à voir avec le brigandage sicilien et qu’il relève « moins de la criminalité que d’une structure sociale  très ancienne ». In Bandits d’Orgosolo.

Il décrit, notamment, la « faida » (vengeance par le sang) de deux familles qui va durer de 1903 à 1917.

L’écrivain italien Alberto Moravia préface la version française du livre de Franco Cagnetta.  Il constate que le peuple d’Orgosolo possède des mœurs qui « se sont arrêtées à l’âge de pierre ».

Mais il explique cette situation par « la carence de l’administration de type colonial imposé, à travers les âges par les États qui se sont succédé en Sardaigne (…) ». 

 Cette dimension anthropologique, doublée d’un aspect économique est reprise par le géographe  Robert Bergeron  en 1969, dans une publication universitaire, la  revue géographique de Lyon-vol 44 n°3, intitulée « Problèmes de la vie pastorale en Sardaigne ». Il explique le phénomène du banditisme  par un « contexte psychologique et culturel particulier ».

A la fin du 19ème siècle,  près de deux cents bandes sévissent dans la région de la Barbagia.

Les trois principaux fléaux sont l’abigéat (vol de bétail), les bardanes (bandes qui effectuent de véritables razzias) et les enlèvements, contre rançon.               

Certains de ces fléaux vont perdurer jusqu’au milieu des années quatre vingt, en évoluant.

En 1969 le géographe français Robert Bergeron constate que « l’abigéat persiste, mais les antiques « bardanes » ont disparu tandis que les enlèvements des personnes sont désormais courants ». 

Un triple constat s’impose :

-Ce banditisme reste principalement  limité à la région de la Barbagia.

-Il ne va pas se transformer en grand banditisme, à développement international ou bien en mafia.

-Il va s’estomper en partie avec le temps, mais sans complètement disparaître.

Tradition, dégradation, « normalisation »

L’abigéat était vécu comme une tradition, codifiée, non comme un simple délit. De nos jours, le vol de bétail a pris une forme « classique ».

Les « bardanes » étaient considérées par les victimes comme une forme dégradée de banditisme, combattue avec efficacité par les forces de l’ordre, car elles mettaient l’économie en danger. Cependant plusieurs observateurs, dont Franco Cagnetta,  ont décrit ces véritables razzias qu’étaient les « bardanes » comme des actes intégrés à la culture de la Barbagia.

Les enlèvements, contre rançon,  vont se multiplier dans les années 50- 60.  Cette époque correspond à une période de mutation de la société sarde. Pour le sociologue Pino Arlacchi « les enlèvements de personnes et les homicides anonymes, après les années 60, sont l’expression la plus éclatante d’une perte de sens de la tradition de la  vendetta de la Barbagia, comme institution » In Perché non c’è la mafia in Sardegna.  

Que cette quasi disparition soit le résultat d’une répression policière et/ou d’une intégration de la Barbagia  au « modernisme »,  le fait est là. Ce type de banditisme fait partie du passé et ne prendra pas la forme et  les proportions connues, en Sicile ou en Calabre.

Pour la Sardaigne la répression policière sera importante, notamment dans les années 50/60. Dans la province de Nuoro et la Barbagia,  Pino Arlacchi estime que la région « sera traitée come une zone d’occupation ».

Franco Cagnetta en fera une description frappante. L’ethnologue italien parlera, à propos des autorités italiennes «(…) d’un racisme et d’un esprit de colonialisme délirant ».  Plusieurs opérations de ratissage de la région d’Orgosolo se feront en marge de la loi. F. Cagnetta estime que « la police à Orgosolo (ainsi que dans toute la province de Nuoro), se substitue à la magistrature (…) ». Cela se faisant à travers un « tribunal spécial, infligeant des peines spéciales ».

Une des recherches les plus précises sur le rôle de la vendetta sera réalisée par un universitaire sarde, Antonio Pigliaru (1922-1969). Ce Professeur de droit à l’université de Sassari (Sardaigne) publie une étude qui tend à démontrer que la vendetta est codifiée. La vendetta barbaricina come ordinamento giuridico. (La vendetta, dans la région de la Barbagia, comme système juridique).

