Lettre aux insoumis (4/5): Auditions programmatiques, Feuille de route

Pour faciliter la lecture, je découpe la lettre en cinq parties: celle-ci concerne les auditions programmatiques de FI. Deux sujets sont présentés: les médias et le salaire universel.

Auditions programmatiques :

 la mise sous le tapis de vraies mesures révolutionnaires.

Cher(e) camarade insoumis(e),

France Insoumise a eu le mérite d’organiser des « auditions programmatiques » durant lesquelles les coordinateurs du mouvement (lire les chefs) ont auditionné pendant des heures des représentants des syndicats et des associations militantes engagées sur des idées de programme.

J’en ai regardé deux et là encore, je vais esquisser deux critiques envers FI.

La première audition programmatique concernait les médias avec l’intervention d’Acrimed et le Monde diplomatique (18). Mélenchon a un rapport compliqué avec les médias et cela le pousse à adopter une stratégie contradictoire. D’un côté, il critique le système médiatique à travers la précarité de ceux qui y travaillent. De l’autre, il n’hésite pas à utiliser toutes les ficelles de la communication quitte à s’afficher dans GALA et autres Closer.

La critique portée par Acrimed et le Monde Diplomatique est beaucoup plus profonde. Elle porte sur les supports de l’information, sur l’engloutissement des médias par les milliardaires et les capitaines d’industrie. En effet, l’action d’Acrimed se situe donc au carrefour de trois piliers : la critique des médias , le soutien aux salariés des médias (ce qu’accomplit JLM) et l’encouragement des médias associatifs (dans mes souvenirs, je ne me rappelle pas avoir lu ou vu JLM dans ces médias).

Les propositions de cette association s’inscrivent dans un nouveau cadre constitutionnel qui peut être fourni par la constituante, chère à FI. Pour n’en citer qu’une : le Conseil National des Médias (CNM). Un tel conseil pourra redéfinir les modalités des financements publics des médias, ainsi on évitera des situations où Gala empochera plus de subventions que le Monde Diplomatique. Imaginons donc ce cadre dans une France révolutionnaire où le CNM contrôlera le pluralisme médiatique en évitant la concentration des médias aux mains de quelques-uns.

Alors que la question des médias doit être centrale dans les programmes politiques, le candidat de FI ne la traite qu’à la marge. Au lieu de porter les propositions révolutionnaires d’Acrimed, FI se contente d’inscrire quelques bribes dans son programme et ne porte pas ces propositions dans le débat.

La seconde audition programmatique (19) concerne le salaire universel de Bernard Friot. Une belle idée, extrêmement puissante, qui prend le contre-pied du fumeux revenu universel des libéraux de droite comme de gauche.

Au lieu des 350 milliards réclamés par Hamon sur 5 ans, le salaire universel se finance en captant 50 % du PIB annuel en instaurant une cotisation salaire. Le but final est de nationaliser l’entièreté du PIB : les 2000 milliards par an nous permettront de payer à tous un salaire à vie et sans conditions, de réinjecter 20 % du PIB dans l’économie avec la cotisation investissement et de payer la sécurité sociale (les 30 % qui sont déjà socialisés sous forme de salaire indirect). C’est une véritable mesure anticapitaliste car elle s’accompagne de la réappropriation des moyens de production à travers des coopératives.

Enfin ! En voilà une mesure révolutionnaire ! Cela donnerait un écart de salaire de 1 à 4 avec quatre paliers : 1500€ (net) – 3000€ – 4500€ – 6000€ par mois pour tous… et à vie ! Et sans contreparties !

Si Jacques Généreux et FI avaient fait leur le salaire universel, ils auraient coupé l’herbe sous les pieds de Benoit Hamon. Car sur ce coup, Mélenchon fait du Montebourg ou du Filoche en rejetant d'emblée le concept philosophique de revenu universel (qui est bien évidemment différent du salaire universel).

Hamon, qui a compris les aspirations de la jeunesse actuelle, a bien pris garde de souligner qu’il ne touchera pas aux autres allocations sociales. Et malheureusement, JLM et FI ont caricaturé cette mesure et se sont coupés d’une partie de leur propre électorat. Ainsi, JLM et son programme paraissent comme « démodés » et issus d’un autre monde que les jeunes ne connaissent quasiment pas.

Dans ma génération, le revenu universel est extrêmement mobilisateur. Par exemple, quand nous organisions une soirée sur ce thème avec les Amis Du Monde Diplomatique à Toulouse, la salle du Sénéchal était pleine à craquer de jeunes précaires (issus des classes moyennes déchues) qui ne jurent que par ça. Ils ont un fort potentiel mobilisateur et peuvent se déplacer pour voter alors qu’ils ne le font pas en général. Lors des primaires, ils se sont mobilisés en masse pour Hamon et feront de même pour les présidentielles.

En résumé, ce bouillonnement intellectuel du côté de la gauche de gauche n’est soutenu qu’à la marge par FI et son candidat. Ces auditions donnent l’impression que le programme était déjà prêt dans les têtes des « coordinateurs » avant même les auditions. Donc, il y avait très peu de chances pour que ces mesures révolutionnaires soient reprises par FI et intégrées dans son programme.

