Caster Semenya: une héroïne sportive affranchie

L'athlète Caster Semenya vient de remporter la finale du 800 mètres féminin aux Jeux Olympiques de Rio. Cet exploit pourrait être célébré de la même façon que celui du nageur Phelps ou encore de la gymnaste Biles. La chercheuse Anaïs Bohuon montre comment cette victoire a une saveur particulière et un goût de revanche et d'émancipation.Explications.

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Ce dimanche 21 août 2016, Caster Semenya entame une nouvelle page de l’histoire des sportives. Grâce à sa victoire décomplexée, elle s’affranchit, des nombreuses entraves, pesant, encore, sur les corps des femmes en mouvement. En août 2009, cette jeune coureuse de 18 ans, à l'occasion des championnats du monde d'athlétisme à Berlin, en remportant la finale du 800 mètres, avait fait l’objet de violentes attaques sexistes et racistes, au sujet de sa performance et de son genre considérés trop « masculins ». Elle laisse place, 7 ans après, à une fantastique athlète qui marquera l’histoire du sport féminin.

Cette victoire pourrait être mis tout simplement en résonnance avec le record du monde du 400 mètres que l’athlète Wayde Van Niekerk vient d’établir, avec les 23 médailles olympiques du nageur Mickael Phelps, les performances incroyables du sprinteur Usain Bolt, ou encore les prestations proches de la perfection de Simone Biles, considérée comme la plus grande gymnaste de tous les temps. Cependant, elle a une saveur toute particulière. Semenya peut avoir un sentiment de revanche sur toutes les humiliations et restrictions qu'elle a subies depuis 2009. 

A la suite des soupçons émis quant à son identité sexuée, elle passe en 2009 des tests hormonaux et biologiques. Après une suspension provisoire de compétition, elle est de nouveau autorisée à courir en juillet 2010. Or, en mai 2011, apparaissent de nouveaux « contrôles de genre », édités par la Fédération Internationale d’Athlétisme (IAAF). Ils imposent aux femmes présentant une hyperandrogénie, c’est à dire une production d’androgènes jugée « anormalement » supérieure à la moyenne, de corriger leur production, en réduisant artificiellement leurs taux, au motif que ces derniers, et a fortiori la testostérone, procureraient un avantage physique. L’argument reconduit est encore et toujours celui d’assurer et de garantir aux sportives une compétition équitable. Même si, en raison du secret médical, nous ne pouvons pas affirmer que c’est ce qui s’est passé dans l’affaire Semenya, nous pouvons supposer que les suspicions (avérées ou non) d’hyperandrogénisme dont elle a fait l’objet, sa suspension provisoire et les nouveaux règlements concernant l’hyperandrogénisme qui s’en sont suivis, n’y sont pas pour rien.

En septembre 2011, lors des championnats du monde d’athlétisme en Corée, elle revient à la compétition et obtient une belle médaille d’argent mais… un malaise subsiste. Le CIO et l’IAAF précisent certes, dans leur nouveau règlement, que les recherches médicales doivent être effectuées dans le strict respect de la confidentialité. On ne peut cependant s’empêcher de s’interroger sur le caractère flou mais surtout arbitraire des mesures imposées à cette athlète pour l’autoriser à participer à nouveau.

C’est une sprinteuse indienne, Dutee chand, qui va, en 2015, révolutionner le monde du sport féminin, en osant, publiquement, refuser ces règlements. En juillet 2014, alors que cette sprinteuse âgée de 18 ans, vient de remporter en juin, lors des championnats d’Asie juniors d’athlétisme, l’épreuve du 200 mètres en 23 secondes 73 ainsi que le 4 x 400 mètres, elle apprend par une lettre de la Fédération Indienne d’Athlétisme (AFI) qu’elle est interdite de compétition pour les Jeux du Commonwealth, à Glasgow. Le motif : un hyperandrogénisme féminin – censé lui procurer, selon les instances dirigeantes sportives, un « avantage déloyal » sur ses autres concurrentes : ces règlements prévoient, en outre, que l’athlète devra se soumettre à des traitements médicaux pour faire baisser ses taux d’androgènes. Dutee Chand a cependant refusé d’obtempérer et dépose une plainte auprès du Tribunal Arbitral du Sport (TAS), expliquant ne pas comprendre pourquoi elle devrait subir une hormonothérapie – voire même des opérations – alors qu’elle n’a pas triché et que ces avantages estimés, sans aucune preuve scientifique, sont le fait d’une production naturelle de son corps.

