L'indépendantisme catalan largement en tête des sondages

Madrid : l'espagnolisme confronté à son éclatement et à une crise de régime. Catalogne : l'indépendantisme politique confronté à ses divisions... et au maintien d'une majorité absolue pour l'indépendance ! Une nouvelle confrontation Madrid/Catalogne, au débouché aujourd'hui incertain, se dessinera-t-elle dont le procès des prisonniers catalanistes pourrait être l'accélérateur ?

L'étau se resserre sur un PSOE qui n'arrive plus à donner le change politique pour gagner son pari de tenir, sans majorité, au gouvernement jusqu'aux prochaines élections générales prévues en 2020, en jouant à droite, avec le PP et Ciudadanos, pour sauver le régime monarchique, et, à gauche, avec Podemos, pour retrouver une base sociale populaire large. Pour tous ces partis acceptant de faire un appoint majoritaire à bascule au Congrès des députés, les contradictions deviennent difficiles à assumer au péril de leur crédibilité politique respective. Bien que le principal organisme national de sondages, au demeurant contesté car dirigé par un ami de Pedro Sánchez qui en a outrancièrement trafiqué les modes de calcul, donne aux socialistes la majorité en cas d'élections anticipées, il saute aux yeux que celle-ci ne sera pas absolue, ce qui reconduira l'actuelle impasse gouvernementale à poser une ligne autre que zigzagante pour tenter de résoudre la quadrature du cercle du mariage de la carpe de droite extrême avec le lapin de gauche si peu extrême.

Sur son versant droit, Pedro Sánchez s'est vu lâché par le PP suite au scandale suscité par l'éventement du grossier marchandage conclu entre eux pour verrouiller plus que jamais le système judiciaire. Par ailleurs celui qui avait été désigné pour chapeauter l'opération, le super juge Marchena, a préféré se dégager dare-dare du bourbier politicien qui commençait à l'éclabousser. Sur le versant gauche, Podemos, en faisant, à son tour grossièrement, ellipse sur la caution qu'il a donnée à ces manipulations, a également opéré une sidérante marche arrière sur le mode vertueux "la justice mérite autre chose"... D'autant que Bruxelles fait monter les enchères en haussant le ton sur la proposition de budget concoctée en étroite concertation avec le PSOE qu'Iglesias, en commissionnaire à la fois turbulent et docile (si, si, il a fait fort) des socialistes, vendait naïvement comme la clé sociale devant débloquer la situation politique. Il déclare désormais que les ponts sont rompus avec le gouvernement et prépare Podemos à des élections anticipées qui lui apparaissent inéluctables (il se murmure qu'elles auraient lieu le 26 mai prochain) mais, n'en doutons surtout pas, sans remettre en cause sur le fond son choix de gouverner... tôt ou tard avec un PSOE dont il est postulé qu'il finira bien par réduire un minimum son tropisme capitaliste-monarchique. Le populisme podémite, tout à son électoralisme viscéral couplé à une dérive autoritariste de l'appareil (cf les exclusions d'élu-es à Madrid), en est décidément réduit à déployer/dévoyer son énergie à dépoussiérer la pourtant funeste dialectique des vessies et des lanternes.

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Gabriel Rufián, peu avant son expulsion du Congrès.

Dans ce confusionnisme général à Madrid, l'indépendantisme catalan, malgré ses criantes divisions, est toujours là, à se rappeler au bon souvenir de chacun des acteurs de ce régime bringuebalant : pas plus tard qu'hier il a haussé le ton au Congrès des députés par la voix de celui qui, malgré la politique du chaud et du froid pratiquée par son parti, l'ERC républicaine, se fait une spécialité de démasquer au gant de fer le bal des hypocrites bienséances espagnolistes. Je veux parler de Gabriel Rufián lâchant, avant d'être expulsé  par la présidente PP du Congrès, du gros sel contre le ministre socialiste de l'Extérieur dont il a rappelé, demandant sa démission, la connivence, pendant la crise catalane, dans la rue avec l'extrême droite et son appel à matraquer et à criminaliser la volonté d'autodétermination courageusement exprimée le 1er octobre 2017. Il a mis sens dessus dessous le Congrès (voir ici) en faisant exploser, en son centre sacré, Madrid, ce manège des ententes croisées gauche-droite, que j'ai évoqué en introduction, où l'institutionnalisme espagnol (Podemos y prenant sa part à sa façon toujours plus oblique) aura échoué à trouver ses équilibres en butant, en dernière instance, sur ce qui reste l'épine plantée dans son pied, la question catalane. Ne l'oublions pas, en effet, c'est l'impossibilité des socialistes à trouver du côté catalan les voix parlementaires d'une majorité absolue qui est à la base de la crise politique actuelle : les partis catalans, fortement sous pression d'une population indépendantiste ayant fait la preuve de sa détermination à retrouver la dynamique républicaine d'octobre 2017, ont résisté à toutes les tentatives menées, avec Podemos en tête chercheuse, pour acheter leur appui au budget gouvernemental sans rien accorder du côté des prisonniers politiques catalanistes. Au contraire en opérant en provocation par le refus d'obtenir que la Procureure, représentante de l'Etat, retire ses accusations de rébellion et de sédition que les tribunaux européens ont jugées irrecevables et que 120 professeurs de droits de toute l'Espagne viennent de dénoncer comme attentatoires à la liberté d'expression et indignes d'un Etat démocratique (lire ici). Provocation aussi, quoique avortée, comme il a été dit, d'établir un pouvoir judiciaire ouvertement destiné à se servir des prisonniers catalanistes pour envoyer un avertissement à tous ceux, toutes celles qui s'aventureraient à contester le système. 

