Autisme et stand-up (1) : de l’usage contemporain du diagnostic

Qu’est-ce qui peut amener certaines personnes à vouloir revendiquer médiatiquement leur appartenance à telle ou telle catégorie diagnostique ? Comment comprendre les enjeux tant personnels et identitaires que communautaires et collectifs par rapport à ce maniement social du diagnostic ? Mais au fond, de quoi parle-t-on au juste lorsque l’on évoque un trouble ou une catégorisation nosographique ?

Étant tout à fait profane dans le domaine du stand-up,  j'ai cependant été emballé par le visionnage des "shows" d'Hannah Gadsby, touché par l'intensité émotionnelle de sa présence et de sa parole, par sa spiritualité, par son engagement, par la pertinence de ses combats et de sa colère, par son humilité et sa sensibilité, etc.

Elle fait effectivement preuve d'une grande virtuosité dans son maniement de la langue, jouant des tensions, des suspens, du décalage et des sous-entendus, des variations de prosodie pour incarner des scènes très incarnées et à fort impact dramatique. Elle questionne d'ailleurs sa posture d'autodérision, pouvant mener à une forme "d'humiliation" intériorisée pour les minorités opprimées qu'elle incarne, non sans pas-de-côté (notamment la "communauté lesbienne").

Néanmoins, j’avoue avoir été à la fois interpelé et troublé par certains positionnement de cette formidable humoriste, qui se produit internationalement avec un très grand succès tant médiatique que critique, tout en revendiquant ses diagnostics d’autisme et d’hyperactivité. De fait, personne ne semble avoir véritablement tiqué sur cette association plutôt incongrue, pour ne pas dire oxymorique, du stand-up et de l’autisme. Au-delà de cette perplexité, je me suis également interrogé sur le sens d’une telle démarche : pourquoi se faire diagnostiquer, et pourquoi le revendiquer de la sorte ? Qu’est-ce que cela dit de nos enjeux contemporains sur le plan de la reconnaissance, de l’assignation identitaire et des représentations collectives concernant les catégorisations diagnostiques ? Par ailleurs, qu’est-ce que le signifiant « autisme » vient mobiliser dans cette situation ? Et qu’est-ce que cela peut induire en termes de conception et d’images auprès d’une large audience ?  

De fait, voilà le type d’assertion que peut lancer Hannah Gadsby : « Être autiste, c’est comme être la seule personne sobre dans une pièce pleine d’ivrognes ». « Mon cerveau m’emmène dans des endroits où personne d’autre ne vit ». Les références à son diagnostic d’autisme l’amènent donc à se positionner « à l’extérieur de la boîte », comme celle qui voit des choses que les autres ne pourraient pas percevoir...

hanna-gadsby

On voit bien là que, sous couvert d’humour, de provocation et d’inversion du stigmate, s’affirme une forme de définition de l’autisme très imprégnée de valeurs et de stéréotypes, très clivante, sur un mode assez manichéen et narcissique : il y a eux et nous…et nous sommes mieux…. Dès lors, n’y-a-t-il pas un retournement problématique du validisme ?

Il m’a donc semblé important de me pencher sur ce phénomène de « revendication identitaire de diagnostic », et plus particulièrement en ce qui concerne l’autisme.

Après avoir abordé les émergences « d’un nouveau paradigme médical » , il me parait effectivement pertinent de creuser davantage cet enjeu spécifique du diagnostic. En effet, les évolutions contemporaines nous exposent à certains écueils tout à fait significatifs concernant la fonction sociale des diagnostics psychiatriques. D’un côté, on peut observer une véritable fétichisation, allant de pair avec la conviction naïve que, dans le domaine de la souffrance psychique, une catégorisation diagnostique serait inévitablement objective, en nommant une réalité scientifique indéniable, et non construite…D’un autre côté ; on perçoit également une inflation tout à fait impressionnante des diagnostics, ainsi qu’une évolution assez spectaculaire de leurs usages sociaux. Paradoxalement, cette expansion va d’ailleurs de pair avec un déni de plus en plus massif de la souffrance, dans ses déterminants à la fois subjectifs, mais aussi socio-politiques.

Dans un premier temps, nous aborderons donc quelques enjeux épistémologiques et anthropologiques concernant cette effervescence diagnostique. Puis, dans un billet ultérieur, nous illustrerons concrètement ces tendances à partir de la situation paradigmatique de l’autisme.