 En me basant sur les éléments auquel j’ai eu accès, les violations du droit semblent avoir été plus importantes en Sardaigne qu’en Corse, pour les opérations d’éradication du banditisme (voir, dans un article à suivre, le chapitre « L’extermination des bandits corses »).

 Regardé comme un contrat social par la population, notamment de la Barbagia, ce code rentrera en conflit   (ainsi que les populations), avec les codes imposés par l’État italien. Antonio Pigliaru transcrit un véritable « système juridique » qui comprend plus d’une vingtaine d’articles. Ce code détaille et met en ordre la vendetta. Mais ce n’est pas, seulement, une façon de codifier la vengeance. C’est aussi un bréviaire sur les rapports entre les gens et les groupes sociaux dans plusieurs domaines : le vol de bétail, la rupture d’une promesse de mariage, la propriété privée… Tous ces thèmes et bien d’autres sont codifiés en référence à un concept majeur : l’offense.

 Par parenthèse, il faut rappeler qu’un travail de codification, du même genre, a été réalisé, pour la Corse, par le juriste Jacques Busquet dans Le droit de la vendetta et les paci corses.

 Une période contemporaine agitée

En Sardaigne, pour la période des années 50-60, la réaction des autorités est à mettre en face de chiffres de la délinquance.

N’oublions pas que le livre de Franco Cagnetta est publié  au début des années soixante. Entre  1969 et 1973,  18 enlèvements contre rançon seront commis dans l’île.

Pourtant, contrairement à la Calabre, ce type de banditisme ne sera pas un système d’accumulation du capital pour élargir le champ de la criminalité vers le financement de trafics de drogue et de captation de marchés publics. 

Avec l’argent obtenu par la méthode des enlèvements, la ‘Ndrangheta calabraise développera ses activités criminelles vers d’autres domaines plus profitables (racket, drogue, détournement des marchés publics…).

Pour la Sardaigne, le géographe Robert Bergeron  estime que  « le banditisme est rarement le fait d’une volonté délibérée, comme en Sicile par exemple, mais le plus souvent l’aboutissement fatal d’une existence conforme à la tradition ».

 En Sardaigne,  il existera bien  une « organisation » nommée  « Anonima sequestri» (années 70), mais elle ne devait pas être si organisée que cela, car elle ne défraie plus la chronique. A noter que la Corse sera, un temps, un refuge pour les fugitifs (latitanti) recherchés pour enlèvement en Sardaigne. Nous pouvons retenir également que la Sardaigne servait de refuge à des personnes poursuivies, en Corse, par les autorités.

 Les bandits d’Orgosolo et de la Barbagia, en général,  non seulement n’étendront  pas leurs activités mais, les stopperont quasiment. Les quelques prises d’otages qui apparaissent, de temps en temps, relèvent du fait divers et non plus d’un phénomène de société longtemps répandu. 

 Quelques soubresauts rappellent un passé plus agité, comme « l’affaire d’Orgosolo » en 1985. Il s’agit de l’enlèvement d’un commerçant, suivi d’un affrontement  entre les ravisseurs (originaires d’Orgosolo) et les amis de la victime (originaire de la cité prospère d’Oliena), alliés aux carabiniers. Cette histoire débouchera sur la mort de quatre bandits et d’un sous -officier.

Ce  reliquat  de la mémoire particulière d’Orgosolo est expliqué par l’éternel affrontement entre la riche Oliena et  Orgosolo la laissée pour compte. Le récit complet peut être lu dans le journal l’Unité (archives du 8 Février 1985). C’est aussi le reliquat d’une opposition, historique, entre les bergers (Orgosolo) et les cultivateurs (oliena), une opposition ancestrale entre deux modes de vie. Il faut savoir qu’Oliena et Orgosolo sont distantes seulement de 18 Km, un océan… d’incompréhension.

 L’opposition entre ces deux cités est aussi décrite par Franco Cagnetta.  Il cite une missive des notables  d’Oliena qui se plaignent du comportement de certains habitants d’Orgosolo : « Les propriétaires d’Oliena (…) écrivaient en 1870, dans une pétition au parlement : « les criminels comptent parmi les personnes les plus considérées et pour leur conduite et pour leur position sociale (…) les individus qui se réunissent ne sont ni des bandits ni des personnes misérables, mais des notables au dessus de tout soupçon ».

