M. Le Pen, l’enfant clandestin et le SDF (2) : et les enfants de chômeurs ?

Comment les condamnations morales deviennent des erreurs politiques : à ne défendre que les droits des étrangers, on permet au FN de paraître soucieux du sort des Français les plus démunis ; pourtant, dans les municipalités FN, on n’est guère solidaire avec les enfants de chômeurs. La priorité nationale n’est décidément pas une solidarité nationale.

Le 8 décembre dernier, Marine Le Pen annonçait son intention de supprimer la scolarisation des enfants clandestins : « Je considère que la solidarité nationale doit s'exprimer à l'égard des Français. Je n'ai rien contre les étrangers, mais je leur dis : “Si vous venez dans notre pays, ne vous attendez pas à ce que vous soyez pris en charge, à être soignés, que vos enfants soient éduqués gratuitement. Maintenant, c'est terminé ; c'est la fin de la récréation !” […] Nous n'avons plus les moyens de faire cela ; nous allons réserver nos efforts et notre solidarité nationale aux plus humbles, aux plus modestes, aux plus pauvres d'entre nous ». 

En repensant à la lumière de la lecture de l’analyse du « phénomène Le Pen » de Jacques Le Bohec, à ma réaction outrée ce jour-là, j’en viens à penser que je suis vraiment tombé dans le panneau.

Ce que je serais tenté d’appeler « l’argument du SDF » est finalement caractéristique de la stratégie de provocation du Front national. Il consiste à mettre en concurrence les Français les plus démunis (les SDF qui ne peuvent se loger, les malades qui ne peuvent se soigner, etc.) avec des étrangers, si possible les plus vulnérables : pas simplement des clandestins, mais des enfants clandestins, pas simplement des migrants, mais des réfugiés fuyants la guerre et/ou la persécution, etc. Il est effet essentiel que ces étrangers soient vulnérables, sans quoi il n’y aurait de provocation. Car en portant atteinte à des principes moraux et même juridiques, le Front national est assuré de provoquer une réponse morale en faveur des étrangers. Le piège dans lequel tombent alors les opposants, est qu’ils expriment leur solidarité envers les étrangers… plutôt qu’envers les Français démunis. Bref, pendant qu’on parle des problèmes des étrangers, on ne parle pas de ceux des Français. Résultat : ceux qui peinent à se loger, se soigner, qui ont du mal à boucler les fins de mois, ont le sentiment que l’on se préoccupe plus des étrangers que des Français – et le FN peut alors se présenter comme le seul défenseur de ces derniers.

Ce jour-là, l’enfant de clandestin est la muleta que Marine Le Pen a choisi d’agiter – et bêtement nous avons chargé le drap rouge plutôt que (le programme social inconsistant de) celle qui l’agitait. Najat Vallaud-Belkacem énumère les principes républicains et les conventions internationales auxquels porteraient atteinte la fin de la scolarisation des enfants en situation irrégulière – il y en a tout de même quatre… – ; Corinne Narassiguin, porte-parole du Parti socialiste, dénonce une « énorme provocation » – dommage de le voir et d’y réagir néanmoins – qui montre « le vrai visage du FN » – en voilà une observation décisive ! – ; Besancenot qualifie la mesure de raciste – au cas où certains en douteraient encore... (1)

Moi-même, je suis consterné que le FN ne soit pas totalement disqualifié du seul fait de l’immoralité de son programme. Néanmoins, en y réfléchissant, je finis par percevoir en quoi une condamnation morale, si juste soit-elle, est insuffisante politiquement

La morale exige, en effet, que nous nous placions au point de vue de l’universel : « Imagine si tout le monde faisait comme toi ! », comme on dit aux enfants. De son côté, la politique a pour objet le bien commun… à une communauté politique particulière – le voudrait-elle, qu’une communauté donnée ne pourrait d’ailleurs pas veiller à l’intérêt de l’humanité entière ; du simple fait que ce qui fait le bonheur de l’un, ne fait pas nécessairement celui de l’autre. Si le sentiment d’appartenir à une même communauté peut amener l’un à identifier son intérêt à celui de l’autre (comme c’est le cas au sein d’une famille), il est en revanche, beaucoup plus difficile de percevoir en quoi son intérêt personnel peut coïncider avec celui du reste de l’humanité... La morale (qui exige des sacrifices) peut ainsi peu de chose face à l’intérêt ; ce pourquoi la politique exige de partir du principe que les hommes ne sont pas des saints. 

On peut toujours s’en affliger, comme je le fais moi-même lorsque je suis d’humeur mélancolique ; mais l’évidence devrait pourtant s’être imposée depuis longtemps : l’efficacité politique des leçons de morale est quasi-nulle. En l’occurrence, il est irréaliste de croire que dénoncer le racisme et la xénophobie du FN, puisse en détourner beaucoup de sympathisants. 

