Dr BB
Pédopsychiatre en CMPP
Abonné·e de Mediapart

106 Billets

0 Édition

Billet de blog 12 juil. 2022

Dr BB
Pédopsychiatre en CMPP
Abonné·e de Mediapart

Quand l’expertise attaque le soin …L’histoire de jean (4)

A travers le récit du parcours clinique d’un enfant en grande souffrance psychique, il s’agit d’illustrer l’implication très active de certains experts omniscients pour littéralement foutre en l’air tout le patient travail d’équipe tentant de porter et de tisser du soin sur la durée…

Dr BB
Pédopsychiatre en CMPP
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

"Les discours d’experts (…) comme jadis ceux des clercs dont ils ont pris le relais ne sont qu’une couche surajoutée aux discours spontanés de leurs ouailles, qu’ils servent à conforter en leur ajoutant la garantie d’une vérité supposée absolue - et que cette vérité soit théologique, morale, ou supposée scientifique, ne change rien à sa nature et à sa fonction" Alain-Noël Henri

Nous avons déjà abordé à plusieurs reprises le parcours « exemplaire » de cet enfant, renommé Jean pour l’occasion – en précisant d’emblée que tous les éléments biographiques ont été radicalement transformés de façon à garantir le secret professionnel et l’intimité de la famille. Cependant, les processus décrits sont réels, pathétiquement, tragiquement réels, et constituent un état des lieux assez affligeant des dérives actuelles dans le champ pédopsychiatrique…

En effet, nous pensions être au bout de nos désillusions, mais des rebondissements inédits se déploient à nouveau, et nous amènent à essayer d’appréhender les enjeux sous-jacents, à tenter de retisser un peu de sens et d’ancrage dans la réalité, à lutter pour préserver une certaine cohérence dans les interventions thérapeutiques ; sans doute en vain malheureusement…

Petit rappel : Jean est un pré-adolescent, qui présente un développement très dysharmonique, des difficultés de socialisation massives depuis la petite enfance, associées à d’impressionnants troubles du comportement, à une incapacité à investir les apprentissages et à bénéficier d’un dispositif d’inclusion scolaire, en dépit de toutes les aménagements mis en place. En arrière-plan, les interactions familiales sont empreintes d’une grande violence, avec des débordements récurrents tout à fait préoccupants, des passages à l’acte et des processus de déliaison itératifs.

Notre intervention thérapeutique, en partenariat étroit avec l’Aide Sociale à l’Enfance, l’Education Nationale, la MDPH et d’autres institutions de soin, a consisté à construire un accompagnement cohérent, pérenne, ajusté, à même de protéger Jean, et de lui permettre de se socialiser, d’accepter un cadre collectif, de mobiliser ses compétences cognitives pour apprendre, tout en maintenant les liens familiaux.

Toutes les péripéties pour mener à bien ce travail ont été décrites préalablement, et nous étions finalement arrivés à un dispositif aussi adapté que possible à la situation complexe de cet enfant : une prise en charge de semaine en internat, sur une institution thérapeutique, éducative et pédagogique, travaillant à la fois les enjeux relationnels, l’intégration groupale, mais aussi la reprise d’une scolarisation aménagée.

Cependant, comme rapporté dans un billet précédent, les parents avaient parallèlement sollicité l’intervention d’un éminent professeur médiatique lequel, suite à une évaluation succincte en consultation privée, avait posé six diagnostics et introduit trois traitements – sans prendre en compte les évaluations neuropsychologiques approfondies qui avaient été réalisées au préalable…De surcroit, l’expert omniscient, en adhésion avec l’ambivalence familiale vis-à-vis des soins en cours, avait commencé à remettre en question les orientations travaillées depuis des années, sans concertation ni échange…

Avant d’aller plus loin dans notre récit, il faut cependant reconnaître un fait ; en dépit de ces prescriptions médicamenteuses très contestables sur le plan de la rigueur et de l’éthique médicales, certaines évolutions indéniables ont pu être observées chez Jean au décours. Celui-ci, lors des entretiens, semblait plus présent, avec un discours plus construit, notamment pour revendiquer sa sortie d’internat, en alliance avec le discours parental. En première instance, on doit donc envisager que ce traitement, et notamment le médicament prescrit pour « traiter » l’hyperactivité, ait pu avoir un effet significatif – ce qui ne veut pas dire spécifique, car le méthylphénidate peut aussi jouer en agissant sur la dimension dépressive sous-jacente, et non sur des troubles attentionnels non retrouvés lors des tests spécifiques…

Cependant, imputer l’intégralité des évolutions constatées au seul traitement consisterait à aller un peu vite en besogne. D’une part, on ne peut balayer d’un revers de la main toutes les prises en charge mises en place depuis des années, sur le plan thérapeutique, éducatif, pédagogique, familial, etc. Par ailleurs, le travail spécifique sur la séparation a également induit des effets d’apaisement évidents, ainsi qu’une meilleure différenciation des places à même de soutenir les dynamiques d’individuation.

