20 chiffres sur les violences domestiques en Russie

Comme d'autres médias russes, Meduza contribue au débat sur les violences domestiques en Russie, avec entre autres un article en donnant les chiffres clés. Mais pas celui des décès de femmes victimes de violence, qui n'est pas connu. Une autre forme de dénégation, statistique, celle-là.

Meduza (meduza.io) est un média internet en langue russe fondé en octobre 2014 par Galina Timtchenko, ancienne rédactrice en chef du site lenta.ru, après son licenciement de celui-ci. Il est basé à Riga, en Lettonie, pour bénéficier de la réglementation de la presse d’un pays de l’Union européenne. Sa ligne éditoriale est de rendre compte des événements en Russie et dans le monde de façon aussi authentique, impartiale et sans parti pris que possible. Il défend le droit des personnes à la liberté d'expression et à la libre diffusion de l’information. Un de ses journalistes, Ivan Golounov, a été arrêté juin 2019 à Moscou suite à une accusation montée de trafic de drogue et disculpé ensuite.

Meduza a publié en janvier une série d'articles dans un dossier sur la question des violences domestiques, dont on sait qu’elle est discutée en Russie. L’un d'eux présente vingt chiffres clés permettant d’apprécier l’ampleur et la perception de ces violences en Russie. Contribution basique, mais utile au débat.

Les 20 indicateurs retenus sont issus de données publiées par le centre Levada, par le VTsIOM, l’université d’État de Saint-Pétersbourg, l’OMS, le Conseil de l’Europe, le ministère de l’intérieur de la Fédération de Russie et une étude de décisions de justice réalisée par Médiazone et Novaïa gazeta. Cette dernière étude à fait l’objet d’un billet de ce blog, de même que les enquêtes de Levada et VtSIOM. Je n’ai pas vérifié les autres sources, mais je peux penser que les chiffres cités méritent d’être pris en considération, même s’ils ne sont pas tous fondés sur des échantillons représentatifs.

- 24% des Russes ont été confrontés à la violence domestique dans leur environnement immédiat, y compris dans leur propre famille.

- 75 à 85% des cas de violence contre les enfants sont commis par des proches, de leur «cercle de confiance».

- plus de 60% des actes criminels contre les enfants en Russie se sont produis au sein de la famille.

- 16% des adultes russes ont été victimes de violence domestique dans leur enfance

- 15,7% des personnes âgées ne vivant pas dans une maison de retraite ont subi des mauvais traitements. 

- 35% des femmes ont subi au moins une fois dans leur vie des violences physiques de la part d'un partenaire ou des violences sexuelles.

- 21 390 cas de violence domestique à l'égard des femmes ont été enregistrés par le ministère de l'intérieur en 2018.

- 75% des victimes de violence domestique en Russie sont des femmes.

- 38% des homicides de femmes sont commis par leur partenaire ou conjoint masculin.

- 79% des femmes russes condamnées pour meurtre étaient victimes de violences dont leur victime était l'auteur.

- 83% des femmes russes condamnées pour usage non proportionné de la légitime défense se défendaient contre leur partenaire ou conjoint ; pour les hommes, ce chiffre est de 3 %.

 

- 90% des Russes pensent que la violence domestique est inacceptable en toutes circonstances.

- 50% pensent qu’une relation sexuelle imposée contre sa volonté au partenaire est une violence domestique.

- 41% des Russes considèrent que l'acte des sœurs Khatchatourian est justifié [NDR : elles ont tué leur père qui les battait et les violentait à coup de couteau, les faits ont été  requalifiés récemment par le parquet en légitime défense]

- 70% des Russes jugent nécessaire l’adoption d’une loi sur la prévention de la violence domestique.

 

- 56% des plaintes pour violence déposées auprès des services de police sont effectivement enregistrées - les autres se perdent à différents stades de la procédure.

- La sanction maximale pour une violence physique, s’il n’y a pas de contusion ou de conséquences pour la santé et s’il n’y a pas récidive est de 15 jours de rétention [NDR : il s'agit des sanctions administratives applicables pour ce que l'article de Meduza appelle « les premiers coups », qui ont fait fait l'objet d'une « dépénalisation » : leur auteur encourra une amende (jusqu’à 30 000 roubles), une rétention administrative pouvant aller jusqu’à 15 jours, ou des travaux obligatoires de 60 à 120 heures ; la rétention administrative de 15 jours est une sanction communément appliquée en Russie, notamment aux opposants politiques et aux manifestants].

- 56% des femmes victimes de violences domestiques qui se sont adressées à la police sont satisfaites du travail des forces de l'ordre.

- 59% des Russes estiment qu'en cas d'agression par son conjoint, une femme doit contacter la police.

 

Il n’y pas dans l'article de Meduza de données sur le nombre des décès de femmes suite à des violences domestiques. Il ne reprend donc pas le chiffre de 12 000 à 14 000 femmes tuées par an habituellement cité. Inexact, à tout le moins ancien, il est apparu dans une interview donnée en 2008 par le lieutenant-général Mikhail Atarmochkine, vice-directeur du département de la protection de l’ordre public du ministère de l’intérieur ; il y indiquait que chaque année 14 000 femmes mouraient sous les coups de leur conjoint ou d’autres parents.

Ce chiffre est depuis régulièrement repris, sans être fondé sur une statistique annuelle connue de moi. Les adversaires d’une loi sur les violences domestiques se complaisent à souligner qu’il est supérieur au nombre total des homicides (soit 7986 en 2018, hommes et femmes confondus, chiffre en baisse continue depuis 15 ans ; il avait atteint 47 900 en 1994, et était remonté après une légère décrue presque à ce niveau en 2003). Sa répétition contestable est une fragilité de l'argumentation de ceux qui défendent la loi.

On se doit cependant  de souligner que l’absence de publication de données fiables et publiées sur les féminicides est une carence fautive, et un signe tangible de l’absence  d’implication des pouvoirs publics dans la lutte contre la violence domestique. 

La Russie a plus généralement besoin de grandes enquêtes sur les violences, comme nous le faisons avec Virage. Elle avait commencé à le faire, avec une enquête sur la santé reproductive des femmes publiée en 2012 par l’office fédéral de la statistique et le ministère de la santé. Elle indiquait que 38 % des femmes de 15 à 44 ans indiquent avoir été au moins une fois victimes de violences verbales, et 20 % de violences physiques, dont 6 % dans l’année ayant précédé l’enquête. Cette enquête n'a malheureusement pas été reconduite. Elle est toujours accessible, elle le sera d'autant plus que je mets un lien en fin d'article.

Meduza (28 janvier 2020) - Enquête sur la santé reproductive des femmes en Russie en 2011

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