 La Sardaigne n’a donc pas développé une mafia « endogène »  comme sa grande voisine sicilienne mais n’a pas développé non plus de puissants réseaux d’influence, comme en Corse.

On semble y trouver une criminalité « classique », des bandits d’origine sarde peuvent s’allier avec d’autres voyous, cela ne fait pas pour autant une organisation mafieuse.  En tout cas, l’appareil d’observation et de répression italien  -plutôt  performant-  n’identifie pas de mafia sarde.

C’est le constat d’un des plus fins observateurs des mafias italiennes, le sociologue Pino Arlacchi, qui a analysé l’absence de mafia locale. Selon lui, il existe une certaine forme d’imperméabilité de la Sardaigne  aux mafias italiennes. Mais cette imperméabilité ne veut pas dire absence de « placement » de capitaux mafieux en Sardaigne, comme l’actualité récente l’a démontré (voir, plus loin, « méga saisie »).  Cela n’empêche pas, non plus, des associations passagères entre une des mafias italienne et des bandes de malfaiteurs « ordinaires » sardes.

 Une criminalité sarde « contenue »

Pino Arlacchi s’est livré à une comparaison  des taux de la criminalité dans les vingt régions d’Italie, pour la période allant de 2000 à 2003. Il a séparé les statistiques portant sur la criminalité « ordinaire » et celles sur « l’association  mafieuse ».

Dans les deux tableaux suivants, l’écart entre la Sardaigne et les trois principales « régions  mafieuses » du pays est frappant. Les autres régions citées servent de référence.

Je résume ici son travail et vous présente les régions aux taux les plus faibles et celles aux taux les plus élevés. 

 Source : ISTAT (Statistiques italiennes) 

En additionnant les vingt régions italiennes,  le total est  de 811 plaintes de type mafieux.  

La Sardaigne est une des deux régions italiennes à ne pas enregistrer d’affaires liées au fameux article 416 bis,  dans la période analysée.

 Il faut signaler que les Pouilles possèdent leur mafia (la Sacra Corona Unita).

L’écart entre les quatre « régions mafieuses » considérées et le Lazio (Rome) est significatif.

 Pour ce qui est de la criminalité « ordinaire », la Sardaigne est également bonne élève, dans la même période.

En additionnant les vingt régions, nous arrivons à un total de 3833 plaintes, hors délits mafieux. 

 En matière de criminalité « ordinaire » les trois principales « régions mafieuses » totalisent 1112 plaintes.  (39, 25%).

 Si l’on additionne les deux types de criminalité, on constate un total élevé pour les trois principales « régions mafieuses ». Il parait évident que la criminalité « ordinaire » est également plus développée dans ces régions.

Nous devons préciser que ces constats semblent contredire l’analyse faite sur le phénomène mafieux : les mafias assurent  « l’ordre » contre rémunération et interdisent toute criminalité envers les personnes, les entreprises et les institutions qu’elles « protègent ». En d’autres termes, les individus qui paient le pizzo, à une mafia,  prennent une assurance contre les exactions des criminels « ordinaires ».  Une étude plus fine montrerait, sans doute, que la criminalité « ordinaire » est plus développée dans les zones où des familles mafieuses ne sont pas implantées, comme c’est le cas dans quelques (rares) régions de Sicile.   

Palerme est une grande ville (673 000 hab.) où les quartiers les plus chics et les plus touristiques jouissent d’une sécurité convenable. C’est la « pax mafiosa ». Cosa Nostra en joue dans son rapport de force avec les autorités. Il existe un risque : le développement d’une petite délinquance, suite à un affaiblissement de Cosa Nostra, peut créer un manque, un regret « du temps passé ». Si la « pax mafiosa » disparaît, la pauvreté, facteur de délinquance, demeure. Si la répression n’est pas complétée par une action politique aux retombées économiques et sociales, la situation est vite récupérée sur le thème : « c’était mieux avant », du temps de la toute puissance de Cosa Nostra.