Par ailleurs, il est incontestable que la mise en place de ce traitement, de façon unilatérale, constitue également une forme de passage à l’acte ayant remobilisé les fantasmes familiaux de toute-puissance, les postures d’opposition, et ce avec la complicité du centre expert. Dès lors, les parents ont à nouveau fait coalition, se sont retrouvés « unis » avec Jean dans le projet plus ou moins conscient de désavouer le dispositif de soins actuel. Et cette dynamique a manifestement contribué à restaurer le narcissisme familial, en particulier celui du père, alors même que Jean pouvait se sentir très coupable d’avoir, à plusieurs reprises, mis à mal, sur le plan du fantasme et de la réalité, cette figure paternelle « abîmée ». Ainsi, nous avons pu constater une forme de contrat tacite au sein de la famille, consistant à se retrouver, à faire alliance pour mettre à mal la continuité des soins, à travers une forme de communauté de déni et d’illusion : le traitement a tout réglé. Cependant, les crises et les débordements existaient toujours, mais Jean, se sentant mandaté, était à certains moments capables de donner le change, en s’inscrivant de plain-pied dans le scénario familial. A nouveau, cet enfant semblait assigné sur un mode normatif et peu subjectivant, devant se conformer, porter les attentes familiales mal différenciées, en dépit de ses propres besoins.

A travers cette analyse, il ne s’agit évidemment pas de nier les effets convergents, renforçateurs, synergiques, potentiellement induits par le traitement. Cependant, il s’agit aussi d’élargir le point de vue, et de rappeler qu’une prescription médicamenteuse mobilise également des dynamiques symboliques, relationnelles, fantasmatiques, transférentielles, etc.

Or, cette organisation perverse de la famille, consistant à nier le réel, le manque, les blessures, ainsi que tous les événements antérieurs au profit d’une affirmation omnipotente « alternative », s’est très concrètement vue renforcée et validée par le grand professeur expert, ayant manifestement adhéré de plain-pied au discours parental, sans prendre la peine de contacter tous les professionnels concernés, dans le champ thérapeutique, éducatif, scolaire, voire même de la justice. A ce niveau, on constate une forme de « complicité » agie, venant valider de façon univoque un point de vue situé, ayant sans doute sa propre légitimité, mais au détriment de tous les autres. Et, dans cette logique, Jean se trouve manifestement instrumentalisé, non reconnu en tant que tel, mais brandi comme un étendard devant entériner le désaveu des professionnels et valider la toute-puissance triomphale de la famille.

De surcroit, l’éminent spécialiste universitaire se demande si, en fin de compte, il n’a pas omis de poser un diagnostic supplémentaire lors de sa première consultation. En effet, au-delà de l’impulsivité, il constate un « trouble de la communication sociale assez massif », avec une rigidité qui limite l’ajustement. Ainsi, le regard avisé du grand clinicien a pu repérer que, par-delà l’opposition, s’expriment également des difficultés en termes d’habilités sociales.

Ni une, ni deux, une hospitalisation est donc programmée pour confirmer ce diagnostic de Troubles du Spectre Autistique…Ce qui permettra – à nouveau – d’évaluer les performances cognitives ainsi que le projet scolaire, puisque Jean serait en difficulté par rapport aux activités éducatives, pédagogiques et sportives « imposées » sur l’internat thérapeutique.