Quel est le devenir des catégories diagnostiques psychiatriques, dans une perspective historique longue ? Il semblerait que, au fil du temps, leur dimension psychopathologique en vienne à s’épuiser, que la souffrance et la détresse se voient érodées, et qu’on en vienne finalement à occulter leur force tragique initiale. Ainsi, ce qui était initialement une tentative pour nommer et contenir la folie, le tragique, le désespoir, devient progressivement un qualificatif pour désigner certains traits de caractère, certains penchants, voire une forme d’appartenance identitaire ou communautaire.

Par exemple, l’hystérie désigne dorénavant une simple tendance à dramatiser, une extrême porosité aux événements, ou alors un stigmate de la condescendance patriarcale à l’égard des femmes ; en occultant totalement les dimensions « pathologiques » qui émanaient des descriptions cliniques de la névrose hystérique, à la fin du XIXème siècle. De la même façon, l’obsessionnel contemporain est appréhendé comme une personne méticuleuse, un peu maniaque, ayant besoin de vérifier – alors que la névrose obsessionnelle grave était proche de la psychose pour certains cliniciens. De son côté, le parano se sent un peu rapidement désigné, mis à mal, éprouve quelques préjudices, tend à s’emporter, et peut éventuellement adhérer à certaines théories complotistes ou trivialement contestataires, sans plus. Le psychotique, c’est simple, il n’existe quasiment plus, éliminé des classifications officielles. De lunatique, on se trouve rapidement étiqueté bipolaire. Toute forme de deuil un peu éprouvant doit désormais se traiter comme une dépression. Toute trace de passé infantile turbulent et de difficultés scolaires se voit maintenant réinterprétée comme de l’hyperactivité. D’ailleurs, le moindre écueil dans les apprentissages est aussitôt revisité comme un trouble « dys ». Les questionnements d’un enfant sur son identité de genre doivent également être requalifiés comme « dysphorie de genre », etc.

Bref, on constate d’un côté un affadissement de la dimension « pathologique » des diagnostics, qui, en se « dépsychiatrisant », en arrivent de plus en plus à désigner de simples variations de la condition humaine. Et, de l’autre côté, on observe une forme de médicalisation de plus en plus extensive de tous les affres en rapport avec l’existence. Mon diagnostic est clair et sans ambages : vous êtes condamnés à l’humanité….

Par ailleurs, on peut également percevoir au niveau social un véritable « désir de diagnostic » . Je m’explique : de plus en plus, le diagnostic psychiatrique en vient à être revendiqué, voire exigé, non pas pour tenter de « circonscrire » une souffrance et envisager des soins, mais pour valider un préjudice et officialiser une reconnaissance. Dès lors, le diagnostic n’est plus un stigmate, ou le nom d’une « maladie », aussi hypothétique soit-elle, mais une certification ouvrant à des droits, à une identité, à une intégration communautaire.

On peut évidemment se satisfaire du fait que ces catégorisations nosographiques ne soient plus –ou moins - taboues, sulfureuses, et vectrices de marginalisation, voire d’oppression. Néanmoins, on peut légitimement se questionner sur cette occultation de la « souffrance » que revendique ce processus de « normalisation ». De fait, on passe progressivement d’une détresse psychique à une simple catégorisation identitaire en demande de reconnaissance. Dès lors, l’institution médicale n’a plus comme fonction que de valider des diagnostics, à partir de critères de plus en plus contestables sur les plans clinique et épistémologique, sans avoir à envisager la question du soin. De façon caricaturale, tout sentiment de différence, de décalage, d’échec, de trouble, de marginalisation, toute douleur affective, relationnelle, sociale, devraient désormais être caractérisés par une inscription nosographique ouvrant droit à une officialisation et à des prestations compensatoires. Dès lors que des plaintes subjectives doivent être validées par l’institution médicale pour être reconnues, on en arrive inévitablement à une forme de médicalisation extensive, allant paradoxalement à l’encontre du Soin. Car il s'agit là d'un système de management biopolitique, visant avant tout à gérer statistiquement les populations, en créant des catégorisations standardisées.