 Le 27 juillet 2015, Le TAS rend son verdict et décide d’autoriser Dutee Chand à concourir à nouveau. Il demande en outre à l’IAAF de suspendre pendant deux ans son règlement relatif à l’hyperandrogénisme féminin, temps qu’il lui laisse pour fournir la preuve que le taux de testostérone plus élevé des athlètes hyperandrogéniques leur procure un avantage « déloyal » vis à vis des autres concurrentes. Si à l’issu de ce délai, aucune preuve convaincante n’est apportée, le règlement de l’IAAF sera déclaré nul et non avenu.

Le CIO a, par conséquent, lui aussi, suspendu son règlement sur l’hyperandrogénisme (qui avait suivi celui de l’IAAF en 2012 pour les Jeux de Londres), pour les Jeux olympiques de Rio… ce qui permet aujourd’hui à de nombreux commentateurs du sport d’expliquer alors la superbe course de Semenya… Or, la suspension des régulations hormonales imposées aux sportives hyperandrogéniques, est très loin d’être la cause principale du retour flamboyant de Semenya : une myriade d’autres facteurs doivent impérativement être pris en compte, et cette explication se révèle ainsi beaucoup trop simpliste.

Il est, tout d’abord, primordial, de noter qu’en plus des sanctions qui imposent un éloignement des terrains de la compétition et, donc une baisse concomitante de la capacité des athlètes, les conditions générales d’entraînements restent jusqu’à preuve du contraire un des principaux éléments explicatifs des performances sportives. De plus, ces règlements somment aux athlètes de subir des interventions médicales pour abaisser leurs taux d’androgènes. Or, plusieurs études menées à partir d’importantes cohortes de femmes suivant ces traitements, ont montré qu’ils provoquent des effets secondaires sérieux, pouvant par exemple déclencher des troubles diurétiques, urinaires, une intolérance au glucose et une résistance à l’insuline, de la fatigue,  des maux de têtes, des bouffées de chaleur, etc. De plus, les traitements nécessitent un suivi médical constant (et les moyens financiers qui vont avec, facteur économique discriminant non négligeable dans l’accès des femmes au sport), certains anti-androgènes pouvant causer, par exemple, des déficiences importantes de cortisol[1].

Compte tenu de toutes ces conséquences négatives, pour la santé et la carrière professionnelle des athlètes, il est légitime de se demander ce qui pousse les instances dirigeantes à vouloir maintenir ces tests (même s’il y a une pause provisoire), alors même que l’hyperandrogénisme ou les variations sexuées en général, ne procurent pas plus d’atouts compétitifs que bien d’autres caractéristiques ou singularités physiques avantageuses pour certains sports (taille, rythme cardiaque, etc.). Il est également fondamental de rappeler que les composantes sociales, familiales, culturelles, économiques, environnementales, politiques, religieuses… et génétiques forment un ensemble indissociable pour expliquer la performance sportive. Il n’existe pas à l’heure actuelle d’étude démontrant rigoureusement l’impact de la testostérone endogène sur la vitesse ou la force. Si cette dernière a incontestablement des effets, la question de savoir lesquels et comment ils fonctionnent n’est pas résolue. Il n’est pas non plus possible d’extrapoler les conséquences de la prise d’androgènes exogènes aux androgènes endogènes[2].