  Il faut ouvrir ici une parenthèse importante pour signaler que la place de plusieurs régions italiennes dans ce « hit parade » a évolué depuis les travaux de Pino Arlacchi. Comme nous avons pu le voir, la criminalité de type mafieux a fortement progressé  dans plusieurs régions du Centre-Nord depuis la publication de son enquête en 2007.

De plus, l’affaire de Barisardo (voir précédemment) n’est par retenue par Pino Arlacchi. A sa décharge, son livre a été publié en 2007 et la condamnation pour « association mafieuse » est connue en 2008. L’excuse est valable, même si les poursuites du Parquet pour délit mafieux sont connues depuis le procès en première instance de 2002.

 Enfin, pour revenir à la Sardaigne proprement dite,  en prenant les statistiques des biens saisis dans les régions italiennes (voir carte), on constate que les organisations mafieuses placent aussi leur argent sale en Sardaigne. Cependant cela se fait dans des proportions relativement limitées, si l’on considère que la Sardaigne est une zone de construction touristique avec les dérives que cela peut entrainer.

Dans ce domaine de l’investissement des mafias italiennes, en Sardaigne, la situation doit être cependant surveillée.

La majorité des biens confisqués dans cette île l’ont été dans les régions de Cagliari (plus grande ville sarde),  Sassari (seconde agglomération) et dans la commune de Villasimius (zone touristique), constat cité par le quotidien La Nuova Sardegna du 29 Septembre 2014. Cinq ans après, des magistrats tirent la sonnette d’alarme, lors d’un colloque à Olbia : « Nous avons découvert des investissements des « Casalesi » (un clan de la Camorra NDLR) In La nuova Sardegna 29 Septembre 2019.

La saisie de biens immobiliers, sur la Costa Sméralda (région sarde de tourisme de luxe) montre que la Sardaigne est aussi une zone de blanchiment, au même titre que le Nord de l’Italie ou les Baléares, par exemple.

 Les mafias « importées »

Par ailleurs, des communes de l’île ont fait appel à une entreprise spécialisée dans la gestion des déchets. Le consortium « Formula Ambiente » est considérée par les enquêteurs italiens comme « douteux ».  Cette société, dont le siège se trouve à Chieti (région des Abruzzes) a fait l’objet d’une enquête liée à des placements de la N’drangheta.  Dix- sept communes sardes auraient fait appel à cette société, liée à un groupe considéré comme ayant des accointances mafieuses.  En décembre, 2014, deux conseillers d’administration ont été arrêtés dans le cadre de cette grosse affaire nationale connue sous le nom de Mafia capitale.

L’enquête Mafia capitale concerne plusieurs  communes italiennes et notamment la ville de Rome. Une trentaine de personnes ont été arrêtées dans la capitale italienne. Elles sont finalement condamnées dans le cadre d’une criminalité « ordinaire » (Art. 416), décision de la Cour de Cassation de Juin 2020. On peut relire, ici, les nuances entre « délit mafieux » et criminalité « ordinaire.

Cette affaire s’ajoute à certaines saisies importantes de biens mafieux, dans le cadre d’autres enquêtes.

 Sardaigne une « immunité » en question

Pino Arlacchi  estime que la Sardaigne est protégée d’une « mafiosisation » de son banditisme par ses traditions culturelles.

 De fait,  plusieurs observateurs ne pensent pas que la Sardaigne puisse être totalement protégée du risque mafieux.

A la question : la Sardaigne est-elle immunisée de la mafia ?  Giulio Angioni répond : « Ce n’est pas vrai, nous sommes comme les autres ». Cet anthropologue, enseignant à l’université de  Cagliari,  estime que l’île n’est à l’abri de rien.  « La Camorra s’est bien implantée en Lombardie et en Vénétie, comment pouvez-vous prévoir qu’il n’y aura jamais de mafia en Sardaigne ? ».  Giulio Angioni s’exprime dans le journal en ligne Sassari Notizie (7 Février 2013).

Sans le citer, il semble répondre à Pino Arlacchi. Ce dernier s’appuie sur la tradition, les mœurs politiques et la sociologie de la Sardaigne.

Giulio Angioni  estime que cette « théorie de l’immunité » n’a aucune validité scientifique. Selon lui, c’est un problème  d’opportunités. Quand il y a des affaires à réaliser « des poches d’illégalité où s’infiltrer », les mafias peuvent s’installer.