Toutes les observations antérieures, pluridisciplinaires, réalisées à l’occasion de l’inclusion scolaire, des différentes hospitalisations, des évaluations psychologiques et neuropsychologiques spécialisées, des compte-rendus de traitements réguliers, des observations à domicile, etc., sont donc balayées comme nulles et non avenues….On s’étonnera au passage du caractère prioritaire de cette hospitalisation, alors même que la vague actuelle de suicide chez les adolescents se heurte de plein fouet à l’absence tragique de possibilité de prise en charge hospitalière…visiblement, les priorités sont à géométrie variables dans certains services prestigieux…

En tant que justicier omniscient, profitant de son élan et de ses foudres de clairvoyance, le professeur décide, unilatéralement et dans le même mouvement, d’écrire directement à la juge des enfants en charge de la situation familiale, sans concertation préalable avec les acteurs impliqués depuis des années…

Il annonce donc le diagnostic de troubles du spectre autistique – sans même attendre l’hospitalisation diagnostique et sans retenue quant à la dimension du secret médical…-, rappelant les deux piliers de ce syndrome : la cécité sociale et la rigidité, qui expliquent de façon univoque les difficultés majeures pour inhiber les frustrations. Le grand professeur rappelle encore et encore les performances intellectuelles de Jean, comme si la seule mention de ses compétences cognitives suffisait à remettre en cause les soins actuels et à imposer une scolarisation normalisée – toutes les équipes pédagogiques qui se sont littéralement cassées les dents en essayant d’enseigner et de transmettre à cet enfant, intelligent mais absolument indisponible du fait de ses débordements pulsionnels, apprécieront…. Dans son courrier à la magistrate, notre expert se félicite évidemment des effets favorables du traitement médicamenteux, précisant que si tout n’est pas encore parfait, c’est parce que les stratégies de psychoéducation n’ont pas encore été introduites…Enfin, le professeur s’inquiète de la scolarisation de Jean, reprenant le discours familial qui dénonce le manque de temps effectif d’école sur l’institution thérapeutique, lequel ne serait donc que de une heure par jour – il est tout de même dommage que l’expert n’ait pas pris la peine de se renseigner, afin d’entendre un autre son de cloche et d’éviter de transmettre ainsi des informations erronées à la juge des enfants…Dans son courrier officiel, le professeur dénonce ainsi la « catastrophe » pour Jean de devoir pratiquer une activité sportive à longueur de journée, sous peine de punitions et de sanctions…Là encore, adhésion totale aux accusations parentales, sans prise en compte des éléments de réalité.

Sur ce point, une petite précision s’impose : il est évident absolument incontournable d’entendre les parents, de comprendre leurs inquiétudes, de saisir leur point de vue, d’être en empathie avec leurs douleurs, sans jugement ni remise en cause. Là s’exprime la vérité du groupe familiale, et celle-ci est évidement incontestable sur le plan du vécu, sur le plan des représentations, ou des fantasmes. Cependant, le travail consultatif, dans la patience et l’empathie, consiste aussi à prendre en considération les éléments de la réalité transmis par d’autres voix, d’apporter des nuances, de dialectiser les perspectives, de mettre au travail les nœuds, les tâches aveugles, les souffrances indicibles, les espoirs blessés, les dénégations, avec tact, respect et confiance. C’est à cette condition que de petits décalages peuvent se produire, évitant la spirale infernale des répétitions et le resserrement des défenses mortifères….

Bon, ce n’est visiblement pas le point de vue de l’immense professeur – il faut dire que, le concernant, il s’agit avant tout de rendement et de productivité, on n’a pas le temps de s’immerger, de comprendre, de douter ou de soupeser…Efficacité à la hussarde, chargez !

Au final, Jean est donc à nouveau hospitalisé – alors même que les adolescents en décompensation suicidaire grave ne peuvent actuellement être reçus à l’hôpital du fait de l’état de saturation, mais pas pour les patients privés et prioritaires de notre grand spécialiste... Il doit officiellement rester une dizaine de jours, mais ne parviendra à rester que deux nuits, du fait de l’intensité de ses crises. Dès l’arrivée, on le menace d’ailleurs d’une injection de sédatifs, ou d’une contention…Jean nous raconte : « c’était horrible, la pire des hospitalisations » - pourtant, c’est un vieux briscard, déjà bien habitué … « On est laissé dans notre chambre à rien faire, et les éducateurs nous disent « dégage ! » quand on les sollicite ». Jean ne décrit aucune activité de groupe, pas de médiation, pas d’observation de la socialisation – ce qui est tout de même un peu étrange si l’on cherche à confirmer un trouble des habiletés sociales…Alors, évidemment, il s’agit là d’entendre le ressenti de Jean, sans tout prendre au pied de la lettre – je m’abstiendrais par exemple d’écrire à la juge des enfants pour dénoncer ces conditions d’hospitalisation telles que vécues par notre petit patient, sans échange préalable avec l’équipe ainsi incriminée…