Ainsi, ce que de nombreuses personnes – sûrement perturbées par une remise en cause éventuelle d’une bicatégorisation sexuée – ont tendance à oublier est que ce débat s’appuie sur un faux problème et ne devrait au final même pas exister. Que ce soit pour Caster Semenya ou pour Dutee Chand, leurs performances restent encore très éloignées des performances masculines – Semenya est à plus de 13 secondes du record mondial masculin et Dutee Chand n’est pas parvenue à se qualifier pour les finales du 100 mètres à Rio, avec un temps de 11 secondes 69… Finalement, elles ne bouleversent en rien l’ordre hiérarchique sexué des records historiquement établi et, par là, la bicatégorisation sexuée chère au sport de haut niveau. Et quand bien même, il serait prouvé scientifiquement que la testostérone, produite de manière endogène, permet d’accroître les performances, cela reste un avantage biologique naturel au même titre qu’une vision exceptionnelle et/ou une très grande taille

Il est étonnant de voir, si l’on analyse en détail les 160 pages chronophages de la sentence arbitrale provisoire de 2015 du TAS dans le cas de Dutee Chand, à quel point :

- une sportive hors norme qui détient à ce jour le record du monde du marathon comme Paula Radcliffe,

- une sportive intersexe comme Maria José Martinez-Patino, qui a elle-même subi en 1985 l’exclusion des compétitions, l’humiliation et la stigmatisation du fait d’une différenciation chromosomique,

- des obstétriciens, des gynécologues, et un chercheur en bioéthique, le professeur Thomas Murray,

- des médecins et des dirigeants de la Fédération Internationale d’Athlétisme...

persistent à vouloir maintenir les réglementations pour réguler artificiellement un avantage naturel dont disposent ces sportives et expliquer que la production naturelle de testostérone de certaines sportives serait injuste, certains étant même conscients et avouant le manque d’évidence scientifique au sujet du lien testostérone/performance augmentée…

Je ne cesse de répéter, notamment dans mon livre de 2012, que la parfaite équité dans les starting-blocks est une utopie complète. Or, et c’est là tout le problème, cet objectif de départ, obstinément réaffirmé par les instances sportives, sous-tend une politique d’exclusion : pour éviter une injustice de performance, on commet celle de la ségrégation. Au nom de quoi est-il légitime de pénaliser une différence « naturelle » et pas l’autre ? Toutes ces interrogations sont dérangeantes car elles perturbent la manière dont on conçoit aujourd’hui la compétition sportive, en fonction de groupes strictement différenciés. Elles remettent également en cause la sacro-sainte notion d’équité entre athlètes : en quoi la testostérone est-elle plus condamnable que des fibres musculaires exceptionnelles ? L’égalité génétique n’existe pas, y compris entre personnes du même sexe. Cet idéal devient encore plus indéfinissable lorsqu’on se place au niveau du sport en général, avec ses différentes disciplines, qui chacune réclame des dispositions physiques particulières.

A travers cette histoire, se dessine clairement un processus de substantialisation des privilèges sociaux, économiques et symboliques de la masculinité en matière de performance sportive. Cette volonté farouche de conserver ces règlementations prouve, qu’en matière de testostérone, les hommes et les femmes doivent impérativement garder leurs distances. Ces règlements, qui jugent qu’au delà d’un certain seuil les femmes ne doivent pas participer – une athlète est autorisée à concourir chez les femmes si son taux de testostérone est inférieur à 10 nmol par litre -  atteste que les hormones, notamment la testostérone, seraient, en définitive, l’apanage exclusif des hommes.

 

 


[1] Karkazis Katrina, Jordan-Young Rebecca, Davis Georgiann and Camporesi Silvia, 2012, « Out of Bounds? A Critique of the New Policies on Hyperandrogenism in Elite Female Athletes », The American Journal of Bioethics 12, n°7, p.3-16

[2]Bohuon Anaïs et Rodriguez Eva, 2016, «Gender Verifications” vs. Anti-Doping Policies: Sexed Controls», in Montanola, Sandy, Olivesi, Aurélie (eds.), Gender Testing in Sport: Ethics, Cases and Controversies, Londres: Routledge.

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