 L’universitaire sarde craint une « contagion » liée à la multiplication des centres de détentions pour mafieux, en Sardaigne.  Il estime que l’arrivée des mafias dans le Nord a été causée par l’incarcération de nombreux « boss » dans des prisons septentrionales.

L’application du « 41bis » a entrainé la construction de prisons spécialement aménagées dans des zones isolées géographiquement des régions mafieuses.  La Sardaigne est devenue une de ces zones d’implantation.  Ainsi en 2015, quatre -vingt-dix boss des différentes mafias italiennes ont été transférés dans la toute nouvelle prison de Bancali près de Sassari.  Ces grosses pointures mafieuses sont placées sous le régime, extrêmement dur, de l’article 41 bis de la loi relative à l’ordonnancement pénitentiaire.  Voir « 41 bis et politique carcérale ».

 Ce risque de « contagion » peut-il déboucher sur une « mafiosisation » de la Sardaigne ?

Aucune enquête, à ce jour, n’aborde le risque de transformation du milieu sarde « classique » en mafia.  Cependant des interrogations se font jour.

Du banditisme à la mafia

Selon la DIA le passage d’un banditisme « historique » à une organisation mafieuse est possible. Ce service de lutte anti -mafia s’appuie sur l’exemple de la région des Pouilles et sur « sa » mafia, la Sacra Corona Unita. Les enquêteurs parlent aussi de « mafie pugliesi » au pluriel.  Le rapport du premier semestre 2020 cite la formule employée par Luciano Violante, Président de la Commission parlementaire antimafia (1994) : « l’utilisation mafieuse d’un territoire originellement non mafieux ». Quel est le modus operandi ? Il est trop long à décrire. Cette « jeune » mafia est en cours d’organisation sur le « marché » de la criminalité organisée de type mafieux. D’où, selon la DIA, une « extrême violence » interne (entre des familles criminelles) et externe (contre les forces de l’ordre et des représentants de la société civile).

Ce type de « mutation » peut il affecter d’autres régions d’Italie et notamment la Sardaigne ? C’est ce que pensait le journaliste de la Nuova Sardegna, Piero Mannirone, après avoir « couvert » plusieurs dossiers sur le banditisme de la Barbagia. En tout cas, selon la DIA le banditisme « barbagino » ne semble pas s’étendre à toute la Sardaigne. En revanche, son activité semble évoluer. La participation de ce banditisme aux trafics de drogue progresse nettement. La région est une zone de plantation  de cannabis et certains groupes locaux participent à des « joints venture » avec des mafias italiennes reconnues come telles. Le cas des Pouilles et celui de la Sardaigne  doivent être suivis de près, car ils pourraient nous être utiles pour l’observation de la situation en Corse.

Aujourd’hui l’on parle de banditisme, mais qu’en sera-t-il demain ?

En revanche, il n’y a aucune raison pour que la Sardaigne échappe aux placements de l’argent sale.

La principale question est : est-ce que ces investissements peuvent être considérés comme de « simples » placements d’argent ou bien est-ce qu’ils vont corrompre les zones et régions concernées?

La réponse semble malheureusement évidente. Quand un mafieux achète une villa ou un appartement dans une région, ce peut être un acte sans conséquence majeure. En revanche, quand il y a investissement dans une entreprise ou dans une série de promotions immobilières, alors débute une espèce de processus de « contamination ».  Ce constat est encore plus vrai quand ces entreprises travaillent en relation avec l’administration publique.

Il n’y a pas de raisons pour que la Sardaigne ne soit pas touchée par cette corruption. D’autant plus que ce phénomène correspond au recul actuel des capacités financières de la sphère publique.

Ainsi en 2010, le Parquet de Rome mène une enquête sur les relations d’un député PDL (Peuple De la Liberté, mouvement de Sylvio Berlusconi). Les enquêteurs trouvent un réseau de corruption, notamment dans le domaine de l’énergie éolienne, en Sardaigne. La Cosa Nostra a investi dans ce secteur. Un domaine qui rapporte pour cette mafia, mais qui est souvent stérile pour l’île. La Sardaigne compte des centaines d’éoliennes qui tapissent le paysage, sans fonctionner. « C’est une vaste escroquerie », c’est ce que me montre un journaliste d’investigation du quotidien la Nuova Sardegna, Piero Mannironi (†Fev. 2021). Entretien avec l’auteur en 2011.