Au décours de cette hospitalisation, suite à notre sollicitation, nous recevons un compte-rendu assez laconique : sur le plan développemental, il a été conclu à un TDAH, à une dysgraphie qualitative, à un syndrome de Gilles de la Tourette. En outre, Jean présente une grande angoisse, en particulier de séparation et de performance, et un fonctionnement assez rigide. Il est néanmoins précisé que « l’environnement actuel » semble majorer la symptomatologie anxieuse. Dans ce contexte, Jean est adressé pour une psychothérapie et de la guidance parentale en libéral (chez un psychologue qui travaille également sur la structure hospitalière, ce qui est déontologiquement très contestable…d’autant plus lorsque tous les soins actuels et antérieurs sont comme effacés, d’un coup de baguette magique).

Au final, Jean sort avec le même traitement, et le diagnostic de Trouble du Spectre Autistique n’est pas confirmé…Diable, mais le professeur l’avait pourtant annoncé à la juge ?! Problème d’impulsivité, manque d’intégration de la temporalité, précipitation d’allure quasi automatisée et réflexe ?...

Qu’à cela ne tienne…

En parallèle, nous organisons une nouvelle synthèse avec les différents partenaires encore impliqués : assistance éducative judiciarisée, équipe élargie de l’institution thérapeutique qui est censée accueillir Jean en internat en proposant des interventions thérapeutiques, éducatives et pédagogiques, et enfin notre équipe du CMPP. Evidemment, nous sollicitons la présence du grand Pr et de ses acolytes, très en amont. Mais, malgré l’annonce de la présence potentielle d’une assistante sociale de ce service, personne ne se présente finalement, en présentiel ou en visio, sans même avoir la politesse de s’excuser en amont. Les experts ne vont tout de même pas s’abaisser, et la décence commune, c’est bon pour les petites gens….

Là, nous découvrons que, depuis plusieurs mois, Jean est massivement absent, amenant à une déscolarisation de facto, alors même que 3H d’enseignements par jour sont planifiés dans l’emploi du temps. Par ailleurs, cet absentéisme ne lui permet pas de s’inscrire dans la dynamique collective et institutionnelle, et de profiter des médiations proposées. Ces discontinuités de présence semblent concomitantes de la cessation d’activité de la mère, Jean ayant bien intégré que ses crises permettaient un retour au domicile, avec une certaine complicité familiale….

On touche là du doigt la paradoxalité tout à fait désorganisante à laquelle est confrontée en permanence cet enfant. D’un côté, les parents se plaignent de l’absence de scolarisation. Mais de l’autre, ils entravent concrètement les possibilités d’une intégration scolaire adaptée…

A cette occasion, nous observons également une étrange coïncidence : au-delà de l’introduction de la médication miracle, l’amélioration symptomatique constatée correspond au moment où la mère de Jean a cessé son activité professionnelle, et où celui-ci a commencé à être massivement absent sur l’établissement thérapeutique, restant ainsi dans un lien de collage au domicile maternel, préservé des contraintes de la socialisation et de la confrontation aux autres…Nous apprenons ainsi que Jean dort à nouveau avec sa mère…ce rapproché induit sans doute un apaisement temporaire, mais est-ce là un véritable progrès dans la dynamique thérapeutique ?

L’équipe de l’établissement confirme en tout cas que, en théorie, Jean relèverait bien d’une prise en charge à temps plein, mais que celle-ci est sabordée dans les faits. Compte-tenu du retard scolaire très conséquent de Jean évalué par l’enseignante spécialisée, un dispositif délocalisé de scolarisation aurait pu être travaillé progressivement, notamment en SEGPA, sans perspective envisageable, à l’heure actuel, d’un retour dans le milieu scolaire ordinaire, du fait de l’intensité des difficultés d’apprentissage, du niveau scolaire réel avec l’accumulation de lacunes, et des troubles majeurs de la socialisation – et contrairement à ce que la famille nous avait rapporté des propos de cette professionnelle….Par ailleurs, en dépit de la médication introduite par l’éminent professeur, il est toujours noté une grande agitation, une instabilité psychomotrice importante, des débordements émotionnels difficiles à contenir, ainsi qu’une rigidité dans le fonctionnement entravant l’intégration collective…

