« L’ENQUÊTE TARNAISE » : comment le procureur Dérens a couvert Thierry Carcenac

C’est d’une "enquête tarnaise" tout à fait extraordinaire et d’un classement sans suite ahurissant dont j’entends vous faire juges maintenant, citoyennes et citoyens qui me ferez l’honneur de lire cet épisode et ceux qui vont suivre

Résumé des épisodes précédents

Comme je l’ai indiqué dans les épisodes qui précèdent, la fine équipe tarnaise qui était bien d’accord le 28 mai 2015 pour raser illégalement la Métairie Neuve de Sivens, le jour même d’un incendie volontaire de ces bâtiments, avait une composition très tarnaise : le président-sénateur Carcenac, le préfet du Tarn, le procureur d’Albi Dérens, une des plus grosses entreprises de BTP du Tarn et, accessoirement, la maire-conseiller départemental de Lisle sur Tarn, qui n’aurait rien fait sans les trois premiers nommés et qui a reconnu publiquement à plusieurs reprises avoir monté son prétendu arrêté de péril "avec les services du département et de la préfecture".

J’ai montré comment, juste après l’incendie volontaire, cette fine équipe avait décidé de tout raser le lundi 1er juin 2015, jour de publication de l’arrêté de péril, précisément pour que personne ne puisse attaquer cet arrêté en référé pour empêcher la démolition (ce qui constitue le délit d’abus d’autorité aggravé qui a été dénoncé au procureur Dérens… qui l’avait lui-même commis et qui a toujours une plainte sur le dos de ce chef).

L’entreprise Benezech, une des plus grosses entreprises tarnaises de BTP, spécialiste de la démolition dans un de ses volets d’activités, ne pouvait que savoir que le PLU interdisait la démolition de la Métairie et qu’il n’était pas d’usage de raser de tels biens après un incendie criminel dans une commune où le permis de démolir est obligatoire, d’autant qu’elle a été forcément commanditée avant que le prétendu arrêté de péril n'existe. La participation du procureur Dérens était donc une condition-clef à la commission des délits de destruction de biens, de violation du PLU et d’abus d’autorité : c’est pourquoi l’avocat du département a cru bon de s’en assurer dans un document qui s’est retrouvé plus tard dans mes mains et que j’ai publié en partie dans un épisode précédent

Le 1er juin 2015, toutes les conditions pour une commission tranquille de plusieurs délits étaient réunies : la gendarmerie veillerait à la bonne marche de l’opération, personne n’attaquerait en justice devant un tel fait accompli. Comme d’habitude, on aurait, et c’est tout, de beaux communiqués de réprobation d’Europe écologie les verts ou de l’opposition légaliste au barrage.

Le problème, c’est que quelques citoyens tarnais ont décidé de se battre sur cette affaire devant la justice.

Monter l’opération délictuelle en quelques heures avait été une réussite technique, j’en conviens. Il fallait désormais enterrer l’affaire par tous moyens : le procureur Dérens s’en est chargé par son traitement des plaintes puis par son classement sans suite très tarnais que je vous livrerai dans l'épisode suivant.

Un traitement des plaintes « à la tarnaise »

Comme je l’ai indiqué dans un épisode précédent nous avions décidé de compléter régulièrement les plaintes initiales, ce qu’a fait Jean Claude Egidio par le biais de 12 lettres déposées au greffe ou envoyées par RAR avant le classement sans suite du 23 mars 2016. Toutes ces lettres, sauf une, ont contenu, outre des plaintes complémentaires aux premières (visant par exemple le délit d’abus d’autorité ou visant de nouvelles personnes), des documents complémentaires aux premiers documents versés et des demandes d’investigations très précises dont je vais donner quelques exemples seulement ici.

Ainsi, la plainte complémentaire déposée au greffe le 15 juin 2015 vise le délit de destruction de biens en réunion, avec 5 pièces jointes. Jean Claude Egidio communique alors au procureur Dérens le prétendu arrêté de péril qu’il a dû recopier le 2 juin sur le panneau d’affichage de la mairie de Lisle, en soulignant devant le procureur Dérens qu’il y avait un blanc sur la date de notification et qu’il y était indiqué que l’arrêté avait été transmis le 1er juin au préfet, c’est-à-dire le jour de la démolition. Dans cette lettre/plainte, Jean Claude Egidio demande expressément que le procès-verbal du brigadier Corti visé à l’arrêté de péril soit versé au dossier. Nous constaterons en 2017 que cette unique pièce censée justifier un péril grave et imminent n’avait même pas été demandée par Claude Dérens à la commune !

C’est Jean Claude Egidio qui la communiquera au procureur Dérens le 12 février 2016 après l’avoir obtenue devant le tribunal administratif de Toulouse. Voici des extraits de ce courrier, envoyé au procureur avant le classement sans suite :

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La photo ci-dessus, communiquée au procureur, prise après l’incendie, sera communiquée dans toutes les instances ouvertes dont je parlerai dans les prochains épisodes. En matière de risque, vous en conviendrez je l’espère, il n’y avait pas photo dans cette zone interdite au public.

En matière d'Enquête corse d'« Enquête tarnaise », il n’y avait pas photos non plus :

Dans sa plainte complémentaire du 15 juin 2015 évoquée plus haut, Jean Claude Egidio écrivait : « les services communaux ont forcément dû faire des photos du mur… elles doivent être versées au dossier ».