La réponse pertinente à une proposition politique n’est donc pas une condamnation morale, mais une meilleure défense des intérêts de la communauté concernée. En l’espèce, on pourrait commencer par expliquer en quoi la privation d’école des enfants clandestins, tout comme la suppression de l’AME, ne résoudraient en rien le problème bien réel qui se pose à ces Français qui ont, en effet, du mal à se loger et à se soigner. Il faut donc d’une part, mettre en cause le programme du FN en matière de santé et de logement, et d’autre part et surtout, trouver une véritable solution à ces problèmes. Ceux qui envient (à tort) le sort des clandestins, se préoccupent tout de même plus de leur santé et de leur logement, que de priver les clandestins des maigres aides qu’ils reçoivent ! 

Or, résoudre ce problème social plus solidement que le FN, ne devrait pas être une si grande affaire. L’analyse sociale qui sert de prémisse à l’« argument du SDF » (les bénéficiaires de l’Aide médicale d’Etat sont privilégiés par rapport aux Français), est, en droit, manifestement fausse, par exemple : les Français les plus défavorisés ont droit à la Couverture maladie universelle. Le ressort de l’« argument du SDF », dans lequel réside sa force de persuasion, est qu’il part d’un constat pourtant correct : certains Français ont des difficultés à se soigner. Plus d’un tiers des médecins refuseraient de soigner les bénéficiaires de la CMU complémentaire (CMU – C) (2). Les migrants clandestins n’ont manifestement rien à voir avec ce problème, et personne ne peut croire sérieusement que supprimer l’AME y changera quoi que ce soit. 

Aussi faut-il se rapporter à l’autre prémisse : l’analyse économique qui veut que, la France étant en faillite, on ne peut pas soigner ni loger tout le monde, de sorte qu’il faudrait donner l’exclusivité (plus encore que la priorité) aux Français. En somme, la viabilité de la protection sociale exigerait que l’on économise la part dévolue aux clandestins (l’AME). 

Là aussi, la position de Marine Le Pen est extrêmement fragile. Car si l’Etat est vraiment en faillite – comme le soutient F. Fillon –, il est alors à craindre que l’on doive faire des coupes drastiques dans la protection sociale – comme le propose F. Fillon, qui, lui, a le mérite de la cohérence. La suppression de l’AME suffira-t-elle à assurer la prise en charge des plus démunis ? Visiblement, aux yeux de Marine Le Pen, l’AME est une corne d’abondance : lors du débat du 20 mars sur TF1, on apprend que la supprimer devrait non seulement permettre de financer la protection sociale, mais aussi l’augmentation du budget de la défense… Quoi d’autre ? 

En réalité, quand on a en tête la mise en cause de l’assistanat par le FN (3), on peut douter sérieusement que priorité nationale rime, dans leur esprit, avec solidarité nationale. 

C’est ainsi que me revient à l’esprit un article à propos de Mantes-la-Ville, gagnée par le Front national. Les « caisses » de sa ville étant « vides », justement, Cyril Nauth eut l’idée de réserver la cantine scolaire aux enfants dont les deux parents travaillent : « Quand les deux parents ne travaillent pas, ils ont la possibilité de préparer à manger pour leurs enfants » (4). C’est ignorer qu’en plus d’offrir aux familles en difficultés un repas à un tarif raisonnable, la cantine a aussi une fonction d’intégration sociale (5). 

Une rapide recherche m’apprend que Cyril Nauth n’est pas le seul à vouloir faire des économies aux dépens des familles populaires. On retrouve la même démarche, avec le même argument d’économie, à Villers-Cotterêts : augmentation d’un euro pour le tarif le plus bas, au motif qu’une personne au RSA peut venir chercher son enfant si elle ne travaille pas (6). De son côté, à Beaucaire, Julien Sanchez a décidé d’interdire l’accès de la cantine aux enfants dont les parents n’ont pas payé, estimant en outre qu’il s’agit alors d’un abandon d’enfant. « Ça peut paraître excessif mais la France est généreuse en matière d'aides et la CAF doit servir à nourrir les enfants plutôt qu'à acheter des télévisions, des écrans plasma ou du matériel hi-fi », argue-t-il (7), se défendant néanmoins de vouloir stigmatiser les familles défavorisées, bien entendu. Il n’a simplement pas cru les stigmatiser en publiant dans le journal municipal la lettre qui leur était adressée (8). 

Bref, au Front national, on n’a pas plus de compassion pour les enfants de chômeurs que pour les enfants de clandestins.  

Notes : 

(1) Voir le Huffingtonpost  

(2) Selon un rapport du Défenseur des droits et de Médecin du monde de 2015. Voir l’Humanité 

(3) Voir « Faut-il exploiter le thème de l’assistanat ? » sur le blog de Yves Faucoup. Voir également l’article édifiant de la Charente libre, sur la « passion soudaine » du FN local pour les SDF (merci à Vilmauve de me l’avoir indiqué).

(4) Voir Le Parisien.

(5) Voir Libération

(6) Voir Francetvinfo.fr.

(7) Voir Le figaro.

(8) Voir Objectif Gard.

 

 

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