La famille semble en tout cas faire alliance pour mettre à mal le projet thérapeutique actuel, ce qui a d’ailleurs comme effet un certain apaisement de la violence intrafamiliale, celle-ci se trouvant momentanément déviée vers les acteurs actuels du soin à travers une forme de pacte narcissique. Cependant, les orientations préconisées par l’expert distingué et son équipe contribuent à désavouer les indications posées par les professionnels de terrain, allant dans le sens du déni familial sans prendre en compte la réalité du parcours de cet enfant, sa très grande difficulté à tolérer le cadre scolaire, les risques omniprésents de débordement et de passage à l'acte dans le milieu familial, ainsi que la nécessité de mettre en place des soins institutionnels réguliers, cohérents et pérennes.

Ainsi, nous assistons là tout simplement à une attaque des liens, venant renforcer l’omniscience familiale, sa lutte contre la différenciation, et sa destructivité.

De fait, avec cette légitimation du service expert, les parents peuvent brutalement mettre à mal tout ce qui avait pu être tissé patiemment depuis des années, non sans une certaine jouissance. Nous recevons donc, quelques jours après cette réunion de synthèse, un courrier du père adressé à tous les professionnels. Celui annonce d’emblée que des mauvaises décisions ont été prises au cours du suivi de Jean, ayant eu des répercussions catastrophiques sur celui-ci, citant par exemple un placement en famille d’accueil, ainsi que des mesures assistance éducatives judiciaires et d’investigation par la PJJ. Mr conteste d’ailleurs les conclusions de la juge des enfants, pointant des « inepties contextuelles aberrantes », en contradiction avec sa version des faits. Ainsi, l’orientation en établissement spécialisé constitue désormais pour la famille une menace pour la santé de leur fils, du fait de l’hostilité de ce milieu. Et la raison de tout cela ? L’aveuglement et l’incompétence des professionnels qui n’avaient pas posé le diagnostic de Trouble Hyperactivité / Déficit de l’Attention nécessitant l’introduction d’une médication efficace – Mr néglige évidemment que nous avions pris en compte cette hypothèse diagnostique, infirmée après réalisation des explorations neuropsychologiques recommandées…Dès lors, notre manque de discernement est évidemment attaqué, de même que notre orientation « psychanalytique » …

Par un retournement assez sidérant, Mr nous rend donc responsables des violences familiales ayant conduit à l’intervention de l’Aide Sociale à l’Enfance et des mesures judiciaires, de l’aggravation des troubles de Jean – qui n’a pourtant cessé de progresser depuis la mise en place de soins cohérents, de l’orientation vers une structure en internat thérapeutique de semaine – dont l’un des objectifs était justement de contenir les débordements de violence et les passages à l’acte aussi dramatiques que récurrents…

Ainsi, Mr peut-il se plaindre que son fils ait pu se trouver contraint à cohabiter avec des enfants ayant subi de la maltraitance et des violences domestiques…tout en pointant l’absence de scolarisation effective – en rapport avec l’absentéisme de Jean…

Evidemment, la rencontre décisive avec le grand expert est décrite comme miraculeuse, l’effet du traitement absolument radical, et d’ailleurs, tous les troubles qui persistent néanmoins ne peuvent évidemment être que des séquelles des négligences antérieures…Contre vents et marées, isolé, inflexible, le professeur a eu le courage, en une seule consultation, de poser le bon diagnostic, alors que tous les cliniciens que Jean avait rencontré au préalable, en institution, en CMPP, en hospitalisation, n’étaient manifestement que des ignares. De fait, il fallait oser, pour enfin valider un trouble hyperactif, alors même que la prévalence de la prescription de méthylphénidate n’a augmenté que de 116 % en prévalence entre 2010 et 2019. Quelle clairvoyance, quelle abnégation !