Cependant, on observe un nivellement manifeste des critères diagnostics, autorisant une extension massive de certains « troubles » sur le plan épidémiologique, mais favorisant aussi un brouillage des frontières entre ce qu’il faut bien dénommer le « normal » (avec toutes ses variations) et le « pathologique ». De fait, le diagnostic n’est plus là pour définir une affection, mais pour valider une appartenance, pour faire reconnaitre ce qui me caractérise et me différencie de façon innée : la médecine doit donc entériner ma particularité, en soulignant son endogénéité, et en évacuant l’historicité, le social et toutes les dimensions du « drame humain ».

Chacun vivrait alors enclos dans sa catégorie nosographique, sans volonté de s’émanciper d’une telle aliénation identitaire - ce qui supposerait déjà d’en passer par l’intervention d’un tiers- : « Je suis comme cela, c’est prouvé par la médecine, la société doit s’adapter à moi sinon elle fait violence à mon identité ». Mais existe-t-il encore un sujet au sein d’une telle dilution ? De fait, les « symptômes » sont toujours vecteurs de certains « bénéfices » ; ils exercent en tout cas une fonction dans l’économie psychique d’un individu, en induisant notamment des remaniements dans son entourage susceptibles d’apporter certaines gratifications plus ou moins conscientes, et d’alimenter ainsi le désir de maintenir le statu quo - quitte à s’enfermer alors dans un monde de plus en plus restreint et atrophié… S’en affranchir suppose un risque, un vertige, pour ne pas dire un bouleversement ; l’angoisse de s’appréhender soi-même comme projet et comme histoire, la nudité face à l’affirmation de sa propre autonomie, face au déploiement de son désir subjectif, face à ses "divisions" et fêlures, au-delà des catégories toutes faites et des identités prêtes à porter…

Cette approche de plus en plus biologisante des troubles mentaux a finalement induit une forme d’hypertrophie classificatoire, avec un effet d’hyperinflation des diagnostics et des formations de "bulles spéculatives".

De fait, chaque émergence d’une nouvelle catégorie nosologique devient désormais susceptible d’engendrer une niche de marché, avec son lot de prestataires, d’intérêts, de financements, mais aussi de revendications identitaires. Ainsi, l'instance politique se voit mobilisée à travers un véritable "travail de problématisation", qui cherche à faire valoir une reconnaissance officielle et la pertinence de définir tel ou tel "trouble" comme une priorité en termes de santé publique. En conséquence, il faut impérativement ériger la légitimité incontestable d'une certaine "expertise professionnelle", susceptible non seulement de valider ces nouvelles communautés diagnostiques, mais aussi de produire des normes, des consensus, des recommandations, des droits et des prestations spécifiques, reconnus et alloués par les instances étatiques. En parallèle de la construction sociale d’une catégorie spécifique de population désignée par un « trouble » et des « besoins spécifiques », il y a donc une véritable marchandisation du diagnostic, avec une stratégie de « fabrication » de l’offre par la demande.

Chaque nouvelle catégorie nosologique, ou chaque réappropriation d’une catégorie plus ancienne, induit donc l’efflorescence d’un véritable écosystème, avec ses associations d’usagers, ses représentants auto-désignés, ses militants, ses revendications, ses processus de lobbying, ses « méthodes » validées, ses savoirs émergents ex nihilo, ses excommunications, ses luttes idéologiques, ses structures spécifiques et ses allocations de fonds publics, mais aussi ses experts, ses institutions « scientifiques », ses publications et ses champs de recherches, ainsi que l’octroi d’un capital symbolique, de financements, d’une reconnaissance et d’une visibilité médiatique….Il est donc Fonda-mental pour ces acteurs de « démontrer » le caractère univoque, indéniable, et scientifiquement fondé de ces « troubles », en mettant notamment l’accent sur leur caractère exclusivement biologique et génétique, en tant qu’argument d’autorité. Par ailleurs, il convient aussi de désavouer toute approche contestataire, par le biais de l’intimidation et de manœuvres de décrédibilisation. Par exemple, Sebastien Ponnou a récemment publié une étude critique sur la prévalence du Trouble Hyperactivité / Déficit de l’Attention, pointant notamment certains conflits d’intérêts évidents lors d’études antérieures réalisés par des « experts » ayant déclaré un lien avec l’industrie pharmaceutique et qui « interviennent régulièrement au sein de la principale association de parents d’enfants diagnostiqués hyperactifs Hypersupers/TDAH France. Cette association soutient une approche biomédicale du TDAH, très éloignée des consensus scientifiques internationaux, et impliquant la prescription de psychostimulant… ». Deux experts médiatiques, Franck Ramus et Hugo Peyre ont alors exercé une intense pression (mails hebdomadaires) auprès des comités de rédaction du Journal of Attention Disorders et des Annales Médico-Psychologiques, pour faire retirer les articles allant à l’encontre de leur orthodoxie et de leur fonds de commerce – les deux revues, au vu des arguments scientifiques, ont cependant résisté à cette tentative de dissuasion…