Le dossier de l’éolien, gangréné par Cosa nostra, était déjà connu au moins depuis 2010.

 Ce même journaliste s’interrogeait sur le risque d’une transformation du banditisme « historique » de la région d’Ogliastra en mafia autochtone.  Cette question est posée à l’occasion d’une affaire qui va se dérouler dans cette région à la fin des années 90.

La commune de Barisardo est secouée par plusieurs attentats qui vont déboucher sur le premier et seul procès pour « association mafieuse » jamais menée en Sardaigne. Procès suivi de condamnation en  appel, pour « délit mafieux ». Voir « Barisardo, un cas unique ».

La Barbagia comme une parabole

De nombreux chercheurs, italiens et étrangers, se sont intéressés à la région de la Barbagia pour décrire les phénomènes de violence en Sardaigne.

Pour réaliser une enquête « Sur la criminalité en Sardaigne » (2006), l’Université de Sassari a découpé l’île en quatre zones géographiques (en réalité,  la Sardaigne compte cinq provinces).  Dans  le découpage effectué par les universitaires, la zone qui correspond, grosso-modo, à la Barbagia, autour de la ville de Nuoro, enregistre nettement le plus grand nombre d’attentats et d’homicides volontaires en tous genres. Voir cartes, ci-dessous.

Pour mieux décoder ces statistiques, il faut connaitre les populations des quatre grandes agglomérations concernées :

Cagliari :   154 000 hab.

Sassari :    127 000

Nuoro :     36 000

Oristano : 32 000

   La même enquête montre que le taux le taux des vols (rapine) est quasiment équivalent dans les quatre zones. Carte ci-dessous.

Dans la zone correspondant  principalement à la Barbagia  -nommée « centre orientale » dans l’enquête-  le niveau important de violence physique (attentats, homicides) n’est pas corrélé à un taux élevé de vols.

De manière générale, le rapport estime qu’il existe deux formes de criminalité dans l’île : « une qui ne concerne pas que la Sardaigne (que l’on trouve dans toute l’Italie)» et l’autre qui « peut faire penser qu’il existe des zones à risque criminel ». Cette criminalité « endogène » concerne majoritairement la zone « centre orientale ». Ce type de criminalité situé dans la Bargagia  ne débouche pas sur l’existence d’une mafia sarde ou « Barbagine ». 

Les universitaires qui ont mené l’enquête font un constat :

« Il n’émerge pas de phénomène de criminalité de type mafieux (…) il se présente des méthodologies d’action qui sont semblables à celles pratiquées par la criminalité organisée ». En d’autres termes, s’il n’existe pas de mafia sarde, la criminalité « ordinaire » peut utiliser ses méthodes. Le rapport constate que les groupes criminels sardes peuvent servir de soutien logistique à des mafias extérieures et que se pose la question d’une éventuelle mutation de la criminalité « ordinaire ».

De plus nous avons vu, dans un article précédent, dans l’affaire de Barisardo, qu’un groupe de personnes peut être condamné pour délit mafieux, sans appartenir à une Mafia.

 Dans l’enquête universitaire, deux constats s’imposent : entre 1998 et 2003 les taux de criminalité ont augmenté en Sardaigne et dépassent le taux médian national. De plus, dans l’île, c’est dans la zone de la Barbagia (Nuoro) que les taux sont les plus élevés. Tableau, ci-dessous, réalisé par l’équipe universitaire, sur la base du service des statistiques italien (ISTAT).