Mr décrit désormais son fils comme adaptable, capable de s’ajuster, de faire des concessions- alors même que les crises sont encore massives dès qu’il faut le sortir de chez lui, qu’il n’a d’ailleurs pas pu tenir le cadre de l’hospitalisation, et qu’actuellement, il n’y a plus véritablement de contraintes de l’extérieur, puisque la famille « fait ce qu’elle veut » et que donc les manifestations d’opposition et les angoisses régressent …D’ailleurs, nous apprenons que les rendez-vous auprès du service mandaté par la juge des enfants pour assurer une Assistance Educative et Milieu Ouvert ne sont plus honorés…

A nouveau, nous essayons de faire preuve de pédagogie auprès de la famille, expliquant qu’il s’agit de construire un projet réaliste, au vu de la réalité du niveau scolaire actuel de Jean, de ses capacités effectives d'apprentissage et d'intégration sociale - tout en prenant évidemment en considération les avis et points de vue des parents. Nous insistons sur le fait que la pertinence d’un tel accompagnement suppose de prendre en compte le parcours de leur enfant, et de considérer les évaluations des différents professionnels impliqués dans un véritable lien thérapeutique.

 Nous rappelons également qu’il s’agit prioritairement de garantir la sécurité et l'équilibre de Jean et de la famille, en lien avec la protection de l’enfance.

A ce message, adressé aux parents et à l’ensemble des acteurs engagés, l’éminent professeur s’abaisse finalement à répondre, de façon laconique : il faut une structure plus adaptée, du fait des compétences cognitives de cet enfant, et ses difficultés socio-communicationnelles ne sont qu’insuffisamment prises en compte. Soit, pourquoi pas. Le problème c’est que notre pourvoyeur d’avis définitifs ne propose rien en contrepartie, n’initie aucune démarche, ne met pas les mains dans le cambouis pour se heurter à la réalité merdique de la pédopsychiatrie actuelle : pas de structures adaptées, pas de places, etc.

Ainsi, il se contente de balayer de manière lapidaire plusieurs années de prise en charge complexe et de tissage institutionnelle, venant compromettre tous les projets actuels, qui, aussi imparfaits soient-ils, ont le mérite d’exister…Sans ambages, outre l’inconséquence, il s’agit là d’un véritable mépris et d’une mise à mort.

Et quand nous osons souligner notre préoccupation pour le devenir de cet enfant, voilà la réponse très sensitive de notre spécialiste adoubé : pas la peine de me menacer, c’est bien inutile. Mais bordel, on s’en fout de ta gueule, de ta clairvoyance et de ton impunité – même si cela peut faire gerber sur le plan éthique. Ce qui nous soucie, en tant que cliniciens, c’est le devenir d’un enfant et de sa famille…A bon entendeur.

Au moment d’écrire ce témoignage clinique, la pérennité et la cohérence des soins pour cet enfant en souffrance se trouvent donc à nouveau menacées, grâce à la participation très active d’un service expert, incapable de prendre en compte le parcours, l’histoire, les avis des professionnels, etc. A nouveau, nous allons essayer de faire face, de reconstruire, en essayant de soutenir Jean et de préserver le groupe familial. Néanmoins, nous apprenons également que le père, sans doute exalté du fait de son adoubement par l'éminent professeur, serait en train de se mettre à délirer, en écrivant sur les murs que son fils est un prophète, ce qui pourrait être prouvé mathématiquement...notamment par les esprits qui l'habitent....Il n'y aurait pas de doute, puisqu'il serait le fils de Dieu. En parallèle, les conditions de vie au domicile se dégradent à vue d’œil, avec le constat d'une certaine insalubrité par les services socio-éducatifs et de comportements négligents, voire très inquiétants...Tout ce qui maintenait tant bien que mal un équilibre précaire est donc en train de lâcher, le père ne trouvant plus de point de butée. Notre position qui consistait à porter quelque chose de la réalité s'est effectivement trouvée complètement désavouée, ce qui a manifestement contribué à attiser le déni et à favoriser l'éclosion d'une décompensation délirante, à la fois individuelle et groupale...

Un authentique sabotage, se faisant complice du négatif et de la destructivité familiale, au nom de la Science…

"Le volume des publications savantes émanant des services de psychiatrie est, en gros, inversement proportionnel à leur efficacité en termes de résorption effective des symptômes dans la population qu’ils accueillent"
Alain-Noël Henri

En contrepoint, rappelons quelques principes du soin psychique institutionnel, tels que les affirmait Tony Lainé.

Ainsi, « l’engagement d’un processus thérapeutique, qui se prévoit dans un long cours, doit toujours échapper à la prégnance négative de la nosographie ». Dès lors, « notre rôle est bien d’introduire le mythe qui donne accès à la parole et à la culture, mais sûrement pas celui qui, pour nous rassurer de nos échecs et de notre impuissance, renvoie incessamment à l’enfant, par la médiation de notre inconscient, une image fiée par un diagnostic ».

