L’espace russe face au VIH

Ce billet pour renvoyer à l’article éponyme que la revue EchoGéo vient de publier dans un numéro spécial consacré à la Russie. Et renouveler un plaidoyer proposant d’aller plus loin encore dans la déstigmatisation des personnes vivant avec le VIH.

Je signalais dans un récent billet la présentation de l’épidémie de VIH/sida en Russie faite par Tatiana Kastouéva-Jean dans Desk Russie. Cela m’autorise à me rendre le même service à moi-même, et à évoquer ici l’article L’espace russe face au VIH, dont je suis l’auteur, et qui a été publié dans le n° 56 de la revue EchoGéo.

J’ai commencé sa rédaction il y a presque un an, il y a maintenant nombre d’actualisations à apporter à ce texte, notamment statistiques. J’y reviendrai dans ce blog. Aujourd’hui, je me contente de reproduire les paragraphes qui suivent. C’est en partie pour les écrire que je me suis lancé dans la rédaction de l’ensemble de l’article. J’y pars de l’expression des personnes séropositives sur le situation, je voudrais montrer que les discriminations sont multiples, y compris dans l’utilisation que nous faisons de la notion de groupe clé ou de groupe à risque.

« Elle [l’expression des personnes vivant avec le VIH] se fait [en Russie] au sein des groupes de soutien mutuels organisés dans les centres de prévention et de lutte contre le sida, dans les réseaux sociaux, dans les associations qui défendent leurs droits, dans des portraits aussi, souvent de militants, qui sont publiés sur internet ou dans la presse [par exemple L’histoire d’Anna Koroleva, que j’ai traduite dans ce billet]. J’en retiens le très grand écart entre ce que les personnes séropositives disent d’elles-mêmes, et le discours institutionnel tenu sur elles. Ce dernier reste stigmatisant, qu’il soit le fait de ceux qui les caractérisent par leurs « comportements asociaux », ou de ceux qui mettent en permanence en avant, comme je l’ai fait jusqu’à présent dans cet article, les notions de groupe à risque ou de personne vulnérable ».

« L’image que projettent les personnes séropositives est celle de Russes comme les autres. Victimes de discriminations, en particulier pour l’accès aux soins généraux, mais travaillant, socialisés, préoccupés par l’éducation de leurs enfants ou d’en avoir. C’est le fil conducteur de documentaire de Iouri Doud que j’ai évoqué plus haut [dans l'article, et auquel j’ai consacré ce billet dans Mediapart]. Les hommes ne sont pas toxicomanes, certains l’ont été, il y a longtemps. Les femmes ne sont pas des prostituées. Et une partie sont des enfants. La maladie, la vulnérabilité, la marginalité aussi sont présentes, admises, objet de solidarité, elles n’ont pas à devenir une norme ».

« Il faudrait bien sûr préciser, développer et étayer ces assertions. Je ne voudrais cependant pas rester sur cet appel, mais aller plus loin, et prendre à ce propos position sur la nature de la relation à établir entre l’administration et la recherche. Les administrations et les institutions publiques ont besoin de catégories pour agir. Il n’est pas question d’y renoncer, car ce serait renoncer à agir. Dans le cas de la prévention de l’infection au VIH, il n’est pas non plus question d’abandonner la notion de « groupe à risque », parce qu’elle apporte de l’efficacité dans l’action. Mais il faut aussi comprendre que ces catégories sont réductrices, et porteuses de stéréotypes. Il faut aussi savoir en sortir ».

« Cette contradiction peut être dépassée, et il me semble que c’est une des missions de la recherche : critiquer les concepts autour desquels s’organisent les politiques publiques, les confronter à ce que j’appellerai ingénument la réalité sociale, donner des éléments permettant de les faire évoluer ou de les reconstruire ».

EchoGéo (juin 2021)

L'espace russe face au VIH (pdf) (pdf, 1.5 MB)

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