Les banques m'ont refusé un report des échéances d'emprunts

La vie en Russie pendant la pandémie, cela a été encore fermer son entreprise, et se retrouver livreur. Où il est dit qu’il vaut mieux être barbier et homme, qu’esthéticienne et femme, si la solution est de monter quatre étages avec 60 kg de courses.

Un dernier billet, après celui-ci, celui-là, et encore celui-là, reprenant  au journal en ligne Meduza des témoignages de Russes sur ce qu’il ont fait pour continuer à gagner leur vie pendant la crise sanitaire. Cette fois-ci le récit d’un entrepreneur moscovite, Sergueï Matveïev. 

Depuis 2017, j'ai deux boutiques de barbier en franchise Old Boy à Moscou. Avant la crise, tout allait bien : nous faisions des bénéfices, nous agrandissions nos locaux, nous embauchions de nouveaux employés, nous étions même en tête à Moscou des magasins du réseau. Quand à la fin mars nous avons été fermés et que toute activité nous a été été interdite, nous avons été sous le choc. Cela dépassait l’entendement. 

Au début, il y avait un espoir de rouvrir bientôt, mais ensuite j'ai compris que je devais passer à autre chose et gagner de quoi rembourser les emprunts. Ce n’est pas la peine de parler de subventions. Un des loyers a été baissé, l’autre maintenu intégralement. Nous avons dû payer pour tous les mois d'inactivité.

Les banques m'ont refusé un report des échéances d'emprunts, elles ont dit que les conditions n’étaient pas remplies et que je ne relevais pas du programme d’aide de l'État, parce que j’avais emprunté en tant qu'individu, et non en tant qu'entrepreneur individuel. En tant qu'individu, je ne bénéficie d'aucun avantage, car je n'ai pas officiellement perdu mon emploi.

J'ai commencé à réfléchir à comment gagner de l'argent. Il était alors extrêmement difficile de trouver un emploi, du moins au cours des premiers mois, quand la quarantaine était stricte, car vraiment beaucoup de firmes en souffraient. J’ai pensé qu’il y aurait un pic pour la livraison. J’ai choisi l'entreprise qui semblait la plus attractive pour les possibilités de rémunération. J'y suis allé travailler comme coursier, avec ma propre voiture.

Bien sûr, les premières semaines ont été difficiles. Des fois, je devais faire des livraisons de 60 à 70 kilos de courses, l'appartement était au dernier étage d'un immeuble de quatre étages sans ascenseur, et tout cela devait être monté à pied. Maintenant, j’ai pris le rythme et tout va bien. Les gens en quarantaine que je connais grossissent, moi je suis en pleine forme après ces mois d'entraînement quotidien. Curieusement, j'ai aimé travailler comme livreur. J'ai probablement eu de la chance : je me suis retrouvé au bon endroit, l'équipe est très sympathique et agréable.

Nous sommes payés à la tâche - c'est-à-dire que plus tu livres de commandes, plus tu gagnes. J’ai pensé que c'était la meilleure option, et je n'y ai pas perdu. Pendant le pic d'avril, quand les commandes ont été les plus élevées, j'ai gagné environ 100 000 roubles [1 280 euros], ce qui m'a permis de rembourses mes échéances.

J'ai l'intention de travailler comme livreur encore plusieurs mois après la réouverture des salons, car, très probablement, les indicateurs financiers seront d'abord bien plus bas qu'auparavant. La population ne s’est pas enrichie pendant ces plusieurs mois de confinement.

Nous avons eu de la chance, nous avons pu rester à flot, mais je connais des personnes qui ont fermé et vendu des salons, surtout s'ils avaient un loyer très élevé, qui ne pouvait pas baisser, et un gérant que personne ne pouvait aider, et qui n’a pas trouvé d’autre travail. Comme nous avons plusieurs partenaires d’affaires, c'était plus facile pour nous. Et aussi, je suis un homme, adulte, fort, et, disons, une femme, propriétaire d'un salon de beauté, elle ne fera pas des livraisons de 60 kilogrammes. Et que d’autre pourra-t-elle faire ?

Meduza (21 juin 2020) 

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