En effet, le soin ne consiste pas à catégoriser, à protocoliser, et à normer, d’autant plus lorsque de telles procédures automatisées entravent la possibilité même de la rencontre.

« Dans le même esprit et notamment pour ce qui concerne le travail dit institutionnel, des fonctions antiségrégatives et étrangères aux préoccupations normatives sont seules capables de garantir une position d’implication et de tolérance suffisantes, pour que l’enfant découvre la voie d’une relation ».

Le soin institutionnel devrait donc permettre que se déploie les enjeux singuliers de l’enfant et de sa famille, sur un mode transféro-contre-tranférentiel, à même de saisir ce qui cherche à s’exprimer, le déplacement des conflits et des compulsions de répétition – et notamment dans leur dimension de négativité et d’attaque des liens…Ainsi, Tony Lainé rappelle-t-il l’ « aptitude de l’institution à jouer le rôle d’une intériorité ou d’un espace permettant la « mise en scène » et l’analyse de la problématique de chaque enfant ». Le travail institutionnel consiste alors à retisser une fonction de liaison et de symbolisation, à mettre en scène sur un mode narratif ce qui reste clivé et en souffrance, à articuler, etc. Cependant, « une telle situation ne se réalise jamais sans que soit forgée et acquise l’adhésion de l’équipe à une éthique rigoureuse et authentique de travail thérapeutique ». La condition d’un authentique processus soignant est donc une « détermination de soutenir une « attention » continue ; une volonté de s’impliquer dans un véritable partage émotionnel ; un souci de prendre part à une situation régulière d’analyse du transfert et du contre-transfert ».
« A défaut d’une vigilance de cet ordre, l’institution risque en permanence la perversion de l’intention thérapeutique » et, dès lors, « au lieu de proposer la confrontation à des limites, l’institution multiplie les discontinuités et les béances ».

De fait, « l’institution manifeste une tendance spontanée à reproduire (…) la position du groupe familial. En outre, il s’établit parfois avec les parents une situation de rivalité et de projection ».

Rappelons également quelques principes énoncés avec force par l’équipe pédopsychiatrique du 19ème secteur Est de l’Essonne, via quelques extraits d’un manifeste publié en 1988

« On ne soigne pas qu’avec des médicaments

On ne soigne pas avec la nosographie

On ne soigne pas avec des méthodes contraignantes

On ne soigne pas avec le comportementalisme

On écoute l’enfant comme un sujet désirant, comme acteur de son histoire, dans un lien étroit avec sa famille, ses références culturelles »

« Nous tenons comme essentielle la variété des origines professionnelles. Garantie d’une richesse des styles de pensée, des remises en cause, des regards différents »

« Nous avons choisi une conception collégiale du travail en opposition à la structure hiérarchique du vieux modèle hospitalier »

« L’équipe est le lieu de la parole qui se fait commune, qui tisse le projet, qui élabore, qui soutient. La nécessité de l’élaboration et du sens de ce qui est vécu est évidente »

Il s’agit donc de faire émerger « une brèche ou une ouverture signifiante pour l’enfant, le jeune et sa famille, du poids d’un regard unique sur leur destinée »

« Ce qui est essentiel à ces types de réseaux, c’est la réciprocité des échanges, la confiance qui s’est installée entre nous au fil des années et la rapidité avec laquelle nous pouvons nous contacter lorsque l’histoire d’un enfant ou d’un adolescent nous préoccupe

On parle de l’enfant dans sa dimension sociale et affective, il ne s’agit pas d’échange d’informations ou de supervision, mais de trouver ensemble le sens de ce qui se passe »

Et de dénoncer « le risque du lieu unique qui répond à tout (…) et deviendrait lieu clos. Les enfants montrent qu’ils évoluent quand on peut leur proposer diverses situations de soins »

« Le projet thérapeutique d’un enfant n’a de valeur que s’il sort d’une uniformisation. Ce projet doit rester individualisé pour permettre à l’enfant de s’en saisir pour redonner un sens à ce qu’il vit et à ce qu’il a vécu dans son histoire ».