La leçon devrait être claire : dans l'Espagne d'aujourd'hui, le mouvement pour l'indépendance catalane, malgré toutes les faiblesses de sa représentation politique, grâce de fait à la farouche volonté de sa base populaire (cf, entre autres, la monumentale mobilisation de la Diada), reste la pointe avancée de la contestation d'un régime qui, dans la dégringolade politique, sociale et morale qu'il connaît, n'a nulle part ailleurs que dans ce "pays" l'opposition qu'il mérite. Et qu'il soit dit que, comme nous l'avons souligné à d'autres occasions, y compris sur le terrain social, le catalanisme indépendantiste a été amené, la CUP y a largement contribué, à aller plus loin que ce que, spontanément, ses partis les plus modérés auraient souhaité. Dynamique sociale, certes non pleinement exploitée mais nichée au coeur de la problématique nationale, qu'un plein investissement dans l'action d'autodétermination de la part de partis comme Podem ou les Communs (Ada Colau), aurait aidé (et aiderait aujourd'hui) à décupler pour faire advenir une République Catalane et Sociale ! La seule, aussi sociale que nationale, à pouvoir se gagner des appuis parmi les couches populaires non-indépendantistes comme parmi les peuples du reste de l'Etat espagnol. A commencer en Andalousie où, en ce moment, la droite et l'extrême droite mènent effrontément une campagne électorale ... catalane, je veux dire anticatalane ! Sans forte, c'est-à-dire clairement solidaire avec le peuple catalan, riposte de la gauche.

Pour conclure : le sondage du jour, a priori autrement sérieux que ceux qui sont effectués nationalement, confirme que l'indépendantisme catalan a le vent en poupe, ce qui dans le contexte actuel relève d'une incroyable prouesse  : il accroîtrait même sa majorité absolue au Parlament mais, ce qui est peut-être le plus important, avec une grande redistribution des cartes en son sein puisque la force la plus à droite, JxCat de Puigdemont, subirait une nette érosion de sa représentation (24 à 25 député-es au lieu des 34 actuels); la gauche républicaine, ERC, probablement boostée par l'émoi suscité par l'emprisonnement de son dirigeant, Oriol Junqueras (et l'aura croissante de l'iconoclaste Gabriel Rufián (1) !), alors que l'effet Puigdemont déclinerait, deviendrait le premier parti en décrochant entre 36 et 38 sièges (jusqu'à +4). Comme le souligne l'article de eldiario.es la grande bénéficiaire de ces bouleversements internes à l'indépendantisme politique serait cependant l'anticapitaliste CUP qui retrouverait sa plus forte représentation en obtenant jusqu'à 10 élu-es (+6). Ce sondage signale un symptomatique déplacement à gauche, radicalement à gauche, dans l'indépendantisme catalan; déplacement qui, sans rien régler encore, de la paralysie actuelle de la stratégie pour une République catalane, pourrait trouver prochainement dans la mobilisation pour la libération des prisonniers politiques à l'occasion de leurs procès, l'aliment démultipliant les énergies pour la relance d'un processus se construisant pleinement constituant, social et surtout en capacité de permettre que l'auto-organisation populaire s'exprime pleinement à partir des outils que sont déjà l'ANC, l'Omnium et les CDR.

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Ajoutons que le sondage en question montre que Ciudadanos perdrait, avec la première place, de sa superbe en passant de 36 à 29-30 sièges. Quant au PP, avec 2 à 3 député-es (-1 ou -2), il se rapprocherait, à 3,3% (4,23% le 21D), de la barre des 3% en dessous de laquelle est exclue toute représentation parlementaire. Les socialistes du PSC resteraient stables avec 17 député-es, peut-être 18, probablement par le retour au bercail de quelques électeurs qui s'étaient égarés du côté d'un Ciudadanos aujourd'hui déporté à l'extrême droite. Les Communs, plus présents dans la défense des prisonniers politiques, pourraient gagner 4 à 5 sièges, pour atteindre les 12 à 13.

Enfin les sondés seraient près de 48%, se rapprochant des 48,7% d'octobre 2017, à se prononcer en faveur de l'indépendance tandis qu'un peu plus de 43% la refuseraient (se rapprochant du score le plus bas sur les quatre dernières années, 42,4% en 2016).

(1) Lire ce billet En Catalogne, l'indépendantisme progresse dans les zones populaires qui traduit un article en espagnol analysant le "vote Rufián" lors des dernières élections catalanes (21 décembre 2017) : "Le bloc sécessionniste a gagné des voix dans les zones où il est le plus faible, surtout dans les municipalités et les quartiers de l'aire métropolitaine où les revenus sont bas.

C’est grâce à cette augmentation que les indépendantistes ont pu compenser la baisse dans leurs fiefs traditionnels et dans les villes à revenus moyens, c'est-à-dire se situant au-dessus de 39 000 euros annuels.

L’indépendantisme, qui sollicite les voix des semblables de Gabriel Rufián [lire ci-dessous], en a gagné 105 000 grâce aux zones où se concentre cette typologie sociale."

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