Or, bien plus tard, nous verrons devant le tribunal administratif que le P.V Corti visait bien des photos ! Mais ces photos, visées en "P.J." au PV Corti, ne seront jamais ni versées au dossier d’enquête du procureur Dérens, ni communiquées dans les autres procédures ! et pour cause : il n’y avait aucun « péril grave et imminent » ! Il ne fallait surtout pas voir ces photos.

Autre exemple :

Il n’était pas exclu que certaines traces disparaissent des diverses déclarations concordantes de la maire de Lisle sur Tarn quant à l’établissement de l’arrêté de péril avec Carcenac et le préfet. C’est pourquoi nous avons fait relever les déclarations de Maryline Lherm à 100% Radio par un huissier et communiqué le constat au procureur Dérens.

Voici un extrait de ce constat communiqué par lettre RAR du 20 août 2015, tel que nous le retrouverons en 2017 dans le « dossier d’enquête » :

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Avec ce type de raisonnement, je vous en fais juges citoyens, un maire pourrait ordonner de vider toutes les piscines de la commune de peur que quelqu’un ne s’y noie, à commencer par les piscines des résidences secondaires !

Quand ne rien faire, c’est agir

Au travers de lettres bien reçues par le parquet en juin, août et septembre 2015, Jean Claude Egidio a demandé à plusieurs reprises des recherches de téléphonie sur la période incendie/destruction, en lui indiquant les quelques personnes qui devaient en faire l’objet.

Aucune de ces recherches de téléphonie n’a été diligentée… bien entendu.

Depuis quelques années, la presse s’est faite l’écho de recherches de téléphonie très spéciales, des milliers d'heures pour l’affaire de Tarnac, ou bien d’autres. Dans le Tarn, pour le procureur Dérens, mettre délibérément le feu à un ensemble de bâtiments appartenant au département, les raser alors que la loi interdisait de les démolir, c’était bien moins important qu’un vol de scooter ou des prétendus actes de terrorisme montés en mayonnaise par une ministre de l’Intérieur pour aboutir 10 années plus tard au naufrage et à la relaxe que l’on connaît.

Comme il y avait un délai d’une année pour effectuer ces recherches qui auraient pu confondre les incendiaires et les démolisseurs et que la juge d’instruction d’Albi a fait ensuite ce que je décrirai prochainement, ces recherches sont devenues impossibles.

La délinquance exige habituellement des actes concrets et une intention de les commettre. Ne rien faire peut exceptionnellement être un délit, comme la non-assistance à personne en danger de l’article 223-6 du code pénal, la personne en danger étant celle qui fait face… à un véritable péril grave ou imminent , justement, ou la non dénonciation de crime prévue, justement aussi, dans les « entraves à la saisine de la justice » (article 434-1).

Je vous laisse juges, citoyennes et citoyens, pour apprécier les non-agissements délibérés du procureur Dérens dans cette affaire.

Quand ne rien faire, c’est acté

Malgré les pièces apportées au procureur et les demandes précises de Jean Claude Egidio, rien ne bougeait (et pour cause, puisque nous devions apprendre une année plus tard que le procureur Dérens avait été complice des délits que nous lui avions dénoncés). Nous lui avons donc envoyé une lettre recommandée uniquement pour prendre date. Cette lettre, la voici :

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Bien entendu, quand nous finirons par avoir copie du fameux dossier d’enquête en janvier 2017, nous n’y trouverons nulle trace d’une recherche par le procureur Dérens des échanges préfet/Carcenac concernant un projet de démolition de la Métairie avant l’incendie, puisqu’il n’avait strictement rien fait pour poursuivre les auteurs des délits dont il avait été complice

Nous y retrouverons bien la lettre édifiante de Thierry Carcenac, datée du 13 mars 2015, mais dans les conditions qui feront l’objet du prochain épisode.

 

A suivre :

L'ahurissant classement sans suite du procureur Dérens

 épisode précédent :

https://blogs.mediapart.fr/bernard-viguie/blog/111019/sivens-comment-le-conseil-d-etat-couvert-la-mafia-tarnaise

Note : vous avez pu voir dans cet épisode que le procureur Dérens a été informé de la procédure ouverte devant le tribunal administratif (le TA). Il en a été informé à plusieurs reprises puisque la demande faite au préfet du Tarn de déférer l’arrêté de péril au TA lui a été communiquée et puisqu’une plainte pour abus d’autorité a été portée devant lui contre le préfet du Tarn suite au refus de déférer du préfet. Réciproquement, le TA avait été informé des plaintes déposées contre Carcenac devant le procureur... Seule la procédure d’autorisation de plaider est restée secrète pour Dérens (pas pour Carcenac, qui l’a gardée bien au chaud pour lui). Tout cela ne sera pas sans incidences…

Merci à ceux qui auront fait l'effort de lire cet épisode et qui pourront le diffuser où ils peuvent, comme ils peuvent, au besoin en lançant une bouteille à la mer, à une époque ou un nouveau projet de barrage est dans les tuyaux et où certains ne veulent pas oublier l'anniversaire qui approche de la mort de Rémi Fraisse, qui est une des conséquences collatérales lamentable du comportement "mafieux tarnais" que je dénonce sur ce blog

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