L’Histoire de la Barbagia semble représenter un concentré des éléments de la « violence méditerranéenne »: vendetta, pastoralisme, résistance contre l’État central…tous ces éléments et bien d’autres sont contenus dans le travail de la sociologue Aide Esu (Université de Cagliari) ». A. Esu a enquêté des mois dans la région de la Barbagia. Elle a notamment constaté que les « éléments» de la société barbagina,  semblables à celles de bien des régions de Méditerranée, sont parfois en trompe-l’œil : «(…) bien des travaux ont montré que la Méditerranée est bien loin de représenter une unité que l’on peut qualifier de « culture méditerranéenne » et que la permanence des valeurs et des comportements archaïques peut empêcher une compréhension correcte de sa réalité ». A. Isu se livre à une comparaison entre les trois îles de Méditerranée, relativement proches sur le plan géographique et dissemblables sur la gestion de la violence : «De cette manière en Sardaigne et en Corse la rivalité entre familles ne devient pas le centre d’une organisation criminelles comme pour la mafia, mais prend la forme plus spécifique de luttes pour la gestion et l’accès aux ressources ». La sociologue complète : « Alors qu’en Sicile la mafia s’achemine vers la pure criminalité, la Sardaigne et la Corse expérimentent une forme plus visible de cette hybridation dans laquelle la violence traditionnelle bascule entre la pure criminalité et une forme de violence politique ». In « La violence en Sardaigne – la parole et le fusil contre l’État » 1992. BNF Gallica en ligne. Un travail rare, qui pourrait être mené en Corse. Avis aux sociologues et anthropologues.

 Pour conclure ce chapitre sur la Sardaigne, nous pouvons nous référer  au rapport (2019) de la DIA (Direzione Investigativa Antimafia), le chapitre consacré à la Sardaigne (P. 443) confirme la majorité des constats abordés dans ce qui précède : il n’y a pas de mafia sarde, mais les criminels locaux peuvent s’allier, pour affaires, avec des mafias extérieures. Analyse confirmée dans le rapport de la DIA de  2020. Chapitre sur la Sardaigne (P. 376).

Ce rapport parle de « groupes criminels » et de « bandes » sardes et signale une « réorientation » de leurs activités vers le trafic de drogue. Ce type de trafic, de dimension internationale, se fait souvent en « joint venture » avec des familles des grandes mafias italiennes.  Pour cette raison, notamment, les enquêteurs estiment qu’ « une surveillance constante apparait nécessaire pour entraver le risque d’infiltrations du tissu socio-économique ». En effet, si les enquêteurs pensent qu’en Sardaigne « l’on ne rencontre pas de criminalité hiérarchiquement structurée, dotée de capacité de contrôler « militairement » le territoire (…), le rapport  2020 dresse la liste de nombreuses alliances avec des mafieux sur des opérations diverses : la drogue déjà citée, mais aussi le trafic de déchets et d’armes.

De plus, selon le rapport,  il faut surveiller les zones de développement touristiques et le blanchiment d’argent sale que ces mafias peuvent y effectuer. Je compléterai ce propos en rappelant, encore une fois, que l’on peut être condamné pour délit mafieux, sans faire partie d’une Mafia, l’exemple de Barisardo (dans la Barbagia) est là pour nous rappeler que la frontière est mince entre les différents types de criminalité.

Le prochain article sera consacré à l’archipel des Baléares. Une région, elle aussi, dépourvue de Mafia endogène. Comme en Sardaigne, les Baléares possèdent une criminalité en phase avec leur Histoire. Elle est liée à l’énorme développement touristique et aux activités immobilières qui en découlent. Comme en Sardaigne, les mafias étrangères viennent y faire leur marché.

Bibliographie

 Bandits d’Orgosolo. Franco Cagnetta. Ed. Buchet/Chastel 

 Perché non c’è la mafia in Sardegna. Pino Arlacchi.  AM&D

 La vendetta barbaricina come ordinamento giuridico. Antonio Pigliaru. Ed. Giuffré 1959

L’ordinamento barbaricino. Analyse du livre d’antonio Pigliaru, en ligne (2017). Par Livio Perra-Université de Sassari

 Le droit de la vendetta et les paci corses. Jacques Busquet.  A. Pedone éditeur (1920), réédité par les Ed. Jeanne Laffite

 La violence en Sardaigne – la parole et le fusil contre l’État. Aide Esu. Ed. Arguments 1992. En ligne sur BNF Gallica  

 Articles et rapports en ligne

Rapport DIA (Janvier-Juin 2020) Chapitre Sardaigne P. 376 à P. 379

 Problèmes de la vie pastorale en Sardaigne. Robert Bergeron. Revue Géocarrefour (1967-1969):

1er article, revue géographique de Lyon 1967

2ème article, revue géographique de Lyon  1969

 Journal en ligne, Sassari Notizie.