« L’uniformisation de la réponse donnée à l’enfant dans sa trajectoire est le plus gros risque que nous encourions. Les soignants perdant leur responsabilité ne sont plus eux-mêmes sujets d’une parole propre, cette parole est perdue pour l’enfant lui-même. Nous retrouvons les mécanismes de l’aliénation

Nous devons pouvoir utiliser la surprise, l’imprévu, qui dérangent, qui créent la faille, base d’un travail ultérieur »….

Comme on peut le voir, c’est justement ce que nous avons tenté de déployer pour Jean, en dépit des obstacles et des épreuves.

Cependant, point par point, il s’agit là de l’exact opposé de ce qu’incarne et met en acte le grand professeur expert : une psychiatrie surplombante, auto-suffisante, essentialiste, catégorisante, normative, validiste, prescriptive, exclusivement biologisante, évacuant les liens, l’histoire, la pluralité, méprisant la souffrance, déniant les abus et les empiètements, dénigrant l’implication des acteurs de terrain, etc.

Bref, l’avenir de nos pratiques si nous n’entrons pas en résistance pour défendre la dignité et l’éthique….

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Outre-mer
Karine Lebon, députée : « Ce qui se passe à La Réunion n’émeut personne »
La parlementaire de gauche réunionnaise dénonce le désintérêt dont les outre-mer font l’objet, après une semaine marquée par le débat sur les soignants non vaccinés et le non-lieu possible sur le scandale du chlordécone. 
par Mathieu Dejean et Pauline Graulle
Journal — Migrations
À Paris, de jeunes exilés campent devant le Conseil d’État pour réclamer leur mise à l’abri
Depuis six mois, plus de trois cents jeunes exilés vivent sous les ponts à Ivry-sur-Seine. Alors que le froid s’installe, des associations alertent sur la situation de ces adolescents qui manquent de tout. Vendredi, ils ont dressé un camp devant les grilles du Conseil d’État pour faire entendre leur voix.
par Yunnes Abzouz
Journal
Loi « anti-squat » : le gouvernement se laisse déborder sur sa droite
En dépit de la fronde des associations de mal-logés et l’opposition de la gauche, l’Assemblée a adopté la proposition de loi sur la « protection des logements de l’occupation illicite » à l’issue d’un débat où le texte a été durci par une alliance Renaissance-Les Républicains-Rassemblement national.
par Lucie Delaporte
Journal
Tarifs des transports franciliens : Valérie Pécresse et le gouvernement se renvoient la balle
La Région Île-de-France, dirigée par Valérie Pécresse, a annoncé que le pass Navigo passerait de 75 à 90 euros si l'État ne débloquait pas des financements d’ici au 7 décembre. Alors que les usagers craignent la déflagration, la Région et l’État continuent de se rejeter la responsabilité.
par Khedidja Zerouali et Ilyes Ramdani

La sélection du Club

Billet de blog
La baguette inscrite au patrimoine immatériel de l'humanité
La baguette (de pain) française vient d’être reconnue par l’UNESCO comme faisant partie du patrimoine immatériel de l’humanité : un petit pain pour la France, un grand pas pour l’humanité !
par Bruno Painvin
Billet de blog
Et pan ! sur la baguette française qui entre à l’Unesco
L’Unesco s’est-elle faite berner par la Confédération nationale de la boulangerie-pâtisserie française ? Les nutritionnistes tombent du ciel. Et le pape de la recherche sur le pain, l’Américain Steven Kaplan s’étouffe à l’annonce de ce classement qu’il juge comme une « effroyable régression ». (Gilles Fumey)
par Géographies en mouvement
Billet de blog
La vie en rose, des fjords norvégiens au bocage breton
Le 10 décembre prochain aura lieu une journée de mobilisation contre l’installation d’une usine de production de saumons à Plouisy dans les Côtes d’Armor. L'industrie du saumon, produit très consommé en France, est très critiquée, au point que certains tentent de la réinventer totalement. Retour sur cette industrie controversée, et l'implantation de ce projet à plus de 25 kilomètres de la mer.
par theochimin
Billet de blog
L’aquaculture, une promesse à ne surtout pas tenir
« D’ici 2050, il nous faudra augmenter la production mondiale de nourriture de 70% ». Sur son site web, le géant de l’élevage de saumons SalMar nous met en garde : il y a de plus en plus de bouches à nourrir sur la planète, et la production agricole « terrestre » a atteint ses limites. L'aquaculture représente-elle le seul avenir possible pour notre système alimentaire ?
par eliottwithonel