Friot, Acrimed, Lordon (la fermeture de la bourse), la quadrature du net (qui porte des propositions audacieuses pour rendre à Internet sa liberté confisquée par GAFA) et bien d’autres… il ne faut pas s’en rappeler tous les cinq ans !

Et ce n’est pas seulement aux coordinateurs de les auditionner , ils doivent être écoutés toute l’année et leurs travaux vulgarisés. L’idée des auditions est bonne mais c’est dommage d’attendre les élections présidentielles pour se former à ces problématiques car un vrai programme « révolutionnaire » doit se nourrir des contributions du monde social.

 Feuille de route : se préparer pour la suite

Cher(e) camarade insoumis(e),

Ce n’est pas mon intention de vous accuser de trahir la cause. Votre engagement au sein de la France Insoumise pour soutenir la candidature de JLM aux élections présidentielles est plus que louable. Ce qui m’inquiète, c’est toute cette énergie dépensée pour un résultat final bien maigre. Car, le bilan de 2012 n’a pas été dressé : qu’a-t-on fait des 11 %? Qu’avons nous tiré comme conclusion de la débandade de Hénin Baumont ? Pourquoi le Front de Gauche a été tué par le PG et le PC alors que c’était un formidable outil ? Avec tous les éléments expliqués dans cette lettre, je ne m’attends pas à un miracle le 23 Avril prochain.

Et même si ma prédiction s’avère fausse, mes craintes sont que, Jean-Luc Mélenchon président, il devienne un nouveau Tsipras. Il nous aura menés en bateau pendant ces années et les angles morts dans sa pensée et ses méthodes autoritaires au sein de son propre parti, sont autant de signes inquiétants qui doivent nous mettre la puce à l’oreille.

Beaucoup d’entre vous objecteront que le bonhomme n’est pas comme ça, qu’il est humaniste et ouvert d’esprit. Soyons clair : je ne critique pas la personne Mélenchon et ce n’est pas mon but. Je critique la personne publique et ses actions, c’est ce qui devrait nous guider tous : ne pas tomber dans le piège de la 5ème république qui fait du culte de la personnalité un véritable totem.

Une fois arrivé au pouvoir, une fois aux manettes de l’état, JLM sera confronté à la bureaucratie interne de Bercy comme le dit si bien Lordon (20). Et il ne réussira que si nous créons un état de fait révolutionnaire dans le pays.

JLM transformera certes cet état de fait dans les lois mais Hamon, Jadot ou même Fillon feraient de même. Il n’y a qu’à se rappeler de la vacance du pouvoir en 1968 et l’exil du général De Gaules. Finalement, c’est bien un gouvernement de droite qui a dû céder devant ce mouvement formidable de Mai 1968.

J’espère de tout cœur que, une fois élu et les premiers signes de faiblesses apparaîtront, nous irons manifester ensemble contre le président Mélenchon et que tous les Mélenchon se rebelleront contre lui.

Cher(e) camarade insoumis(e),

Aujourd’hui, l’équation que nous devons résoudre est indépendante de Mélenchon. Elle est indépendante de la 5ème république. L’équation se trouve dans notre vie quotidienne. Partout où nous travaillons, dans nos quartiers ou dans les écoles de nos enfants. Je ne rêve pas du grand soir qui arrivera un jour … peut-être ! Pour moi, la grève générale n’est que l’étape finale du processus long et fastidieux de la lutte.

En attendant, il faut investir le champ du social, encourager toutes les luttes et créer les liens entre elles. Les faire converger. Nous avons eu une belle démonstration le printemps dernier avec Nuit Debout. Mais la jonction avec les quartiers populaires ne s’est pas faite. Ce n’est pas grave, Nuit Debout a été une formidable entreprise de formation des consciences à grande échelle. Et tout est bon à prendre.

J’ai peur que votre enthousiasme d’aujourd’hui se transforme en une apathie démobilisante au lendemain du premier tour. Or nous ne devons pas perdre de temps dans des combats perdus d’avance car nous avons besoin de tout le monde pour résister.

L’émancipation est un combat quotidien et chaque jour que nous ne consacrons pas à cette émancipation est un jour perdu. Les prémices de l’effondrement sont là et nous n’avons toujours pas théorisé une sortie par la gauche. Les sorties actuelles du système se font uniquement par la droite et malheureusement ces sorties là (à la Trump et à la Brexit) sont des sorties xénophobes et racistes.

 Et pourtant… l’heure tourne et le temps presse… et nous ne sommes pas prêts …

Fraternellement,

Bayrem

 

PS : cette lettre a été écrite entre Décembre et Janvier, des camarades m’ont indiqué que cette lettre ne prend pas en compte les livrets programmatiques dont celui sur les médias. Il n’est donc pas exclu que des parties de cette lettre ne soient plus d’actualité au moment de sa lecture.

 

 

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Les autres parties sont ici:

Lettre aux insoumis (1/5): Introduction, Histoire, Vote

Lettre aux insoumis (2/5): changer la 5ème,FI mouvement populaire, union de la gauche

Lettre aux insoumis (3/5): Glissement programmatique

Lettre aux insoumis (5/5): Notes et références

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