Il faut dire que d’autres données en cours d’analyse montrent une croissance exponentielle de la consommation de méthylphénidate chez les enfants, tout en soulignant le fait « que tous les verrous réglementaires présidant à la prescription (AMM, recommandations, etc.) sont complètement hors de contrôle : prescription hors diagnostic ou dans le cadre d’autres pathologies, co-prescriptions massives de psychotropes, initiation et renouvellement en médecine de ville plutôt qu’à l’hôpital »….

Au fond, ce processus de naturalisation et d’essentialisation produit des effets évidents de scotomisation et de dépolitisation. Si toute identification nosologique n’est que la résultante d’un programme génétique et neuro-développemental, il n’y a plus à s’interroger sur les modalités collectives de subjectivation, sur nos modèles identificatoires, sur nos horizons communs : il s’agit dès lors d’ouvrir des droits catégoriels différenciés en fonction des particularités génético-identitaires, et de pratiquer exclusivement une forme de discrimination positive.

Ce qui conduit malheureusement à invisibiliser toujours plus les sujets en réelle souffrance et en besoin impératif de soins –indépendamment de telles ou telles catégorisations diagnostiques….

Avant d’aborder spécifiquement la question paradigmatique de l’autisme, voici quelques réflexions épistémologiques concernant les classifications diagnostics dans le champ psychiatrique, à partir notamment d’un rapport du Conseil Supérieur de la Santé (équivalent belge de la Haute Autorité de Santé) daté de juin 2019 et intitulé : « DSM(5) : UTILISATION ET STATUT DU DIAGNOSTIC ET DES CLASSIFICATIONS DES PROBLÈMES DE SANTÉ MENTALE ».

A partir d’une analyse bibliographique très importante, les auteurs rappellent de prime abord que « les classifications partent du postulat que les troubles mentaux sont des espèces naturelles, et que leurs désignations sont les reflets de distinctions objectives entre différents problèmes, ce qui n’est pas le cas ».

« Au niveau clinique, les classifications ne permettent pas de se faire une idée des symptômes, des besoins de prise en charge et du pronostic car elles n’ont pas suffisamment de validité, de fiabilité ni de pouvoir prédictif ».

Ainsi, la plus élémentaire prudence scientifique amènerait à considérer que les catégorisations syndromiques ne sont que des hypothèses de travail, qu’il convient de ne pas appréhender comme des fétiches substantialisés, et qui « ne doivent pas être considérés comme une caractéristique statique, mais plutôt comme interactifs » - ce qui implique sans doute la prise en compte d’enjeux d’arrière-plan de nature anthropologique et socio-politique.

Ces catégories nosographiques sont en effet construites sur un modèle polythétique, qui rassemble un large ensemble de critères qui ne sont ni nécessaires ni suffisants pour déterminer l’appartenance à la classe. Il s’agit donc d’amalgamer de la variabilité, et d’abraser toute diversité ou singularité. Dès lors, cette approche diagnostique contribue inévitablement à désubjectiver, à normaliser et à chosifier, en construisant des « prisons épistémiques accidentelles » (Steven Hyman, ancien président du National Institute of Mental Health des États-Unis).

N’oublions pas que les regroupements symptomatiques au sein des classifications se font sur une base statistique et conventionnelle, avec comme finalité initiale de constituer des entités homogènes à des fins de recherche. Cependant, l’autorité de ces systèmes tend à valider la réalité de ces découpages, tant du côté de certains cliniciens, que des politiques ou de la population en générale.

« La réification est par exemple évidente lorsque le trouble déficit de l’attention/hyperactivité (TDAH) ou la schizophrénie sont considérés comme des maladies sous-jacentes générant des symptômes caractéristiques, alors que ces termes sont des hyperonymes descriptifs désignant une collection de symptômes constituant des syndromes particuliers ».