Site quotidien La Nuova Sardegna

Site quotidien L’unione Sarda

Statistiques italiennes. Site ISTAT (Istituto Nazionale di Statistica)

               Lien vers le même article sur le blog E Pericoloso Sporgersi

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À la Une de Mediapart

Journal — France

Affaire Pellerin : la fuite judiciaire qui menace l’Élysée et le ministère de la justice

Le député Emmanuel Pellerin, visé en septembre dernier par une enquête en lien avec sa consommation de cocaïne, a été prévenu des investigations en cours, pourtant censées rester secrètes. L’élu des Hauts-de-Seine affirme que l’information lui a été transmise par Thierry Solère qui lui aurait dit la tenir du ministère de la justice. Le conseiller politique du président de la République et Éric Dupond-Moretti démentent.

par Pascale Pascariello et Antton Rouget

Journal — France

Le député Pellerin : la cocaïne en toute impunité

Député des Hauts-de-Seine de la majorité présidentielle, l’avocat Emmanuel Pellerin a consommé de la cocaïne avant et après son élection à l’Assemblée en juin dernier, d’après une enquête de Mediapart. Confronté à nos éléments, il a reconnu cet usage illégal. Saisie en septembre dernier, la justice n’avait pourtant pas souhaité enquêter.

par Pascale Pascariello et Antton Rouget

Journal

TotalEnergies est visée par une enquête préliminaire pour mensonges climatiques

Selon nos informations, la multinationale pétrolière est l’objet d’une enquête ouverte par le parquet de Nanterre à la suite d’une plainte au pénal pour « pratiques commerciales trompeuses ». Ce délit ouvre la voie à des sanctions pour « greenwashing ». Une première en France.

par Mickaël Correia

Journal

TotalEnergies : l’heure des comptes

TotalEnergies sait que ses activités sont nocives pour le climat depuis 1971. Pourtant, le géant pétrolier continue d’émettre autant de gaz à effet de serre que l’ensemble des Français·es. En pleine crise énergétique, TotalEnergies a annoncé début 2022 un bénéfice record de 14 milliards d’euros. Retrouvez ici nos articles et nos enquêtes sur une des multinationales les plus polluantes au monde.

par La rédaction de Mediapart

La sélection du Club

Billet de blog

Loi sur l’immigration : la nouveauté sera de rendre la vie impossible aux immigrés

Le ministre de l’intérieur, comme ses prédécesseurs, veut sa loi sur l’immigration destinée notamment à expulser plus efficacement les étrangers faisant l’objet d’une OQTF. Mais pourquoi, une fois de plus, le gouvernement ne s’interroge-t-il jamais sur les causes profondes de cette immigration ?

par paul report

Billet de blog

SOS solidarité pour famille intégrée en péril

Le recours contre l'OQTF du 6-12-22 a été rejeté. Cette famille, avec trois jeunes enfants est menacé de mort dans son pays, risque l'expulsion. Conséquence immédiate : logés au CADA (hébergements demandeurs d'asile) de Cebazat, ils seront à la rue le 31 janvier et si le 115 ne répond pas ce jour-là ou ne propose rien... SOS solidarité rapide et concrète dans ce billet. A vous de jouer.

par Georges-André

Billet de blog

Nous, les banni·e·s

À travers son nouveau podcast « Nous, les banni·e·s », La Cimade a décidé de donner la parole aux personnes étrangères qui subissent une décision de bannissement. Pour illustrer la violence des interdictions de retour sur le territoire français (IRTF), 5 témoins partagent leurs histoires, de leur départ vers la France jusqu’aux difficultés d’aujourd’hui.

par La Cimade

Billet de blog

Appel contre l’immigration jetable et pour une politique migratoire d’accueil

Nous appelons à la mobilisation contre le nouveau projet de loi du gouvernement, qui s’inscrit dans une conception utilitariste et répressive des personnes étrangères en France. S'il était adopté, il accentuerait encore le fait qu'elles sont considérées comme une population privée de droits, précarisée et livrée à l’arbitraire du patronat, de l’administration et du pouvoir.

par association GISTI