Russie, suicides : le temps des records est passé

Le taux de mortalité par suicide en Russie serait en 2020 de 10,4 pour 100 000 habitants, moins qu’en France.

Je reviens comme promis dans mon avant-dernier billet sur l’évolution des  décès à la suite d’un suicide en Russie, cette fois sur longue période. Elle est étonnante, avec une baisse de 61 886 en 1994, le niveau maximal qui ait été atteint, à 16 546 en 2020. Ce dernier chiffre est cité dans l’article de Demoscope weekly auquel je faisais référence, est aussi publié par le service fédéral des statistiques russe, Rosstat, ici, ligne 346. 

Le graphique ci-dessous donne le détail de cette évolution, année par année, depuis 1990. On y voit que le nombre des suicides, déjà élevé par rapport aux autres pays à la fin de la période communiste, a augmenté brutalement avec la pérestroïka, atteint son maximum juste après l’effondrement de l’URSS, oscillé, et ensuite baissé de façon continue et rapide à partir de 2001, sans que cette baisse ne se ralentisse ensuite.

 © Daniel Mathieu - Données Rosstat © Daniel Mathieu - Données Rosstat
 Le suivi du taux de suicide permet une comparaison avec d'autres pays, en l'espèce avec la France — un des pays de l'Union européenne où le nombre des suicides est élevé — dans le second graphique reproduit ci-dessous. Les chiffres français sont ceux du CépiDc Inserm, il n'y a pas de données plus récentes que 2016, les russes ceux de Rosstat, à l'exception de celui de 2020, calculé par Linour Aminov, et qui peut encore bouger de quelques dixièmes de points.

 © Daniel Mathieu - Données Rosstat et CépiDc INSERM © Daniel Mathieu - Données Rosstat et CépiDc INSERM

La courbe russe est bien sûr la même que celle du nombre des décès, la courbe française est aussi orientée à la baisse, mais de façon moins prononcée, avec également des changements de tendance dans les années 90, beaucoup moins marquées. Surtout, on constate que la courbe russe est passée ou est en train de passer sous la courbe française, se rapprochant avant nous de la moyenne européenne.

C’est bien sûr notable, et en contradiction avec ce que nous avons l’habitude de penser sur la Russie. Une des explications données par les Russes de cette évolution, en tout cas des niveaux atteints dans les années 90, est le recul de l’alcoolisme et des fragilités ou pathologies mentales qui l’accompagnent. 

On pense aussi bien sûr à Durkheim, et à son explication du nombre des suicides par le défaut ou l’excès d’intégration de l’individu dans la société, et de régulation par celle-ci des comportements individuels ; la Russie reviendrait ou serait revenue dans une situation médiane au regard de ces critères. Je ne me risquerai pas à le soutenir, mais suis attaché à l’idée qu’il y a là un «  fait social », un fait social majeur. 

Il témoigne de changements profonds de la société russe, comme le font d’autres évolutions comparables : celles de l’avortement, que je mentionnais dans ce billet, celles aussi des autres causes de mortalité externes, par les exemple les accidents de la circulation ou les homicides, tout à fait parallèles. Et il me semble que nous devons être attentifs à ces changements, et nous projeter dans notre compréhension de la Russie dans ce qu’il y aura après, et non dans ce qui était avant. 

Demoscope weekly (n°911-912) - Rosstat - Indicateurs socio-économiques de la Fédération de Russie de 1991 à 2019

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