En toile de fond, le fantasme d’une causalité exclusivement génétique et biologique est toujours omniprésent, alors même que « l’hérédité pourrait n’avoir qu’un pouvoir explicatif limité, à moins qu’elle soit considérée dans le contexte de son interaction avec les effets sociaux ».

Ainsi, cette polarisation sur les déterminismes neuro-génétiques en vient à remettre en cause la pertinence des interventions tant relationnelles et cliniques qu’institutionnelles et politiques –quand bien même « de nombreux auteurs avancent au contraire que des considérations sociales, financières et éthiques codéterminent les critères des troubles mentaux ».

De fait, la "pathologie" ne peut être appréhendée en dehors d’un écosystème élargie, car « être sain c’est non seulement être normal dans une situation donnée, mais être aussi normatif, dans cette situation et dans d’autres situations éventuelles » (Canguilhem). Ainsi, il est impossible de définir a priori une norme physiologique ou comportementale, en l’absence de confrontation à un environnement existentiel. Enfin, la catégorisation du pathologique suppose toujours, en dernière instance, une représentation plus ou moins consciente de ce qui constituerait une vie bonne, en termes d’autonomie, de réalisation de soi, d’émancipation, etc. « Ce qui définit la santé c’est, d’un certain point de vue, la possibilité de se passer des défenses en les dépassant quand elles sont devenues des normes de vie rétrécies » (Yves Clot).

Finalement, la neutralité revendiquée de ces systèmes classificatoires n’est sans doute qu’une illusion, car des enjeux idéologiques s’infiltrent inévitablement dans la définition des critères d’acceptabilité de tel ou tel comportement, du fait notamment de la mobilisation implicite des intérêts, des opinions, des valeurs morales voire des fantasmes des « experts ». Dès lors, ces démarcations sont incontestablement situées, et traduisent également un système normatif et axiologique plus ou moins conscient.

Or, cette pratique classificatoire et ces catégorisations diagnostiques ne sont absolument pas neutres quant à leurs effets. En effet, poser un diagnostic possède inévitablement un effet performatif, et induit des effets de rétroaction et de prophétie auto-réalisatrice sur la personne considérée, parfois irréversibles. Compte-tenu de cet impact, une prudence et un tact élémentaires devraient être de mise. Pourtant, comme le remarque Nancy Andreasen , ex-rédactrice en chef de l’American Journal of Psychiatry : « Bon nombre d’entre nous sont assaillis d’injonctions à interroger les patients et à poser le diagnostic aussi rapidement que possible, voire à se débarrasser, sous prétexte d’"anachronisme" et d’"inefficacité", de nos registres narratifs qui synthétisent la maladie présente et les antécédents, pour les remplacer par des listes de vérification de critères diagnostiques et des systèmes de notation des symptômes. »

Une approche épistémologique quelque peu conséquente vient inévitablement pointer les problèmes de fiabilité, de précision et de validité de ces classifications psychiatriques, alors même que les conséquences d’une assignation diagnostique peuvent être majeures (notamment en termes de prescription médicamenteuse, mais aussi au niveau des processus identificatoires et de l’image de soi).

« Des données probantes indiquent qu’à l’heure actuelle, de trop nombreuses personnes – et en particulier des enfants – vivent avec une étiquette d’un diagnostic DSM ou de la CIM. Il est probable que le processus d’étiquetage soit fortement influencé par des facteurs personnels et des variables contextuelles ».

Comme le rappellent pertinemment les auteurs du rapport « l’objet de la psychiatrie sont des expériences d’une subjectivité extrême qui ne peuvent être reliées de manière univoque à un substrat biologique précis du cerveau. L’expérience subjective est influencée par des facteurs biologiques, environnementaux, sociaux, mentaux et existentiels ».  Et, par ailleurs, la souffrance, le mal-être, les deuils, les angoisses et les états affectifs douloureux témoignent avant tout de notre ancrage dans la condition humaine. Ainsi, « il existe probablement autant de combinaisons de facteurs biologiques, environnementaux, sociaux et existentiels causant et maintenant les symptômes psychiatriques que de personnes. Chaque personne mérite donc une approche idiographique personnalisée explorant sa combinaison de facteurs causaux et de maintien » - ce qui n’est pas s’en rappeler le projet de psychologie concrète et d’analyse du drame humain revendiqués par Georges Politzer ….

D’ailleurs, au-delà de la démarche diagnostique classificatoire dominante, le Conseil Supérieur de la Santé belge propose « de suivre une approche contextualisante des situations cliniques prenant comme point de départ les symptômes, les plaintes et/ou l’expérience de la souffrance exprimés par la personne » - cela parait certes trivial mais, quand on compare aux Recommandations de Bonnes Pratiques émanant de la Haute Autorité de Santé en France, on en vient à éprouver un désir de Belgique et on se demande vraiment sur qui on devrait faire des blagues…. Ainsi, il est proposé d’aborder le diagnostic sur un mode « multicouche », en recourant à la formulation de cas cliniques capables d’intégrer la complexité, la singularité, et tout l’environnement du sujet. Il s’agit donc de privilégier « une description narrative dans laquelle les symptômes et les plaintes sont insérés dans le contexte du fonctionnement plus large de la personne, de façon à cartographier l’impact des symptômes et du contexte, la logique de fonctionnement, ainsi que les points forts et les aspects de résilience ». Et ce travail clinique suppose également une articulation dialectique et des allers-et-retours entre l’observation sémiologique, l’imprégnation transfero-contre-transférentielle, et l’interprétation du matériel recueilli à l’aune des connaissances théoriques, sans jamais pouvoir prétendre détenir une vérité définitive et intangible sur le vécu subjectif de la personne.

Ceci suppose également une ouverture sur son monde singulier, sur ses enjeux familiaux, sociaux, professionnels, etc. Pour les auteurs du rapport, il faut effectivement « considérer les troubles comme interactifs : ils reflètent les défis auxquels une personne est confrontée à partir de son contexte (comme la vie relationnelle, les conditions sociales et les mœurs culturelles). Les plaintes et troubles psychiques sont en outre souvent le reflet d'une lutte avec des incertitudes existentielles typiques. Ces composants constituent ensemble une interdépendance systémique ».

De surcroit, « la formulation de cas clinique doit aller au-delà du simple instantané psychologique pour placer les informations relatives au problème dans un cadre temporel englobant tant sa genèse que son évolution ultérieure » : il convient donc d’intégrer à la fois l’histoire et le devenir, dans une perspective élargie et dynamique, qui évite d’enclore et de figer.

Toute approche clinique suppose au contraire d'être en permanence en équilibre instable, dans une forme d'incertitude. Il s'agit de pouvoir accueillir de façon inconditionnel le désarroi, le mal-être, sans a priori, avec tact, humilité, et respect ; de résister à la tentation de catégoriser, de proposer des solutions toute-faites, d'agir immédiatement en totale correspondance avec la sollicitation et le désir apparent de "l'usager". Le soin suppose donc une disponibilité, une capacité à plonger dans les abimes de l'insaisissable, à se confronter aux fêlures, au-delà des dogmatismes et des idéologies du moment. Oui, c'est vrai, on est forcément dans une certaine méconnaissance, bien loin des certitudes arrogantes.

Enfin, par-delà les enjeux épistémologiques et cliniques, les auteurs du rapport soulignent un impératif stratégique et pragmatique quant à toute démarche diagnostique : valider telle ou telle catégorisation nosographique ne peut se justifier qu’à partir du bénéfice thérapeutique concret que la personne peut attendre de cette démarche. Diagnostiquer n’est pas une fin en soi, et négliger le devenir et les perspectives, c’est commettre un véritable impair sur le plan éthique. Malgré les modes, les recommandations, les pressions, les injonctions, les revendications, n’oublions jamais : « Primum non nocere »…

Posons-nous donc cette question polémique : au-delà des éventuels bénéfices personnels pour Hannah Gadsby qui a "pu trouver les clés de sa ville intérieure" – et indépendamment de la qualité de ses prestations scéniques ou de la pertinence de ses dénonciations- quelles peuvent être les conséquences collectives de l’affirmation publique de son autisme ? Qu’est-ce que son rôle d’ambassadrice désignée de la « cause autiste » peut mobiliser en termes de représentation, mais aussi et surtout d’invisibilisation ? Quels présupposés peuvent ainsi se revendiquer, insidieusement, concernant la prise en charge des autistes en grande souffrance ?

A suivre....

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